Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Encyclique Acerbo nimis (15 avril 1905) · Saint Pie X

    Encyclique Acerbo nimis : Sur l'enseignement de la doctrine chrétienne

    Sur l'Enseignement de la Doctrine chrétienne A NOS VÉNÉRABLES FRÈRES LES PATRIARCHES, PRIMATS, ARCHE-V Ê Q U E S, É V Ê Q Ù E S E T AUTRES ORDINAIRES DE TOUS LIEUX EN PAIX

    ET COMMUNION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE PIE X, PAPE

    VÉNÉRABLES FRÈRES SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE

    C'est dans un temps bien cruel et difficile que Dieu, par un secret dessein, a élevé Notre petitesse â la fonction de suprême pasteur chargé de gouverner tout le troupeau du Christ. En effet, l'homme ennemi rôde depuis longtemps autour de ce troupeau et lui dresse des embûches avec l'astuce la plus perfide, si bien qu'aujourd'hui plus que jamais semble se vérifier la prédiction de l'Apôtre aux Anciens de l'Eglise d'Ephèse : Je sais que parmi vous pénétreront des loups dévorants qui n'épargneront pas le troupeau (1).

    Quiconque brûle encore du zèle de la gloire de Dieu recherche les causes de cette crise religieuse; chacun indique la sienne, chacun aussi s'emploie suivant son opinion â défendre et restaurer sur cette terre le règne de Dieu. Pour nous, Vénérables Frères, sans nier les autres causes, Nous Nous rangeons de préférence à ravi* de ceux qui voient dans l'ignorance des choses divines la principale cause de la dépression actuelle, de la débilité des âmes et des maux très graves (i) Act. xx, 29.

    qui s'ensuivent. Ce sentiment s'accorde pleinement avec les paroles que Dieu Lui-même met dans la bouche du prophète Osée : Et la science de Dieu n'est plus sur la terre. Le blasphème, le mensonge, l'homicide, le vol, l'adultère ont débordé, et le sang a touché le sang. Aussi la terre pleurera, et tout homme qui l'habite sera sans force (i).

    Qu'il y ait, en fait, à notre époque, de nombreux chrétiens qui ignorent complètement les vérités nécessaires au salut éternel, c'est ce dont on se plaint communément, plaintes, hélas ! trop fondées.

    Quand Nous disons le peuple chrétien, Nous n'entendons pas seulement les personnes du peuple, ou ces hommes d'une classe inférieure dans la société qui trouvent souvent certaine excuse à leur ignorance en ce que, soumis à des maîtres durs, à peine peuvent-ils songer à eux-mêmes et à leurs intérêts; mais Nous parlons encore et surtout de ceux qui, ne manquant ni d'intelligence ni de culture, brillent dans l'érudition profane et cependant, en ce qui concerne la religion, ont une conduite pleine de témérité et d'imprudence.

    Il est difficile de dire les épaisses ténèbres dans lesquelles ils sont fréquemment enveloppés et dans lesquelles, ce qui est plus triste, ils demeurent tranquillement plongés. De Dieu, auteur suprême et modérateur de toutes choses, de la sagesse de la foi chrétienne, ils n'ont presque aucun souci.

    Aussi ne savent-ils rien de l'Incarnation du Verbe de Dieu, rien de la parfaite restauration du genre humain opérée par lui, rien do la grâce, qui est le principal secours pour l'acquisition des biens éternels, rien de l'auguste Sacrifice ni des Sacrements, par lesquels nous obtenons et conservons la grâce.

    Quant au péché, ils ne se préoccupent ni de sa malice ni de sa turpitude; dès lors, nul souci de l'éviter ni de l'abandonner, et l'on arrive au dernier jour dans de telles conditions que le prêtre, pour ne point enlever au malade tout espoir de salut, doit employer à enseigner sommairement la religion ces instants suprêmes de la vie, qui devraient être consacrés surtout à provoquer des actes d'amour de Dieu — si toutefois, ce qui est presque passé en usage, le malade n'est pas dans une ignorance telle qu'il juge inutile le ministère du prêtre et pense pouvoir, sans qu'il ait apaisé Dieu, franchir tranquillement le seuil redoutable de l'éternité.

    Aussi est-ce avec raison que Benoît XIV, Notre prédécesseur, a écrit : « Nous affirmons qu'une grande partie de ceux qui sont con- (i) tf*. IV, l ss.

    damnés aux supplices éternels subissent ce châtiment sans fin à cause de leur ignorance des mystères qu'il est nécessaire de savoir et de croire pour être placé parmi les élus. »1

    S'il en est ainsi, Vénérables Frères, pourquoi nous étonner, je vous le demande, que la corruption des mœurs et la dépravation soient si grandes et croissent de jour en jour, je ne dis pas parmi les nations barbares mais dans les Etats mêmes qui portent le nom de chrétiens?

    L'Apôtre saint Paul, écrivant aux Ephésiens, disait :

    Que ni la fornication, ni toute autre impureté, ni l'avarice ne soient même nommées parmi vous, ainsi qu'il convient aux saints, ni l'infamie, ni les sots discours2.

    Mais, à la base de cette sainteté, de cette modestie qui réfrène les passions, il plaçait la science des choses divines : C'est pourquoi, frères, faites en sorte de marcher avec précaution, non point comme des insensés, mais comme des sages. Ne soyez donc pas des imprudents, mais comprenez quelle est la volonté de Dieu3.

    Et c'est avec raison. Car la volonté de l'homme conserve à peine quelque chose de cet amour de l'honnêteté et de la justice déposé en lui par Dieu son créateur et qui l'entraînait, pour ainsi dire, vers le bien, non pas seulement entrevu, mais clairement aperçu. Dépravée par la corruption de la faute originelle et comme oublieuse de Dieu son Créateur, elle tourne toutes ses aspirations vers l'amour de la vanité et la recherche du mensonge. Cette volonté, égarée et aveuglée par ses mauvais penchants, a besoin d'un guide qui lui montre la route et la fasse rentrer dans les sentiers de la justice, qu'elle a malheureusement désertés. Ce guide ne nous est pas étranger : la nature nous le donne, et c'est l'esprit même; mais, s'il manque de sa véritable lumière, qui est la connaissance des choses divines, il arrivera ceci qu'un aveugle conduira un aveugle et que tous deux tomberont dans le fossé. Le saint roi David louait ainsi le Seigneur d'avoir déposé dans l'esprit de l'homme la lumière de la vérité: La lumière de votre visage, Seigneur, a été empreinte sur nous4. Et quels sont les effets de ce don de la lumière? Il le dit quand il ajoute: Vous m'avez mis la joie au cœur, cette joie qui dilate notre cœur et nous fait courir dans la voie des divins commandements.

    Il est facile, en réfléchissant, de constater qu'il en est ainsi. La doctrine chrétienne, en effet, nous manifeste Dieu et ce que nous appelons ses infinies perfections, bien plus profondément que ne le permettent les forces de la nature. Et comment? C'est qu'elle nous ordonne d'honorer Dieu par le devoir de la foi, qui relève de l'esprit; par le devoir de Y espérance qui se rapporte à la volonté, et par celui de la charité, qui est la vertu du cœur; et ainsi elle soumet l'homme tout entière son suprême Créateur et Maître.

    De même, la doctrine de Jésus-Christ est la seule qui rende à l'homme son éminente et naturelle dignité en tant qu'il est le Fils du Père céleste qui est dans les deux, créé à son image et appelé à vivre éternellement heureux avec lui. Mais de cette dignité et de la connaissance qu'il nous en donne, le Christ conclut que les hommes doivent s'aimer les uns les autres comme des frères, vivre ici-bas ainsi qu'il convient à des enfants de lumière, et non dans les festins et l'ivresse ni dans les voluptés et les impuretés, ni dans les disputes et les rivalités (1); Il ordonne également de jeter en Dieu toute notre sollicitude, car Lui-même prend soin de nous; Il commande de donner aux pauvres, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de préférer les intérêts éternels de l'âme aux biens passagers de ce temps. Et, pour ne pas tout passer en revue, n'est-ce pas l'enseignement de Jésus-Christ qui conseille et prescrit au superbe l'humilité, source de la vraie gloire? Celui qui se sera humilié, celui-là est le plus grand dans le royaume des deux (2)- Cette doctrine de Jésus-Christ nous enseigne aussi la sagesse de l'esprit, qui nous garde de la prudence de la chair; la justice, qui nous fait rendre à chacun ce qui lui est dû ; la force, qui nous dispose à tout souffrir, et d'un cœur magnanime, pour Dieu et en vue du bonheur éternel ; la tempérance enfin, qui nous porte à aimer la pauvreté même pour le règne de Dieu, et, plus encore, à nous glorifier dans la croix, en méprisant l'ignominie.

    Il reste donc que la sagesse chrétienne donne non seulement à notre esprit la lumière qui permet d'atteindre la vérité, mais encore A la volonté l'ardeur qui l'élève vers Dieu et l'unit à Lui par l'exercice de la vertu.

    De tout ceci, Nous sommes loin, certes, de conclure que la malice de l'âme et la corruption des mœurs ne peuvent coexister avec la science de la religion. Plût à Dieu que les faits ne le prouvassent point surabondamment!

    (1) Rom. MIT, 13.

    (2) Matth. xviii, 4.

    Mais Nous affirmons que là où l'esprit est enveloppé des ténèbres d'une épaisse ignorance, il est impossible que subsistent une volonté droite ou de bonnes moeurs. Car s'il est possible à celui qui marche les yeux ouverts, de s'écarter du chemin droit et sûr, ce danger menace certainement celui qui est atteint de cécité.

    Ajoutez que, si la lumière de la foi n'est pas complètement éteinte, elle donne l'espoir d'un amendement des mœurs corrompues; mais si les deux s'unissent: corruption des mœurs et défaillance de la foi par ignorance, à peine y aura-t-il place au remède, et le chemin de la perdition est ouvert.

    Puis donc que de l'ignorance de la religion dérivent tant et de si graves dommages, et que, d'autre part, l'instruction religieuse est si utile et nécessaire — vainement espère-t-on qu'un chrétien remplira ses devoirs s'il les ignore, — il nous faut rechercher maintenant qui a le devoir de garder les esprits de cette pernicieuse ignorance et do leur inculquer une science si nécessaire.

    Sur ce point, Vénérables Frères, aucun doute: cette obligation si grave incombe à tous ceux qui sont pasteurs des âmes. Ceux-ci sont certainement tenus, de par le précepte du Christ, de connaître et do paître les brebis qui leur sont confiées; or, paître, c'est tout d'abord enseigner. Je vous donnerait promet Dieu par la bouche de Jérémie, des pasteurs selon mon cœur, et ils vous nourriront de la science et de la doctrine5.

    Aussi l'apôtre Paul disait: Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser mais évangéliser6, marquant ainsi que la première charge de ceux qui sont préposés en quelque manière au gouvernement de l'Eglise est d'instruire les fidèles de la doctrine sacrée.

    Faire l'éloge d'une telle instruction et montrer quel en est le prix devant Dieu, Nous paraît superflu. Certes, la pitié que nous témoignons aux pauvres en soulageant leurs misères est grandement louée par Dieu: mais qui niera la supériorité du zèle et du labeur par lequel nous ménageons aux âmes, par notre enseignement et nos conseils, non les biens éphémères du corps, mais les biens éternels? Rien ne peut être plus désirable ni plus agréable à Jésus-Christ, Sauveur des âmes, qui dit de lui-même par Isaïe: Il m'a envoyé évangéliser les pauvres7.

    Il importe cependant, Vénérables Frères, de mettre en relief et avec insistance ce point essentiel: un prêtre, quel qu'il soit, n'a pas de fonction plus importante et n'est tenu par aucun lien plus étroit. Qui niera, en effet, que le prêtre doive unir la science à la sainteté de la vie? Les lèvres du prêtre garderont la science8. En fait, c'est avec une extrême sévérité que l'Eglise exige cette science de ceux qui doivent être admis au sacerdoce.

    Quelle en est la raison ?

    C'est que le peuple chrétien attend d'eux la connaissance de la loi divine et que Dieu les destine à la communiquer: C'est do, sa bouche

    qu'ils rechercheront l'enseignement, parce qu'il est l'ange du Dieu des

    armées9.

    Aussi L'évêque, au jour de l'ordination, s'adresse en ces termes aux aspirants au sacerdoce :

    Que votre doctrine soit un remède spirituel pour le peuple de Dieu;

    qu'ils soient eux-mêmes de prévoyants coopérateurs de notre Ordre,

    afin que, méditant sa loi le jour et la nuit, ils croient ce qu'ils auront lu et enseignent ce qu'ils auront cru10.

    S'il n'est aucun prêtre à qui ces paroles ne s'adressent, que penserons-nous de ceux qui, honorés du titre et des pouvoirs de curés, ont la charge de directeurs d'âmes en vertu même de leur dignité et comme aux termes d'un contrat?

    Ils doivent en quelque sorte être mis au nombre des pasteurs et des docteurs donnés par le Christ afin que les fidèles ne soient plus désormais de petits enfants flottants et ballottés à tout vent de doctrine, au milieu de la malice des hommes, mais que, pratiquant la vérité dans la charité, ils croissent en toutes choses dans Celui qui est le Chef, le Christ (4).

    C'est pourquoi le saint Concile de Trente, s'occupant des pasteurs des âmes, déclare que leur premier et principal devoir est d'instruire le peuple chrétien (S).

    Il leur ordonne donc de parler au peuple de la religion, au m o m le dimanche et les jours de fêtes solennelles, et, durant le saint temps de l'Avent et du Carême, tous les jours ou au moins trois fois la semaine. Ce n'est pas tout : il ajoute que les curés sont tenus, au moins les dimanches et les jours de fête, d'enseigner aux enfants, soit eux-mêmes soit par d'autres, les vérités de la religion et de leur apprendre aussi l'obéissance envers Dieu et envers leurs parents. Lorsqu'il s'agit de l'administration des sacrements, il leur enjoint d'en enseigner la nature et l'efficacité à ceux qui doivent les recevoir, et cela en un langage courant et facile.

    Ces prescriptions du saint Concile, Benoît XIV, Notre prédécesseur, dans sa Constitution Etsi minime, les a ainsi résumées et précisées : « Deux obligations principales ont été imposées par le Concile de Trente à ceux qui ont charge d'âmes : l'une est de parler nu peuple des choses divines les jours de fête; l'autre d'instruire les enfants et les ignorants des vérités élémentaires de la loi divine et de la foi. »

    C'est à bon droit que le très sage Pontife distingue ce double devoir: celui de la prédication, que l'on appelle d'ordinaire l'explication de l'Evangile, et celui de l'enseignement de la doctrine chrétienne. Il on est peut-être, en effet, qui, désirant diminuer leur travail, se persuadent que l'homélie peut tenir lieu de catéchisme. Que cette opinion soit fausse, un peu de réflexion le manifeste. Car l'allocution sur l'Evangile s'adresse à ceux qui déjà doivent être pénétrés des éléments de la foi. C'est, pourrait-on dire, du pain distribué aux adultes. L'enseignement du catéchisme, au contraire, est le lait dont l'apôtre saint Pierre voulait que les fidèles fussent avides sans malice comme des enfants nouveau-nés.

    Au catéchiste il appartient donc de choisir et de traiter quelque vérité ayant rapport à la foi ou aux mœurs chrétiennes et de la mettre en lumière sous tous ses aspects. Comme, en outre, le but de l'enseignement doit être l'amendement de la vie, le catéchiste établira une comparaison entre les préceptes de vie que Dieu a donnés et la manière dont les hommes vivent en réalité; puis, à l'aide d'exemples appropriés et sagement choisis dans les Saintes Ecritures, l'histoire ecclésiastique, ou la vie des saints, il montrera à ses auditeurs et leur fera comme toucher du doigt la règle suivant laquelle ils doivent ordonner leur conduite; il terminera en les exhortant à détester et fuir le vice et à pratiquer la vertu.

    Nous savons, il est vrai, que la charge d'enseigner ainsi la doctrine chrétienne déplaît à beaucoup, car elle est d'ordinaire peu appréciée et elle n'est peut-être pas de nature à conquérir la faveur populaire.

    Nous pensons cependant que c'est là le jugement d'hommes qui se laissent guider par la légèreté plus que par la vérité.

    Nous ne refusons point, certes, Notre approbation aux orateurs sacrés qui, dans un zèle sincère pour la gloire divine, s'attachent soit à venger et défendre la foi, soit à glorifier les saints.

    Mais leur travail exige un autre travail préalable, celui des catéchistes; sans celui-ci, pas de fondement, et alors c'est en vain que travaillent ceux qui bâtissent la maison. Trop fréquemment les discours les plus pompeux, qui sont applaudis par les assemblées les plus nombreuses, ont pour unique résultat de chatouiller les oreilles et n'émeuvent pas les cœurs.

    C'est de l'instruction catéchétique au contraire, bien que humble et simple de langage, que Dieu dit par Isaïe: De même que la pluie et la neige descendent du ciel et n'y retournent plus, mais abreuvent la terre, la pénètrent, la font germer, procurent la semence à qui sème et le pain à qui mange, ainsi sera ma parole qui sortira de ma bouche; elle ne reviendra pas inutile vers moi, mais elle fera tout ce que y ai voulu, et elle accomplira ce pourquoi je l'ai envoyée11. Nous pensons qu'il faut juger de même des prêtres qui, pour mettre en lumière les vérités de la religion, composent de laborieux ouvrages; ils méritent, assurément, qu'on leur en témoigne beaucoup d'estime. Mais combien en est-il qui étudient des ouvrages de ce genre et en tirent un profit proportionnée la peine et aux désirs de l'auteur ? Par contre, l'enseignement de la doctrine chrétienne, s'il est bien donné, procure toujours quelque utilité aux auditeurs.

    En effet, il convient de le rappeler pour enflammer le zèle des ministres de Dieu, immense est aujourd'hui le nombre — et il s'accroît tous les jours — de ceux qui ignorent tout de la religion, ou qui n'ont de Dieu et de la foi chrétienne qu'une connaissance telle que, au milieu de la lumière de la vérité catholique, elle leur permet de vivre à la manière des idolâtres. Combien nombreux, hélas ! non seulement les enfants, mais encore les adultes et même les vieillards, qui ne connaissent absolument rien des principaux mystères de la foi, qui, entendant le nom du Christ, répondent : Qui est-il, pour que je croie en lui?12

    Par suite, ils ne considèrent pas comme une faute de concevoir et nourrir des haines à l'égard d'autrui, de conclure les contrats les plus iniques, de diriger des entreprises malhonnêtes, de prêter à usure et d'accomplir d'autres turpitudes de ce genre; et, ignorant la loi du Christ, qui non seulement condamne les actes honteux mais défend d'y penser et de les désirer sciemment, si pour une raison ou pour une autre ils s'abstiennent peut-être des plaisirs obscènes, ils nourrissent dans leur esprit, vide de toute notion religieuse, les pensées les plus malsaines, multipliant leurs iniquités au delà du nombre des cheveux de leur tête. Et ces vices, Nous tenons à le redire, se rencontrent non pas seulement à la campagne ou dans la portion misérable du petit peuple, mais encore et peut-être plus fréquemment chez les personnes d'un rang plus élevé, et même parmi ceux qu'enfle la science et qui, appuyés sur une vaine érudition, croient pouvoir railler la religion et blasphèment tout ce qu'ils ignorent13.

    Et si d'une terre qui n'a pas reçu de semence il est vain d'attendre une moisson, comment espérer de bonnes générations si ci les n'ont pas été instruites, au moment nécessaire, de la doctrine chrétienne? Nous avons donc le droit de conclure, puisque la foi languit de nos jours au point que chez beaucoup elle est presque morte, que la charge de l'enseignement catéchétique est remplie avec négligence ou totalement omise.

    En vain alléguerait-on, en guise d'excuse, que la foi nous est accordée par un don gratuit et que chacun la reçoit dans le saint Baptême. Sans doute, nous tous qui avons été baptisés dans le Christ nous avons reçu le germe de la foi; mais cette semence toute divine ne lève pas et ne produit pas de grands rameaux14 si elle est abandonnée à elle-même et comme à sa vertu native. Il y a dans l'homme, dès sa naissance, la faculté de comprendre; cette faculté a cependant besoin de la parole maternelle, sous l'excitation de laquelle elle puisse, comme l'on dit, passer en acte. Il n'en va pas autrement du chrétien, qui, renaissant par l'eau et l'Esprit-Saint, apporte avec lui la foi en germe; il a cependant besoin de l'enseignement de l'Eglise afin que cette foi puisse se nourrir, croître et porter des fruits. C'est pourquoi l'Apôtre écrivait : La foi vient de la prédication entendue, et la prédication se fait par la parole de Dieu15 ; et, pour montrer la nécessité de cet enseignement, il ajoute : Comment entendront-ils s'il n'y a pas de prédicateur ?16

    Si les explications données jusqu'ici montrent l'extrême importance de l'instruction religieuse du peuple, Nous devons veiller, avec le plus grand soin, à ce que l'enseignement de la doctrine sacrée — l'institution la plus utile pour la gloire de Dieu et le salut des âmes suivant la parole de Notre prédécesseur Benoît XIV17 — soit toujours florissant, ou, s'il est négligé quelque part, qu'on le restaure. Voulant donc, Vénérables Frères, satisfaire à ce devoir très grave de l'apostolat suprême et établir partout, en une si importante matière, une pratique unique et uniforme, en vertu de Notre suprême autorité Nous prescrivons et ordonnons expressément, pour tous les diocèses du monde, les règles suivantes, qui devront être strictement exécutées et observées :

    I. — Tous les curés, et en général tous ceux qui ont charge d'âmes, devront, les dimanches et les jours de fête de l'année sans aucune exception, pendant une heure entière, enseigner aux enfants, garçons et filles, au moyen du catéchisme, ce que chacun doit croire et pratiquer pour être sauvé.

    II. — Chaque année, pendant plusieurs jours et à des époques déterminées, ils prépareront les garçons et les petites filles à recevoir dignement les sacrements de Pénitence et de Confirmation.

    III. — De même, et avec un soin tout particulier, chaque jour de Carême et, si besoin est, durant quelques jours après les fêtes de Paques, ils prépareront les jeunes gens et jeunes filles, par des instructions et exhortations appropriées, à s'approcher saintement, pour la première fois, de la Sainte Table.

    IV. — Dans chaque paroisse on établira canoniquement une Association connue sous le nom de Congrégation de la doctrine chrétienne. Les curés, surtout là où le nombre des prêtres est restreint, y trouveront, comme auxiliaires dans l'enseignement du catéchisme, des laïques qui se consacreront à ce ministère tant par zèle pour la gloire de Dieu que pour gagner les saintes indulgences si largement accordées par les Pontifes romains.

    V. — Dans les grandes villes, et particulièrement dans celles où se trouvent des Universités, des lycées, des collèges, l'on fondera des écoles de religion pour enseigner les vérités de la foi et les préceptes de la vie chrétienne à la jeunesse qui fréquente les écoles publiques où l'on ne donne aucune notion religieuse.

    VI. — Mais surtout à notre époque, les adultes n'ont pas moins besoin que la jeunesse de l'instruction religieuse; c'est pourquoi, outre l'homélie accoutumée sur l'Evangile qui doit être donné tous les jours de fête pendant la messe paroissiale, à l'heure jugée la plus propice à l'affluence du peuple, mais en dehors de l'heure consacrée à l'instruction des enfants, tous les curés et tous ceux qui ont charge d'âmes feront le catéchisme aux fidèles en un langage facile et adapté à leur intelligence. Ils se serviront à cet effet du Catéchisme du Concile de Trente et de manière à parcourir, en l'espace de quatre ou cinq ans, tout ce qui concerne le Symbole, les Sacrements, le Décalogue, la Prière et les commandements de l'Eglise.

    Telles sont, Vénérables Frères, Nos décisions et prescriptions établies en vertu de Notre autorité apostolique. A vous, maintenant, de les faire exécuter chacun dans votre diocèse sans aucun retard et intégralement et de veiller et prendre garde, suivant votre autorité, à ce que Nos ordres ne tombent pas dans l'oubli, ou, ce qui revient au même, ne soient pas exécutés avec négligence et apathie.

    Pour l'empêcher efficacement, il faut que vous recommandiez assidûment et avec instance aux curés de ne pas aborder le catéchisme à l'improviste, mais après une sérieuse préparation, afin de ne point prononcer les paroles de la sagesse humaine, mais dans la simplicité du cœur et la vérité de Dieu (i), de suivre l'exemple du Christ, qui, bien que révélant des choses cachées depuis la création du monde (2) disait cependant toutes choses en paraboles à la foule et ne leur parlait point sans paraboles (3).

    Nous savons que les Apôtres, instruits par le Seigneur, tinrent la même conduite. C'est d'eux que saint Grégoire le Grand disait: « Ils prirent soin, par-dessus tout, de donner aux peuples ignorants une prédication simple et accessible, et non des conceptions élevées et ardues (4). » Or, en ce qui concerne la religion, un grand nombre d'hommes de notre époque doivent être rangés parmi les ignorants.

    Nous ne voudrions pas cependant que, par zèle pour cette simplicité, on se persuadât qu'en ce genre il ne faut ni labeur ni méditation. Il en faut, au contraire, ici plus qu'ailleurs. Il est beaucoup plus facile de trouver un orateur à la parole abondante et brillante qu'un catéchiste dont l'enseignement soit, de tout point, digne d'éloges. Quelle que toit donc la facilité naturelle de pensée et d'élocution que l'on ait reçue, il faut bien retenir que jamais on ne parlera de la doctrine chrétienne avec fruit pour les âmes, à des enfants ou au peuple, si on n'est préparé et exercé par une sérieuse méditation.

    Ils se trompent beaucoup ceux qui, se fiant â l'ignorance et à la lenteur intellectuelle du peuple, pensent pouvoir s'acquitter de cette tâche avec indolence. Au contraire, plus arriérés sont les auditeurs, plus il faut de zèle et de soin pour approprier les vérités les plus sublimes, déjà si élevées au-dessus des intelligences ordinaires, à la com- « // Cor. u 12.

    (2 Malth. x u i, 35.

    (3 Ibid., 34.

    (4) MoraL I, i v n, 26.

    préhension plus faible des ignorants, à qui, tout autant qu'aux savants, elles sont nécessaires pour acquérir le bonheur éternel.

    Enfin, Vénérables Frères, qu'il Nous soit permis de terminer cette Lettre en vous adressant la parole de Moïse : Si quelqu'un est pour le Seigneur, qu'il se joigne à moi (!). Observez, Nous vous en prions et supplions, quelle ruine des âmes entraine à elle seule l'ignorance des choses divines. Beaucoup d'oeuvres utiles et dignes absolument d'éloge ont peut-être été instituées par vous, en vos diocèses respectifs, pour le bien du troupeau qui vous est confié; veuillez cependant, avant toutes choses, employer toute votre ardeur, tout votre soin et votre empressement le plus assidu à faire pénétrer dans tous les esprits la connaissance de la doctrine chrétienne et à les en imprégner profondément. Que chacun, Nous Nous servons des paroles de l'apôtre Pierre, mette au service d'autrui la grâce qu'il a reçue lui-même, comme de bons dispensateurs de la grâce de Dieu, laquelle revêt des formes diverses18.

    Que par l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, Notre bénédiction apostolique excite heureusement votre zèle et vos pieuses industries; Nous vous l'accordons dans l'effusion de Notre cœur, à vous ainsi qu'au clergé et au peuple qui vous est confié, en témoignage de Notre affection et comme gage des grâces célestes.

    Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 15 avril MDCCCCV, de Notre Pontificat l'an II*.

    PIE X, PAPE.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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