De la crucifixion de Nostre-Seigneur Jesus-Christ · Saint François de Sales
De la crucifixion de Nostre-Seigneur Jesus-Christ
rent de toutes parts de la ville de Hierusalem, pour voir crucifier Nostre-Seigneur, je me treuve au mont de Calvaire, en un lieu un petit peu plus esloigné que les autres, séparé et relevé, qui me le rend advantageux, pour voir et considérer à part moy ce triste et cruel spectacle. La crucifixion est desjà faite; c’est-à-dire, la croix estant couchée sur la terre, Nostre-Seigneur y est estendu tout nud et despouillé, et les bourreaux l’ont serré et cloué pieds et mains là-dessus. Maintenant donc, dés ce lieu-là, je m’imagine que je vois relever ce sainct Crucifié en l’air, petit à petit, et que la croix est fichée et plantée dans le trou fa it à c e tte in te n tio n. Voilà le mystere proposé en gros par l’imagination, laquelle a logé en mon cœur un lieu propre pour voir et bien considérer tout ce qui se passe. Les deux parties du mystere sont l’eslevation et le plantement de ce sainct arbre. Il reste que je poursuive à considérer les particularitez par lesquelles ma volonté puisse estre excitée à produire beaucoup de bonnes sainctes affections et resolutions, et cela c’est la méditation.
Première considération.
Je considéré ce que Nostre-Seigneur souffre en ce mystere, tant extérieurement qu'interieurement. Extérieurement : par cette eslevation, son corps est tout entièrement supporté sur ses pieds et ses mains clouez, d’où il arrive que les playes s’aggrandissent et la douleur se rend immense. Quand la croix tombe dans le trou préparé auquel elle est üchée, le Sauveur reçoit une secousse effroyable, qui augmente de nouveau les playes, et donne comme un coup d’estrapade à tous ses nerfs et tendons ; de tous costés le sang pleut et distille; l’air et le vent froid saisissent tout ce corps eslevé, pénétrant dans les playes, et le font presque transir et pasmer. Ses aureilles n’entendent que blasphemes, ses yeux ne voyent que la furie de ceux qui le tuent; et en tous ses sens il endure des douleurs insupportables. Mais ce n’est rien de cela au prix des douleurs de son cœur, qui, languissant de l’amour des ames, void une si grande perte de personnes, et surtout de ceux qui le crucifient.
Affections. — Ah ! qui sera ce tigre qui ne pleurera, voyant cet innocent, ce jeune Roy, le Fils de Dieu, endurer tant de peines? Elles sont desjà bien grandes, et capables de tenir à couvert tous les hommes du monde contre l'indignation du Pere eternel. Hé! je vous prie, de grâce, mes amys, relevez bellement cette croix, et fischez-la si doucement, que ses playes ne s’aggrandissent point, et que la secousse n’en soit pas si grande. Helas ! il n’y a personne si dénaturé qui, voyant un criminel sur la roue, n’en ayt compassion. Hé donc! mon ame, n’auras-tu pas compassion de ton Sauveur qui souffre tant? Si jamais tu fus touchée de commisération sur la nudité d’aucun pauvre, parmy la rigueur de l’hyver, ne dois-tu pas compatir à ce pauvre roy, qui est exposé tout nud sur cet arbre? Si jamais quelque pauvre ulcéré te fit pityé, regarde, je te prie, celuy-là, auquel tu ne verras, depuis la plante des pieds jusqu’à la teste, aucun lieu qui ne soit gasté de coups. Hé ! vois ce cœur affligé de tant de pechez que le peuple commét; et si ton cœur ne s’afflige avec luy, il faut que tu ne I’ayes pas de chair, mais de pierre, et plus dur que le diamant mesme.
De la commisération ou compassion naist ordinairement le désir de secourir celuy auquel nous compatissons : partant, à la precedente affection j’adjouste celle-cy.
O ! qui me donnera la grâce que je puisse en quelque façon donner allégement à mon Sauveur affligé ! Hé ! que ne m’est-il loysible de prendre mes habits plus precieux pour couvrir vostre nudité ! que n’ay-je du bausme excellent pour en oindre vos plaies! que ne suis-je près de vous sur la croix, pour soutenir vostre corps en mes bras, affin que la pesanteur ne dechirast pas si fort les playes de vos pieds et de vos mains! mais sur-tout, que ne puis-je empescher les pecheurs de tant offenser vostre cœur, qui ne feroit que se jouer de toutes les peines de vostre corps, si, pour icelles, les pecheurs pouvoient estre amendez! que ne suis-je quelque excellent et fervent predicateur, pour leur annoncer la penitence! 0! comme je dirais aux iniques : Ne vueillez plus vivre iniquement, et aux delinquans : Ne relevez plus les cornes de vostre fierté et felonie.
Confusion. — Mais, ô Seigneur, pourquoy m’amusé-je à ces désirs, desquels je n’av pas la force d'en prattiquer un seul? Helas ! comme vous donnerois-je mes habits precieux, moy qui n’en donnay jamais un vil et usé à vos pauvres? Sur la croix, vous ne me les demandez pas, et je vous les offre; en vos pauvres vous me les demandez, et je les refuse! 0 vaines et miserables offres! qui ne se font qu’en apparence, et en effect ne sont que moqueries! Gomment respandrois-je du bausme sur vos playes, puisque je ne respandis jamais un verre d’eau pour vos pauvres? Comment voudrois-je vous supporter en croix, puisque je ne fuis jamais rien tant que les croix? Et quel prédicateur de penitence, moy qui n’en fais point, et qui contribue tous les jours, plus qu’aucun autre, aux desplaysirs que les pechez vous donnent?
Resolution. — O Seigneur, ayez pityé de moy ! je me propose cy-apres de vous estre plus fldelle. Non, ce ne seront plus des désirs, ce seront des effects. Je soulageray le pauvre, je feray penitence, et cesseray de pecher. J’instruiray les devoyez, et diray à mon coeur et aux autres : Voulez-vous estre plus cruels à l’endroict de vostre Sauveur, que ne sont les vautours à l’endroict des colombeaux? ils n’en deschirent ny devorent jamais le cœur : voulez-vous bien estre si acharnez à l’encontre du divin colombeau qui niche sur la croix, que de deschirer son cœur avec les dents de vos impietez? Seigneur, ha! doresnavant je consoleray par effect le pauvre, et empescheray le péché.
Deuxiesme considération.
Je considéré la maniéré avec laquelle Nostre-Seigneur souffroit en ce mystere; et cette maniéré est double. Il souffre extérieurement avec un grand silence, les yeux doux et bénins, qui regardent parfois au ciel dans le sein de la misericorde du Pere, quelquesfois sur le peuple, auquel il procure la grâce de cette misericorde, sa bouche n’estant ouverte en ce mystere que pour jeter des souspirs de douceur et de patience. Il me semble que je vois en sa poictrine l’endroict du cœur qui pantele et tresmousse d’amour, et fait une inflammation si grande, que tout cet endroict me semble rougissant.
Reprehension pour Vexterieur. — Il souffre patiemment, volontairement et amoureusement. Mais, helas! misérable, que je suis, qui ne saurois souffrir un mot sans crier, sans me plaindre, sans faire du bruit au logis ; jamais je ne finis mes lamentations, je les estends et les respands partout.
Pour Fintérieur. — Et si quelquesfois je garde quelque contenance, mon cœur comment se comporte-t-il? il semble qu’il s’enflamme de cholere, d’impatience, de vengeance et de douleur.
Resolution. — Mais doresnavant, ô mon ame, je veux que nous soyons patiens, doux et gracieux, et que jamais l’eau de contradiction ne puisse esteindre le feu sacré de la charité que nous devons au prochain.
Troisiesme considération.
Je considéré pourquoy il souffre : ha! c’est pour obeyr à son Pere. O obeyssance admirable et filiale ! Mais quel effronté suis-je, d’oser appeller Dieu mon pere, auquel je n’ay jamais porté le respect filial ; et comme obeyrois-je jusqu'à la mort, que je ne le puis pas mesme jusqu’à la souffrance d'une petite parolle fascheuse, et d’un regard de travers?‘Mais doresnavant, venez, ô tribulations et desplaysirs, que venant de la part du Pere eternel, je vous recevray de bon cœur, et boiray le calice d’obeyssance !
Abomination du peclié. — Mon iniquité est donc bien grande ! ô que je suis miserable, de m’y estre si souvent abysmé! O Seigneur! qui me deslivrera de ce labyrinthe, si ce n’est vous? hé! de grâce, ne permettez pas que j ’y retombe jamais si lourdement. O péché tres-abominable ! je ne te verray jamais d’un costé, que, plutost que de me souiller en tes ordures, je ne me jetasse en cent mille tourmens.
Résolution. — Pour me retirer de l’enfer, et pour me deslivrer déperdition, helas! Seigneur, que vous souffrez! Et moy, miserable, que je souffre pour m’y engager! Tout ce que j ’ay souffert jusqu’à present n’a esté qu’à ma perte. Ah ! non, vous me voulez sauver, Seigneur, que vostre volonté soit faite : je suivray vostre dessein et monteray. Non, je ne descendray plus.
d ie u s o it b e n y !
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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