Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    L'Amour des ames, ou Réflexions et aspirations sur la Passion de Jésus-Christ · Alphonse de Liguori

    Première partie

    Chapitre I : De l'amour de Jésus-Christ considéré dans sa volonté de satisfaire la justice divine pour nos péchés

    I. On lit dans l'histoire un événement, ou, pour mieux dire, un prodige d'amour, qui fera l'admiration des siècles. Un grand roi, souverain de plusieurs royaumes, n'avait qu'un seul fils ; beau, doux, aimable, sage, le jeune prince faisait tout le bonheur de son père qui l'aimait comme lui-même. Le prince, à son tour, aimait tendrement un de ses esclaves; celui-ci, s'étant rendu coupable d'un crime, fut condamné à mort : le prince offrit de mourir à sa place. Le roi, grand justicier, fit grâce à l'esclave, mais il fit périr son fils.

    II. Cet exemple, qui est et qui sera probablement toujours unique sur la terre, se trouve consigné dans les Évangiles, où on lit que l'homme ayant été condamné à cause du péché à la mort éternelle, le fils de Dieu, Seigneur de l'univers, voulut s'incarner et payer en mourant lui-même la dette de l'homme. Oblatus est, quia ipse voluit. (Isa. LUI. ) Et le Père éternel le fit mourir sur la croix pour le salut des misérables pécheurs : Proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illum. (Rom. vin. 32.) Que vous semble, âmes dévotes, de cet amour du fils et du père ?

    III. Ainsi donc, ô mon Rédempteur, vous avez voulu vous sacrifier pour obtenir mon pardon au prix de votre vie? Et que pourra faire pour vous ma reconnaissance? Plus vous m'obligez à vous aimer, plus je serais ingrat si je ne vous aimais de tout mon cœur. Vous m'avez donné votre vie divine ; moi, malheureux pécheur, j'ai ma vie aussi à vous donner. Ah ! puissé-je l'employer toute à vous aimer, à vous obéir et à vous plaire!

    IV. Hommes, hommes, aimons ce Rédempteur qui, tout Dieu qu'il était, n'a point dédaigné de se charger de nos péchés et d'en souffrir la peine : Vcrc languorcs nosîros ipse tutil, et dolores nostros ipse porlavit. (Is. un. ) Le Seigneur, dit S. Augustin, nous a créés par l'effet de sa puissance; il nous a rachetés de la mort éternelle par ses propres douleurs : Condidit nos forlitudine sua; quœsivit nos infinnilatesua. Combien ne vous dois-je pas, ô Jésus, mon Sauveur je donnerais mille fois mon sang pour vous, je donnerais mille vies que ce serait encore trop peu. Oh ! si l'on pensait souvent à l'amour que vous avez montré dans votre passion. pourrait-on aimer un autre objet que vous? Ah, par cet amour avec lequel vous nous aimâtes sur la croix, faites-moi la grâce de vous aimer de tout mon cœur. Je vous aime, bonté infinie; je vous aime par-dessus tout, et je ne demande pas d'autre bien que votre saint amour.

    V. Mais, dit encore S. Augustin, comment se fait-il, ô mon Dieu, sauveur du monde, que je sois, moi, le coupable, et que vous ayez dû, vous, subir la peine de mon crime? Quo Unis attigit amor? ego inique cgi > tu pœna mule taris. Eh ! que vous importait, dit S. Bernard, que nous nous perdissions et que nous fussions punis comme cela nous était dù ? vous fallait-il expier nos péchés par les souffrances ; deviez-vous mourir pour nous sauver de la mort? O bone Jesu! quid tibi est? mort nos debuimus et tu solvis? nos peccavimus et tu luis? opus sine exemplo, gratia sine merito, caritas sine modo! (Quod 5.) Œuvre qui n'a pas eu de modèle et qui ne sera jamais imitée! O grâce que jamais nous n'avions méritée? ô amour sans bornes, et qu'on ne pourra jamais concevoir!

    VI. Isaïe avait prédit que notre Rédempteur serait condamné à mourir et conduit comme un agneau innocent au lieu du sacrifice : Sicut ovis ad occisionem ducelur. ( Is. LUI. ) Quelle merveille pour les anges que de voir leur Seigneur conduit à l'autel, comme la victime innocente, pour être sacrifié sur la croix par amour pour l'homme ! Quel sujet d'étonnement pour l'enfer même qu'un Dieu soumis au supplice comme un vil malfaiteur, et périssant sur un ignominieux gibet, à cause des péchés de ses créatures.

    VIL Christus nos redemit de malcdicto legis, factus pro nobis malediclum (quia scriptum est: Maledictus omnis qui pendet in ligno ) ut in gentibus benedictio Àbrahœ fieret in Christo Jesu. (Gai. ni. 1 3. ) Illt malediclum in cruce factus, dit là-dessus S. Ambroise, épître 47, ut tu benedictus esses in regno Dei. Ainsi, ô mon Sauveur chéri, afin d'obtenir en ma faveur la bénédiction divine, vous avez voulu subir la honte de paraître sur la croix, maudit aux yeux du monde, abandonné dans votre agonie de votre père lui-même, ce qui vous arracha ce cri douloureux ; Deus, Deus meus, ut quid dereliquisti me? Simon de Gassia, commentant ces paroles, dit que Jésus ne fut abandonné dans sa passion qu'afin que nous ne restassions pas abandonnés au sein de nos péchés. Ideo Christus derelictus et mihi pœnis, ne nos derelinquamur in culpis* O prodige de piété ! ô excès d'amour d'un Dieu envers les hommes ! Ah! comment peut-il exister des hommes qui croient et qui ne vous aiment point, A mon Jésus!

    VIII. Dilexit nos et lavit nos peccatis nostris in sanguine suo. (Apoc. J. 5.) Voyez, ô mortels, jusqu'où est arrivé l'amour de Jésus, pour vous laver de la souillure du péché ; il a voulu, en perdant la vie, vous préparer dans son propre sang un bain de salut. Offert sanguinem, dit un écrivain, melius clamantem quam Abel; quiaiste justitiam, sanguis Ghrkti misericordiam interpellabat. (Contens. théol. x. 2. 1. 1 0. I>is. A.) Ici S. Bonaventure s'écrie : O bone Jesu quid fecisti? Bon Jésus, qu'avez-vous fait? où l'amour vous a-t-il conduit? qu'avez-vous vu en moi qui vous ait donné pour moi tant d'amour? Quid me tantum amasîi? quave, Domine, quare? quid sum ego? Pourquoi avez-vous tant souffert pour moi? qui suis-je, pour que vous ayez voulu acheter mon amour à un si haut prix! Ah ! tout ici n'a été qu'œuvre de votre amour infini! soyez-en à jamais loué !

    IX. O vos omnes qui transitas per viam attendite et videte, si est dolor sicut dolor meus? (Thren. i. 2.) Le même saint docteur, regardant ces paroles de Jérémie comme paroles de notre Rédempteur, lorsqu'il était mourant sur la croix : Imo, Domine, dit-il, attendam, et videbo si est amor sicut amor tuus. Je vois j'entends, ô Seigneur, combien vous avez souffert sur cette croix infâme; mais, ce qui me porte le plus à vous aimer, c'est de savoir que vous n'avez tant souffert que pour cire aimé de moi.

    X. Ce qui excitait le plus S. Paul à aimer Jésus c'était de penser que non-seulement Jésus était mort pour tous, mais encore qu'il était mort pour lui en particulier. IWtexit me, et tradidit semetipsum pro me. (Gal. II. 20. ) Il m'a aimé, disait-il, et il s'est livré pour moi à la mort. C'est ainsi que nous devons tous dire, car, selon S. Jean Chrysostôme, Dieu aime chaque homme autant qu'il aime le monde entier : Adeo singulum qitemque liominum pan charitatis modo diligit, quo diligit universum orbem. Ainsi chacun de nous n'est pas moins obligé envers Jésus-Christ pour avoir souffert en faveur de tous, que s'il n'avait souffert que pour lui seul. Répondez-moi maintenant, mon frère, si Jésus n'était mort que pour vous sauver seul, et qu'il eût abandonné les autres à la mort du péché, vous croiriez-vous obligé envers lui? Eh bien ! sachez que vous lui devez plus encore pour nous avoir voulu sauver tous, que s'il n'avait sauvé que vous. Dans ce dernier cas, quelle peine cruelle n'auriez-vous pas en pensant que votre prochain, votre père, vos frères, vos amis, condamnés à la mort éternelle, seraient à jamais séparés de vous? Si vous étiez tombé dans l'esclavage avec toute votre famille, et qu'il se présentât un homme qui voulût vous racheter, mais qui voulût ne racheter que vous, ne le prieriez-vous pas instamment d'étendre le bienfait à vos parens? Combien d'actions de grâces ne lui rendriez-vous pas s'il adhérait à vos désire? Dites-donc à Jésus : Mon doux Rédempteur, voilà ce que vous avez fait sans que je vous l'eusse demandé ; vous m'avez racheté de la mort au prix de votre sang et vous avez racheté de même tous ceux qui m'étaient chers. Je puis donc espérer que tous ensemble nous jouirons de vous éternellement dans le paradis. Seigneur, je vous remercie et je vous aime, et j'espère vous remercier et vous aimer un jour dans cette heureuse patrie.

    XI- Qui serait capable, dit S. Laurent Justinien, d'expliquer l'amour que le "Verbe divin a pour chacun de nous, amour qui surpasse celui des enfans pour leur mère, celui de la plus tendre mère pour ses enfans? Prœcellit omnem malcrnam ac filialem affectum verbi Dei interna charitas ; neque humano valet explicari cloquio, quo circa unumquemque moveatur amore. Cet amour est tel que Jésus a révélé à sainte Gertrude qu'il souffrirait volontiers la mort autant de fois qu'il y a d'ames damnées, s'il était encore possible de les racheter : loties morcrer quoi sunt tmimœ in inferno. O Jésus! ô le plus aimable de tous les biens! pourquoi les hommes vous aiment-ils si peu? Ah ! faites-leur connaître ce que vous avez souffert pour chacun d'eux, l'amour que vous leur portez, le désir que vous avez d'être aimé, vos mérites infinis pour l'être; faites-vous connaître, ô mon Jésus, dites-vous aimer.

    XII. Ego sum pastor bonus, dit le Rédempteur; bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis. (Joan. x. 11.) Mais, Seigneur, où trouve-t-on dans le monde des pasteurs semblables à vous? les autres donnent la mort à leurs brebis pour se conserver la vie ; vous, pasteur trop aimant, vous avez donné la vie à vos brebis en recevant la mort qui leur était destinée. Je suis l'une de ces brebis, ô mon très-aimable pasteur ; quelle obligation pour moi de vous aimer, d'employer pour vous toute ma vie, puisque vous êtes mort pour moi ! quelle confiance ne dois-je pas avoir dans votre sang, répandu, je le sais, pour expier mes péchés? Et dices in die illa: Conftebor tibi, Domine. Ecce Deus Salvator meus, fducialitcr agam et non timebo. (Is. xii. 2.) Et pourrais-je, Seigneur, manquer de confiance en votre miséricorde quand je regarde vos plaies? Allons pécheurs, recourons à Jésus qui est sur la croix comme sur un tronc de miséricorde. Il a apaisé la divine justice irritée contre nous. Nous avions offensé Dieu, et c'est lui qui subit la peine qui nous était due ; il suffit que nous ayons le repentir de nos fautes.

    XIII, O mon très-cher Sauveur, à quoi vous a réduit votre bienveillant amour pour moi? L'esclave pèche, et vous, Seigneur, vous en souffrez la peine! si je pense à mes péchés, je dois trembler en songeant au châtiment que je mérite; mais si je pense à votre mort, j'ai plus lieu d'espérer que de craindre. O sang de Jésus, vous êtes toute mon espérance.

    XIV. Mais ce sang divin, tout en nous rendant l'espérance, nous oblige de plus en plus à nous donner tout entiers à notre Rédempteur. Ignorez-vous, dit l'Apôtre, que vous ne vous appartenez point? An nescilis quia non estis vestri? Empticnim estis pretio magno. (I. Cor. vi. 49, 20.) Non, mon Jésus, je ne puis plus sans injustice disposer de moi, ni de ce qui m'appartient. Vous m'avez acheté au prix de votre sang ; je suis tout à vous, mon corps, mon ame, ma vie. Je ne veux donc aimer que vous, ni espérer qu'en vous, ô mon Jésus crucifié ; je n'ai à vous offrir que cette ame que vous avez rachetée avec votre sang : je vous l'offre. Souffrez donc que je vous aime, car je ne veux que vous mon Sauveur, mon amour, mon tout. Au temps passé, j'étais reconnaissant envers les hommes, je n'avais pour vous que de l'ingratitude. Maintenant je vous aime, et rien ne m'afflige autant que de vous avoir affligé. O mon Jésus, donnez-moi de la confiance en votre passion ; ôtez de mon cœur toute affection qui n'est point pour vous; car je ne veux aimer que vous qui méritez tout mon amour et ne m'avez donné que trop de motifs de vous aimer.

    XV. Qui pourrait se défendre de vous aimer, en vous voyant, vous, le bien-aimé du Père éternel, livré à une mort si cruelle et si pleine d'amertume? O Marie, mère du pur amour, par les mérites de votre cœur enflammé, obtenez pour nous la grâce de vivre pour aimer votre Fils, qui, digne par lui-même d'un amour infini, a voulu à un si haut prix acheter l'amour d'un misérable pécheur tel que moi. O amour des ames, mon Jésus, je vous aime, mais c'est trop peu; donnez-moi plus d'amour. Faites que je brûle continuellement pour vous. Je ne le mérite point, mais vous, Seigneur, vous méritez tout. Amen.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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