Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Homélies sur saint Jean · Saint Jean Chrysostome

    Preuves et arguments des Anoméens. Réponses et réfutations de saint Chrysostome

    Il parait que les Anoméens, qui sont sortis des Ariens, se distinguaient particulièrement d’eux, et se caractérisaient par l’impertinente vanité de s’attribuer une science universelle, et d’assurer qu’ils connaissaient Dieu aussi parfaitement que Dieu les connaissait eux-mêmes, et qu’il se connaissait lui-même : ce qui était également fou et impie. Enflés de cette science imaginaire, ils se croyaient forts, et partout ils attaquaient hardiment les catholiques, qui les réfutaient principalement par l’Evangile de saint Jean, et tiraient de ce divin arsenal les traits dont ils se servaient pour les repousser et les abattre : les Anoméens en tiraient aussi du même Evangile pour les écarter et les détourner. Ces impies étaient extrêmement chagrins et piqués de ce qu’on renversait leurs dogmes par ces paroles du sublime Théologien : LE VERBE ÉTAIT DIEU : MON PÈRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MÊME CHOSE : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI : AFIN QUE TOUS HONORENT LE PÈRE, COMME ILS HONORENT LE FILS : COMME MON PÈRE ME CONNAIT, JE CONNAIS MON PÈRE : CELUI QUI ME VOIT, VOIT MON PÈRE : SI VOUS M’AVIEZ CONNU, VOUS AURIEZ AUSSI CONNU MON PÈRE ; et par d’autres semblables, par lesquels Jésus-Christ déclare qu’il est un avec son Père, de la même substance, égal à lui, et vrai Dieu. Ces hérétiques donc, pour se défendre, tâchaient de tirer aussi des preuves et des arguments du même texte de saint Jean,

    1. Tillemont

    et ils opposaient aux catholiques ces paroles : « Au commencement était le Verbe » ; ces paroles, disaient-ils, ne marquent point l’éternité du Fils, puisqu’il est dit aussi des choses créées : « Au commencement Dieu a fait le ciel et la terre ». Donc, ajoutaient-ils, c’est vainement qu’on se sert de ce mot : « Au commencement », pour prouver l’éternité du Fils. Saint Chrysostome réplique fort au long à ce sophisme, mais en des termes proportionnés à la portée de ses auditeurs. Pour expliquer, dit-il, ces paroles : « Au commencement était le Verbe », il ne faut pas aller bien loin chercher des témoignages, il n’y a qu’à y joindre ce peu de paroles qui suivent immédiatement : ET LE VERBE ÉTAIT AVEC DIEU, ET LE VERBE ÉTAIT DIEU ». Ce mot « était avec Dieu » signifie « était dans Dieu ». Or tout ce qui est dans Dieu est certainement éternel. Mais que le Verbe soit dans Dieu, le Fils le déclare lui-même en disant : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI. Je suis dans mon Père et mon Père est aussi en moi, cette parole démontre clairement et invinciblement l’unité, l’égalité, et par conséquent l’éternité du Fils.

    Nous passons les autres arguments des Anoméens : on les trouvera bien détaillés « dans les Homélies 3, IV et V ». Nous y renvoyons le lecteur, pour ne pas tomber dans des redites, et n’être pas trop longs. Saint Chrysostome n’attaque pas seulement les Anoméens, mais souvent aussi Paul de Samosate, les Sabelliens, les Marcionites, les Manichéens, et les Docètes, ou « Apparens », qui prétendaient que l’Incarnation n’était qu’une illusion et un fantôme ; c’est-à-dire que Jésus-Christ n’était né, n’était mort, et n’était ressuscité qu’en apparence. Cette hérésie, qui s’était élevée dans l’Eglise dès les premiers siècles, vivait encore au temps de saint Chrysostome, comme il le témoigne dans la onzième Homélie.

    Le Saint prémunit souvent ses auditeurs, et leur prête des armes contre les plus anciens hérétiques, dont les sectateurs s’étaient conservés jusqu’à son siècle, parce qu’ils étaient continuellement aux prises avec les catholiques, et ne cessaient point de les attaquer. Les catholiques n’avaient pas seulement alors à combattre contre les hérétiques : ils avaient aussi à se défendre des Gentils, dont le nombre était encore fort grand. On verra que le Saint les dresse à ces sortes de combats « dans l’Homélie dix-septième ». Mais quoiqu’en bien des endroits il attaque les Gentils et les anciens hérétiques, il s’attache pourtant davantage à repousser les Anoméens, et il a grand soin de réfuter leurs objections, et d’enseigner à ses auditeurs la manière d’y répondre. Quelquefois aussi il relève leur arrogance et leur folie, comme « dans l’Homélie seizième », où il les apostrophe en ces termes : « Jean-Baptiste se déclare indigne de dénouer les courroies des souliers de Jésus-Christ ; et les ennemis de la vérité ont l’insolence et la folie de se vanter de le connaître aussi parfaitement qu’il se connaît lui-même ! est-il rien de plus détestable que cette manie ? Est-il rien de plus furieux que cette arrogance ? »

    Dans ces Homélies sur saint Jean, le saint docteur combat donc les Anoméens plus vivement et plus fortement que les autres hérétiques, parce qu’ils étaient les plus puissants en nombre et en arrogance, les plus effrontés et les plus hardis à attaquer continuellement les catholiques ; et que tous les passages qu’ils trouvaient, où Jésus-Christ pour s’abaisser, pour prouver son incarnation et son humanité, parlait et s’énonçait en des termes simples et populaires, humbles et modestes, ils les détournaient à leur sens, et s’en servaient tant pour battre les fidèles, que pour appuyer et soutenir leurs impiétés et leurs blasphèmes. Nous en pourrions produire bien des exemples, mais nous Dons bornons à un seul. Il sera facile au lecteur de remarquer les autres. « Il est certain », dit le saint Docteur aux Anoméens, « que Jésus-Christ a souvent parlé comme homme, et voilà les expressions que vous saisissez et que vous n’entendez point. Mais il n’est pas moins certain qu’il a très-souvent parlé comme « Dieu ; et voilà ce que vous ne voulez point entendre et sur quoi vous faites la sourde oreille. Jésus« Christ vous déclare manifestement son égalité et sa divinité, quand il dit : MON PÈRE ET MOI NOUS SOMMES UNE MÊME CHOSE : JE SUIS DANS MON PÈRE, ET MON PÈRE EST EN MOI », etc.

    C’est à cause que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu, continue-t-il encore, et qu’il se déclarait Dieu, que les Juifs lui faisaient des reproches, qu’ils s’élevaient contre lui, qu’ils le persécutaient, et voulaient même le faire mourir, « parce que non-seulement il ne gardait point le sabbat, mais aussi parce qu’il disait que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu ». A cette preuve si éclatante et si lumineuse les Anoméens répondaient que Jésus-Christ ne se faisait point égal à Dieu, mais que seulement les Juifs le croyaient et l’en soupçonnaient. Sur quoi saint Chrysostome s’élève, et repoussant ses adversaires jusqu’au pied du mur, il ne leur laisse aucune échappatoire. Vous avouez, leur dit-il, que les Juifs ont cru que Jésus-Christ se faisait égal à Dieu : vous ne pouvez nier qu’il n’ait dit bien des choses qui les jetaient dans ce soupçon et dans cette opinion, comme quand il dit : « Mon Père et moi, nous sommes une même chose : Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi : Celui qui me voit, voit mon Père, etc. » Et beaucoup d’autres choses qui non-seulement donnaient lieu aux Juifs, mais encore à tous ceux qui les entendaient, de penser qu’il se faisait égal à Dieu le Père, et qu’il se [98] montrait véritablement Dieu : donc s’il n’eût pas été égal à son Père, s’il n’eût pas été véritablement Dieu, étant pieux, saint et juste, comme vous le reconnaissez et le confessez, aurait-il pu laisser les Juifs dans leur erreur, leur laisser croire qu’il se faisait égal à Dieu le Père, et qu’il se disait Dieu ? Non, certes, s’il n’était pas un fourbe et un imposteur, ce qui est horrible à dire, il ne pouvait pas s’empêcher de leur découvrir leur erreur, et de leur déclarer ce qu’il était. Et toutefois, il fait le contraire : il insiste continuellement là-dessus, il leur confirme son égalité avec son Père, par de nouvelles paroles et de nouveaux témoignages ; et il leur marque sa puissance et sa divinité par des prodiges et des miracles toujours plus évidents.

    Il est vrai que dans ces mêmes paroles et ces mêmes oeuvres qui prouvent sa divinité, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, Jésus-Christ mêle beaucoup de choses tout humaines et tout ordinaires : mais c’est parce qu’il parlait souvent comme homme ; c’est parce qu’il voulait donner aux hommes un modèle de modestie et d’humilité, et être lui-même ce modèle ; c’est aussi parce que, les Juifs étant méchants, le baissant, ne cherchant que l’occasion de le surprendre et de l’accuser, et ne pouvant souffrir la doctrine de la divinité et de la consubstantialité, il voulait peu à peu les adoucir, les attirer, les faire entrer dans leur devoir et les convertir. Mais néanmoins, nulle part, ni jamais, il n’a rétracté aucune des paroles qu’il avait dites, pour montrer son égalité avec son Père et sa consubstantialité. Et même, s’il mêle quelquefois dans son discours quelques paroles peu relevées et communes, il y en joint aussitôt d’autres qui prouvent et démontrent qu’il est véritablement Dieu, et consubstantiel à son Père.

    C’est pourquoi il faut lire l’Évangile de saint Jean avec beaucoup d’attention et de prudence, pour ne point se heurter contre les pierres d’achoppement qu’on y rencontre, et ne pas tomber dans les précipices. Ce qui est arrivé est une preuve que ce chemin en est bordé de tous côtés, mais pour ceux qui se confient en leur propre sens, et qui ne s’attachent point à l’Église de Dieu. Sabellius, uniquement attentif à ces paroles par lesquelles Jésus-Christ montre son égalité avec son Père et sa consubstantialité, a ôté la distinction des personnes pour avoir mal entendu la consubstantialité, et a dit que le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit n’étaient qu’une seule et même personne : Arius, ayant trouvé une pierre d’achoppement dans les paroles tout humaines de Jésus-Christ, est tombé dans une autre impiété, en enseignant que la substance du Père est différente de la substance du Fils, et que celle-ci lui est inférieure. C’est ainsi que doivent toujours craindre de faire naufrage en la foi, tous ceux qui abandonnent la grosse ancre, ou qui s’écartent de la doctrine et des décisions de l’Église.

    Ces pierres d’achoppement ne se rencontrent pas seulement dans l’Écriture, il s’en trouve aussi dans les Pères : dans saint Chrysostome, il s’en trouve. Le Saint dit, ou plutôt il parait dire dans quelques-unes de ses Homélies que « Dieu ne nous prévient point ». Si nous nous arrêtons à l’écorce de ces sortes d’expressions, nous sommes Pélagiens : « Il est de foi que Dieu nous a aimés le premier », que « la vocation à la foi est purement gratuite », qu’ « il nous prévient de sa grâce par sa sainte miséricorde », que « sans les mérites du divin Sauveur nous serions tous demeurés dans le péché et morts ennemis de Dieu, etc. »Pour ne se heurter et ne se briser pas contre ces pierres d’achoppement, le vrai secret est de lire toujours avec attention et avec prudence, de s’assurer d’abord de la doctrine de l’auteur, de voir en quel siècle, en quel temps, contre qui il a écrit, quelles hérésies déchiraient alors l’Église, et d’examiner enfin ce qui précède et ce qui suit. Par exemple, dans l’endroit de saint Chrysostome que nous citons, le Saint ajoute immédiatement et tout de suite : « La grâce ne nous force point » ; il parle aux Manichéens, qui ôtaient absolument toute liberté à l’homme, etc. Le saint Docteur veut donc simplement établir contre ces impies, que Dieu ne force et ne nécessite point l’homme, qu’il lui conserve sa liberté ; qu’il lui fait vouloir et faire le bien librement ; en un mot, que la grâce ne détruit point le libre arbitre.

    Véritablement, l’expression parait d’abord un peu forte ; mais, en suivant de près la doctrine du saint Docteur, qui est toujours pure et orthodoxe, en considérant la fureur enragée de ces ennemis de Dieu et de son Eglise. Elle reprend sa nature, et on découvre le vrai sentiment de l’auteur. C’est à quoi un lecteur sage et judicieux doit toujours faire attention, pour ne se pas laisser entraîner dans les pièges de ceux qui, ou par ignorance, ou par des préjugés et des sentiments de parti, jugent témérairement de la doctrine des plus grandes lumières de l’Église, décident en maîtres, lorsqu’ils devraient s’honorer de la qualité de disciples, et condamnent hardiment ceux à qui ils doivent tout leur respect et leur profonde vénération.

    Pour finir ce que nous avions à dire sur ces Homélies, nous ne ferons plus que cette seule observation. Comme saint Jean est celui de tous les évangélistes qui a le plus fortement et avec le plus de [99] lumière établi la divinité du Fils, son égalité avec son Père et sa consubstantialité, saint Chrysostome est aussi celui de tous les Pères qui a soutenu et défendu avec plus de feu et plus d’ardeur, et d’une manière plus pleine et plus étendue cette divinité, cette égalité, et cette consubstantialité contre les Ariens, les Anoméens, et les autres ennemis de cette grande et très-importante vérité, soit dans les douze Homélies qu’il a expressément composées contre eux, ou dans plusieurs de celles-ci sur saint Jean. En effet, c’est dans ces discours que brillent davantage son. éloquence et la force de ses raisonnements, qu’il repousse et qu’il terrasse leurs objections et leurs blasphèmes par des réponses et des preuves si vives, si pressantes et si solides, qu’il serait difficile de trouver un autre athlète qu’on lui pût comparer, et qu’il faut nécessairement avouer qu’on les doit regarder comme les plus admirables et les plus excellents que saint Chrysostome ait composés.

    En lisant « la LII. Homélie », où le Saint explique « le VIII. chapitre de saint Jean », on sera sans doute surpris de n’y pas trouver l’histoire de la femme adultère. On peut donc demander pourquoi saint Chrysostome l’a omise. Le Révérend Père Dom Bernard de Montfaucon, après nous avoir renvoyé aux auteurs critiques qui ont traité de l’Évangile de saint Jean, et nommément à Sixte de Sienne, « Bibli. Lib. « VI, annot. CXCVIII », nous en donne ces raisons : C’est, dit-il, ou parce que cette histoire ne se trouvait pas dans l’exemplaire du Saint, ou parce que prêchant à un peuple fort enclin et livré même à ce vice, il ne jugeait pas à propos de lui exposer l’histoire de la femme adultère, ou pour quelque sujet que nous ne savons pas. Il ajoute qu’il croit que cette histoire manquait dans les exemplaires de l’église d’Antioche : Il n’est pas à croire, dit-il, que saint Chrysostome l’eût passée à dessein, si on l’avait lue dans cette église. Enfin, il nous fait observer que cette omission n’en diminue point l’autorité, et qu’on la lisait dans tout l’Occident, dans l’Afrique, dans l’église d’Alexandrie, qui était la seconde du monde chrétien, et aussi dans toute la Grèce, si l’on en excepte quelques églises.

    Les Homélies de saint Chrysostome se divisent en deux parties ; elles forment en quelque sorte deux discours et comprennent deux sujets : l’un dogmatique, et l’autre moral. Le premier est un commentaire du texte sacré, où le Saint nous explique la doctrine de Jésus-Christ et de l’Église ; le second est une exhortation familière, instructive, édifiante, toujours vive, pressante et éloquente, où il nous détourne du vice, en nous faisant connaître ce qu’il a d’horrible et d’affreux ; où il nous excite à la vertu, en nous représentant combien elle est belle, combien elle est aimable : Quand même, dit-il en plusieurs endroits, quand même il n’y aurait point de récompenses à espérer, il faudrait toujours l’aimer, parce qu’elle est à elle-même sa propre récompense ; si on l’aime pour elle-même ; on l’aimera toujours, etc.

    Source du texte : Biblia Clerus

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