Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Des vertus de Marie · Alphonse de Liguori

    § II : De la charité de Marie envers Dieu

    S. Anselme a dit : Plus un cœur est pur et vide de lui-même, plus il sera rempli de charité envers Dieu1. La très-sainte Vierge, puisqu'elle fut toute humble, et vide d'elle-même, fut donc aussi toute remplie de l'amour divin, en sorte qu'elle surpassa l'amour de tous les hommes et de tous les anges, envers Dieu, comme l'a dit S. Bernardin de Sienne2. C'est donc encore à juste titre que S. François de Sales l'appelait «. la reine de l'amour. * Le Seigneur a bien donné à l'homme le précepte de l'aimer de tout son cœur (3). Mais ce précepte, dit S. Thomas, ne sera parfaitement accompli que dans le ciel et ne peut l'être qu'imparfaitement sur la terre (4). Cependant, observe ici le bienheureux Albert-le-Grand, il eût été à certains égards peu convenable que Dieu donnât un précepte, qui n'eût été parfaitement accompli par personne, si sa divine mère ne l'avait accompli dans toute sa perfection3. Cette pensée est encore confirmée par ces paroles de Richard de S. Victor : « La mère de notre Emmanuel fut consommée dans la pratique de tout ce que les vertus ont de plus parfait. Qui est-ce qui a jamais accompli comme elle ce premier commandement : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur? L'amour divin était tellement en possession de son ame, qu'il n'y avait place pour aucun défaut4. L'amour divin, dit S. Bernard, blessa tellement et transperça le cœur de Marie, qu'il n'y resta aucune partie qui ne fût blessée d'amour; aussi accomplit-elle dans toute son étendue ce premier précepte5. Marie pouvait donc bien dire : Mon bien-aimé s'est donné tout à moi, et je me suis donnée toute à lui (à). Ah ! s'écrie Richard, les séraphins eux-mêmes pouvaient descendre du ciel et venir apprendre dans le cœur de Marie la manière d'aimer Dieu6.

    Dieu qui est amour8, vint sur la terre pour allumer dans tous les cœurs la flamme de son divin amour ; mais il n'en embrasa aucun d'autant d'amour que le cœur de sa mère, qui comme il était totalement pur d'affections terrestres, était tout disposé à brûler de ce feu salutaire. Ainsi pensait S. Jérôme d'après lequel la charité de Marie était une ardeur continuelle, une ivresse d'épanchemens d'amour9. Ainsi, comme on le lit dans les Cantiques, le cœur de Marie ne fut dès-lors qu'un feu et flamme10 : c'était un feu selon l'explication de S. Anselme11, parce que le cœur de Marie brûlait d'amour intérieurement; c'était une flamme, parce qu'il brillait extérieurement aux yeux de tous par la pratique des vertus. Par conséquent, lorsque Marie sur la terre portait Jésus entre ses bras, on pouvait bien dire d'elle que c'était un feu qui portait un feu12, et avec plus de raison qu'Hypocrale ne l'avait dit dans un autre sens d'une femme qui portait du feu à la main. Et certes, S. Ildefonse a dit que comme le feu pénètre le fer, ainsi le Saint-Esprit a pénétré Marie de ses célestes flammes ; en sorte qu'on ne voit et qu'on ne sent en elle que le feu de l'amour divin13. » Ici revient encore ce que dit S. Thomas de Villeneuve, que le cœur de Marie fut figuré dans le buisson que Moïse \il brûler sans se consumer. Aussi est-ce avec raison, dit S. Bernard, que Marie est représentée par S. Jean comme revêtue du soleil14 ; puisqu'elle fut si étroitement unie à Dieu qu'il ne semble pas que la créature puisse lui être unie d'une manière plus parfaite15.

    S. Bonaventure pensait encore de même lorsqu'il affirme que la sainte Vierge ne fut jamais tenlée par l'enfer ; car, dit-il, de môme que les mouches fuient loin d'une grande flamme, ainsi les démons étaient repoussés loin du cœur de Marie qui n'était qu'une flamme de charité, en sorte qu'ils n'osaient même pas s'approcher d'elle17. Richard dit également : « La Vierge fut si terrible aux princes des ténèbres qu'ils n'osèrent jamais approcher d'elle, ni la tenter, effrayés qu'ils élaicnl par la flamme de la charité18. Marie révéla elle-même à sainte Brigitte qu'elle n'avait eu en ce monde d'autre pensée, d'autre désir, d'autre joie que Dieu seul19. Ainsi, sa bienheureuse ame étant presque toujours attentive durant sa vie mortelle à contempler Dieu, elle produisait des actes d'amour sans nombre, c'est le P. Suarez qui l'affirme20. Mais j'aime encore mieux ce que dit Bernardin de Bustis que Marie, au lieu de répéter les actes d'amour successivement, comme font les autres saints, avait par un privilège singulier le bonheur d'aimer Dieu actuellement et sans interruption par un seul et continuel acte d'amour de Dieu (1), Semblable à l'aigle royal, elle tenait sans cesse les yeux fixés vers le divin soleil, en sorte, dit S. Pierre Damien, que ni les occupations ordinaires de la vie ne l'empêchaient d'aimer, ni l'amour ne l'empêchait de vaquer à l'action (2). Aussi Marie avait-elle été figurée, selon S- Germain, par l'autel de propitiation, sur lequel le feu ne s'éteignait jamais ni jour ni nuit.

    Le sommeil même n'empêchait point Marie d'aimer son Dieu. El certes si ce privilège fut accordé à nos premiers parens dans l'état d'innocence, comme l'assure S. Augustin (o), on ne peut assurément le refuser à la divine mère, ainsi que le reconnaissent Suarez, l'abbé Rupert, S. Bernardin, et S. Ambroise. Ce dernier a dit en parlant de Marie que lorsque son corps se livrait au repos, son ame veillait (4) : et ainsi se vérifiait en elle cette parole du Sage : « Sa lampe ne s'éteindra point » vila innumerabiles fîio.runt, quse fore lotani vitam in eontempla- » tione transegit, et tune amoris actum frequcnlissime repetebat.» (To. 2. in 3. p. D. 18. S. 4.)

    (1) « ? a m e n ipsa gloriosissima Virgo de privilegio singular? continue cî semper Deum amabat actualiter. * (P. 2. Serm. 4. de Nat. Virg.)

    (2) « Adeo ut necaclio conlcmplationcm minucret, et contern- » platio non desercret actionem. » (Serm. 1. de Nat. Virg.)

    (3) « Tam felicia erant somnia dormientium, quam vila vigilau- » tium. » (L. 5. in Jul. c. 9.)

    (4) « Cum quiesceret corpus, vigilarct animus. » ( Lib. 2. de Virgin.)

    pendant la nuit21 : » Oui, nous dit S. Bernardin, tandis que son bienheureux corps prenait un léger repos nécessaire pour réparer ses forces, son a me s'élevait alors librement vers Dieu, et elle se livrait dans ces momens à la contemplation d'une manière plus parfaite que ne font les autres personnes tout en veillant22. Ainsi, également heureuse soit qu'elle dormît soit qu'elle veillât, elle pouvait bien dire avec l'épouse des Cantiques : Je dors, et mon cœur veille23. En un mot, et cette assertion est encore de S. Bernardin, tout le temps que Marie vécut sur la terre, elle fut continuellement appliquée à aimer Dieu24. De plus, nous dit encore S. Bernardin, elle ne fit jamais que ce qu'elle connut être agréable à Dieu ; et elle l'aima autant qu'elle crut devoir l'aimer25. En sorte qu'on peut bien dire, après le bienheureux Albert-le-Grand, que Marie fut remplie d'autant de charité qu'une pure créature pouvait en recevoir ici-bas26. Et c'est ce qui faisait dire à S. Thomas de Villeneuve que la Vierge, par son ardente charité, se rendit si belle, et inspira un tel amour à son Dieu, qu'épris de ses charmes il descendit dans son sein pour se faire homme27. Là-dessus S. Bernardin s'écrie : Voici une Vierge qui par sa vertu a blessé et ravi le cœur de Dieu28 !

    Mais puisque Marie aime tant son Dieu, il n'est rien sans doute qu'elle recommande à ses serviteurs autant que d'aimer Dieu de tout leur pouvoir. C'est précisément ce qu'elle dit à la bienheureuse Angèle de Foligno, un jour que celle-ci avait communié : « Angèle, soyez bénie de mon fils; et quant à vous, aimez-le de tout votre pouvoir. » Elle dit également à sainte Brigitte : « Ma iîîle, si vous voulez m'attacher à vous, aimez mon fils. » Et en effet Marie peut-elle avoir rien plus à cœur que de voir chérir son bien-aimé qui est Dieu. Novarin demande pourquoi la sainte Vierge avec l'épouse des Cantiques priait les anges de faire connaître au Seigneur le grand amour qu'elle lui portait : « Je vous conjure, ô filles de Jérusalem, si vous rencontrez mon bien-aimé de lui dire que je languis d'amour29. » Dieu ne savait-il pas combien il en était aimé? pourquoi vouloir montrer à son bien-aimé une blessure que lui-même avait faite30? C'est, répond le même auteur, que la divine mère voulait par-là faire connaître son amour, non à Dieu, mais à nous, afin de pouvoir, blessée elle-même, faire à nos cœurs la même blessure31. Et comme elle était toute de feu pour l'objet de son amour, on n'a qu'à l'aimer elle-même, qu'à rapprocher, pour être embrasé des mêmes flammes, et lui devenir semblable32. Aussi sainie Catherine de Sienne appelait-elle Marie : Vorialrix ignis, celle qui porte le feu du divin amour. Ainsi, si nous voulons brûler de cette heureuse flamme, ayons soin do nous approcher sans cesse de Marie par nos prières el nos affections.

    O reine de l'amour, ô Marie la plus aimable, la plus aimée, la plus aimante de toutes les créatures, comme vous disait S. François de Sales; ô ma mère, toujours et sans partage vous brûlâtes d'amour pour votre Dieu. Ah ! daignez m'obtenir au moins une étincelle de cet amour. Vous priâtes votre fils pour ces époux à qui le vin manquait : « Ils n'ont pas de vin33, » et vous ne prierez pas pour nous, à qui manque l'amour de ce Dieu que nous sommes si étroitement obligés d'aimer? Dites seulement: «i Ils n'ont pas d'amour (A), et obtenez-nous cet amour. Nous ne sollicitons point d'autre grâce que celle-là. O ma mère, au nom de tout l'amour que vous portez à Jésus, exaucez-nous, priez pour nous. Amen.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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