Contre le mensonge · Augustin d'Hippone

    Chapitre III : IL Y AURAIT PLUS DE MAL À UN CATHOLIQUE DE MENTIR POUR PRENDRE DES HÉRÉTIQUES QU’À UN HÉRÉTIQUE DE MENTIR POUR ÉCHAPPER AUX CATHOLIQUES. PREUVE DE FAIT. VOULOIR SURPRENDRE LES PRISCILLIANISTES PAR LE MENSONGE, C’EST SE PERDRE AVEC EUX.

    Il y a bien des espèces de mensonges, et nous devons tous les détester sans exception. Car il n’y en a point qui ne soit contraire à la vérité. La vérité et le mensonge sont opposés comme la lumière et les ténèbres, la piété et l’impiété, la justice et l’injustice, une bonne et une mauvaise action, la santé et la maladie, la vie et la mort. Autant nous aimons la vérité, autant nous devons haïr le mensonge. Cependant, il y a des mensonges qui ne sont point dangereux à croire ; toutefois, celui qui les profère dans l’intention de tromper, se fait tort à lui-même, mais non à celui qui le croit. Par exemple, si ce serviteur de Dieu, Fronto, eût mêlé quelques mensonges (ce qu’à Dieu ne plaise !) à tout ce qu’il a rapporté, il se fût sans doute nui à lui-même, mais non à toi qui aurais innocemment cru son récit entièrement vrai. Dans ce cas, que la chose se soit passée de telle façon ou de telle autre, celui qui croit qu’elle a eu lieu ainsi, bien qu’il en soit autrement, ne saurait être jugé digne de blâme d’après les règles de la vérité et la doctrine du salut éternel. Mais si le mensonge est de telle nature qu’on ne puisse le croire sans se séparer de la doctrine du Christ, celui qui le profère est d’autant plus coupable, que celui qui le croit est plus malheureux. Vois donc ce que c’en serait, si nous mentions contre la doctrine du Christ et donnions ainsi la mort à ceux qui nous croiraient, et cela, dans le but de découvrir les ennemis de cette même doctrine et de les attirer à la vérité pendant que nous nous en écartons ; au plutôt si, pour gagner des menteurs par des mensonges, nous leur apprenions à mentir d’une manière plus criminelle ! Autre chose en effet est ce qu’ils disent quand ils mentent, autre chose ce qu’ils disent quand on les trompe. Quand ils enseignent leur hérésie, ils proclament l’erreur qu’on leur a enseignée ; mais quand ils disent qu’ils pensent ce qu’ils ne pensent pas, ou qu’ils ne pensent pas ce qu’ils pensent, ils profèrent un mensonge. En ajoutant foi à leur parole, on ne les gagne pas, mais du moins on ne périt pas avec eux. Car ce n’est pas s’écarter de la doctrine catholique que de croire catholique un hérétique qui professe les dogmes catholiques sans y croire : par conséquent, on n’en souffre pas, parce que si on se trompe dans la secrète pensée d’un homme dont on ne peut juger, on ne se trompe pas du moins sur la loi de Dieu qu’on doit garder en son cœur. Mais quand ils enseignent leur hérésie, celui qui l’admet et croit que c’est la vérité, participe à leur erreur et à leur condamnation. De là il résulte que quiconque croit aux dogmes pervers, dont l’erreur mortelle les a séduits, périt ; et que quand nous prêchons la doctrine catholique, par laquelle nous possédons la vraie foi, si un de ces hérétiques y croit, il est arraché à la mort. Quand donc, quoique priscillianistes, ils se disent faussement des nôtres, pour cacher leur venin, celui d’entre nous qui croit à cette affirmation menteuse, reste néanmoins catholique ; mais si, au contraire, pour parvenir à les découvrir, nous nous déclarons faussement priscillianistes, nous serons obligés d’approuver leurs dogmes comme si c’étaient les nôtres, et quiconque y ajoutera foi, ou sera confirmé de plus en plus dans leur erreur, ou s’empressera d’y passer. Qu’arrivera-t-il ensuite ? Sauverons-nous plus tard, en disant la vérité, ceux qui ont été trompés par nos mensonges ? Voudront-ils écouter un maître qu’ils connaîtront par expérience pour un menteur ? Cela est-il sûr ? Qui ne voit que cela ne l’est pas ? D’où je conclus qu’il est plus pernicieux, ou pour adoucir le terme, plus dangereux aux catholiques de mentir pour découvrir les hérétiques, qu’aux hérétiques de mentir pour échapper aux catholiques. La raison en est que quiconque croit aux catholiques qui mentent pour le sonder, ou devient hérétique, ou s’affermit dans l’hérésie ; tandis que tout catholique qui ajoute foi aux hérétiques, s’abritant sous le voile du mensonge, ne cesse pas d’être catholique. Pour mieux éclaircir la question, faisons une supposition prise en grande partie dans les écrits que tu m’as envoyés et chargé de lire.

    Voilà devant nous un habile explorateur. Il s’approche d’un individu qu’il soupçonne d’être priscillianiste. Il commence par faire un éloge menteur de l’évêque Dictinius, de sa conduite s’il l’a connu, de sa renommée s’il ne l’a pas connu. Jusque-là c’est supportable, parce qu’on suppose que celui qui parle a été catholique et qu’il a renoncé à cette religion erronée. Il parle ensuite avec respect de Priscillien (l’art de mentir veut cette gradation), de cet impie, de cet abominable, condamné pour ses crimes et sa noire scélératesse. Ces hommages rendus à une telle mémoire affirmeront à coup sûr dans cette doctrine le priscillianiste à qui on tend un piège, si par hasard il avait été chancelant jusque-là ; avançant ensuite dans son discours, il dira qu’il a pitié de ceux que l’auteur des ténèbres a enveloppés d’une nuit si profonde qu’ils ne connaissent pas même la dignité de leur âme et la noblesse de leur céleste origine. Après quoi il parlera de l’ouvrage de Dictinius, intitulé ‘‘la Livre’’, (parce qu’il y explique douze questions que l’on peut considérer comme des onces) ; il en fera un magnifique éloge, et attestera que cette ‘’Livre’’, ramas d’horribles blasphèmes, est pour lui un trésor plus précieux que des milliers et des milliers de livres d’or. Évidemment un mensonge astucieux donne à l’âme qui y croit le coup mortel, ou si elle l’a déjà reçu, la plonge, l’enfonce dans les ombres de la mort. — Mais, dira-t-on, on l’en retirera ensuite. — Et si cela n’arrive pas, soit par l’effet de quelque obstacle qui survient et empêche le succès de l’entreprise, soit à cause de l’obstination propre à l’hérétique qui rétracte ensuite les aveux qu’il avait commencé à faire ? Que faire alors ? Si l’hérétique s’aperçoit qu’on lui a tendu un piège, il mettra d’autant plus d’audace à cacher ses sentiments par des mensonges que son tentateur lui aura mieux appris par son propre exemple qu’on peut le faire impunément. Et de quel front le blâmerions-nous de mentir pour chercher à cacher la vérité, quand nous lui en aurions donné la leçon ?

    Il ne nous reste donc qu’à condamner sans hésitation et avec une piété sincère, tout ce que les Priscillianistes, dans leur fausse et criminelle hérésie, pensent de Dieu, de l’âme, du corps et d’autres sujets, et à admettre en commun avec eux (ce qu’à Dieu ne plaise !) qu’il est permis de mentir pour cacher la vérité ? Or, ce serait là un mal si grand que, quand même le mensonge par lequel nous chercherions à les gagner et à les changer, obtiendrait un résultat complet, le profit ne compenserait pas le tort que nous nous ferions ainsi qu’à eux, en nous pervertissant pour les corriger. En effet, par ce mensonge, nous serions à demi pervertis, et eux à demi corrigés, puisque nous ne détruirions pas chez eux l’opinion erronée qu’il faut mentir pour cacher la vérité, vu que nous la leur apprendrions, la leur enseignerions, la leur ferions voir comme nécessaire, pour pouvoir parvenir à les corriger. Or nous ne corrigeons pas des hommes que nous ne guérissons pas du procédé coupable par lequel ils croient pouvoir cacher la vérité, mais nous nous détériorons nous-mêmes, en cherchant à les gagner par le même procédé ; nous nous ôtons tout moyen de croire à leur conversion, nous qui leur avons menti au temps de leur perversion ; nous avons à craindre qu’ils ne fassent, quand ils seront pris, ce qu’on a fait, avec eux pour les prendre, d’abord par habitude, et ensuite par ce qu’en venant à nous, ils y trouveront établi ce qu’ils pratiquaient déjà eux-mêmes.

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