Brieve réponse à la réforme extravagante tentée par l'abbé Rolli · Alphonse de Liguori
Brieve réponse à la réforme extravagante tentée par l'abbé Rolli, et contraire à la dévotion qu'on doit avoir envers la divine mère
Dernièrement il m'est tombé entre les mains un opuscule pieux et savant du P. Ildefonse Cardoni, minime, dans lequel il réfute avec beaucoup d'érudition un livre nouvellement publié par l'abbé D. Leoluca Rolli, et intitulé : II novcllo progetto, etc., dans lequel il prétend réformer diverses prières et dévotions qui se pratiquent "dans l'église catholique envers la très-sainte Vierge et autres saints. En conséquence, pour l'honneur de Marie, et par un sentiment de cette dévotion spéciale que j'ai professé pour elle dès mon enfance, j'ai songé à donner ici une courte analyse de l'un et de l'autre ouvrage, c'est-à-dire des mauvaises propositions de l'un et des justes réfutations de l'autre.
Premièrement, l'abbé Rolli, parlant de la translation miraculeuse de la sancta Casa de Loretto, transportée par les anges de Nazareth dans la Dalmatie, et de la Dalmatie au diocèse de Recanalidans la marche d'Àncône, précisément sur les terres d'une vertueuse dame appelée Lauretta, et finalement sur la colline, où on la vénère présentement, à un mille et demi de distance de cet endroit. Cet abbé traite l'histoire de la translation de conte qui court comme si ce n'était qu'une petite fable, tandis que le souverain pontife, d'heureuse mémoire Benoît XIV, dans son bel ouvrage des fêtes de Marie, parlant de cette sainte maison, s'exprime ainsi : « L'appartement dans lequel vi.
le Verbe divin a pris sa chair humaine a été transporté par Je ministère des anges : ainsi l'attestent, tant les monumens anciens que la tradition perpétuelle, les témoignages des souverains pontifes, le sentiment commun des fidèles, et les miracles continuels qui s'y font journellement1. « Et de fait, Turscllin, dans l'histoire de la maison de Laurellc, assure que presque tous les papes, depuis Pie II, ont parlé du miracle de la translation de la sancta casa di Loretlo. Et Sixte V, en l'année 4585 institua un ordre sous les auspices de Notre-Dame de Laurellc. Cela posé, c'est à tort, ce semble, que l'abbé RoIIi se range du côté de Launoi, Verger, Hospinien et autres protestans, qui ont contredit le récit de la translation miraculeuse, sans parler de Théodore de Bèze et David Paré, calviniste, qui appellent la sainte maison de Laurelte: Idolum Laurctanum. Mais tous ces auteurs ont été déjà réfutés par les écrivains catholiques les plus doctes, comme Ganisius, Turîeno, et Grctser, qui leur ont opposé des raisons invincibles, comme l'a écrit Théophile Rainaud. D'ailleurs, Turscllin rapporte, d'après de graves auteurs, ce miracle2 attesté par Pielro Giorgio, Girolamo Angelita, Giovan Bonifacio3, et par Benoît XIV, qui assure que les hérétiques eux-mêmes en entrant dans cette maison se convertissent et condamnent l'impiété de ceux qui nient la réalité du miracle4.
L'abbé Rolli en vient ensuite à critiquer les titres de Turris Davidica, Tunis Eburnca, et Domus Aurea5, qu'on donne à la sainte Vierge dans les litanies. Il prétend que ce sont là des expressions affectées, presque ridicules, et qui ne signifient rien. Comment n'en? mais elles signifient très-bien la force avec laquelle la Mère de Dieu défend ses serviteurs, et l'ardente charité de sa bienheureuse ame, qui la rendit digne de devenir le temple du Verbe divin, selon l'explication que donnent précisément de ces titres S. Bernard, S. Ephrem, Richard de S. Laurent et autres.
Partant ensuite des titres, Spéculum Juslitiœ, Réfugiant Peccatorum, Stella Matutiua, Janua Cœli6, il prétend qu'un catholique entendant attribuer ces titres à la sainte Vierge, doit faire un acte de foi, et croire que ces titres ne conviennent qu'à Jésus-Christ et non point à Marie; comme si ces actes portaient préjudice à la foi. Et il voudrait pour cela que toutes ces litanies fussent supprimées, quoiqu'on les récite depuis tant de siècles et qu'elles soient chantées dans toutes les églises par des prêtres et des religieux, avec l'approbation d'un grand nombre de souverains pontifes, en sorte qu'il est bien constant que ces titres loin d'être des expressions affectées et ridicules, ne respirent que la piété et la tendresse envers notre sainte reine, et ne sont propres qu'à nous inspirer une plus grande confiance en sa protection. Qui peut nier que ces litanies, d'après la discipline suivie depuis tant d'années, n'appartiennent au culte public de l'Église?
Ensuite l'abbé Roi 1 i censure avec beaucoup d'amertume l'usage actuel, de chanter les litanies de la sainte Vierge devant le saint-sacrement exposé. Il se prévaut à cet égard du sentiment de Louis Muralori, qui dans son livre de la Dévotion bien réglée, pag. 2 9, n'appelle pas comme Rolli, an abus, la coutume de chanter les litanies de la Vierge devant le très-saint-sacrement, ni ne le désapprouve, mais dit seulement que ce serait une chose à examiner mûrement de savoir s'il ne serait pas plus convenable, quand le saint-sacrement est exposé, de chanter des prières adressées directement à Jésus-Christ notre Sauveur. Du reste, je ne puis comprendre qu'il soit inconvenant de supplier la divine mère qu'elle interpose pour nous ses prières de Jésus-Christ dans le saint-sacrement exposé. Chacun sait que Dieu nous a donné jésus-Christ afin que nous ayons recours à lui comme à notre principal médiateur; mais S. Bernard assure que Dieu nous a encore donné Marie pour avocate auprès de Jésus-Christ.
Dans un autre endroit, le même saint ajoute : Nous avons besoin d'un médiateur auprès du médiateur Jésus-Christ, et il n'en est pas qui puisse nous être plus utile que Marie7. Quand il dit, nous avons besoin, il est nécessaire pour nous d'avoir un autre médiateur auprès de Jésus-Christ, cela doit s'entendre d'une nécessité, non pas de moyen, mais d'une nécessité morale afin d'exciter davantage notre confiance, parce que Jésus-Christ seul est notre médiateur absolument nécessaire. Enfin S. Jérôme, pour nous ôter tout scrupule sur la manière dont nous recourons à Marie, et pour montrer que nous ne recourons pas à elle comme à l'auleur de la grâce, ainsi que nous en accusait Calvin, mais seulement comme à notre avocate, fait observer que pour cette raison nous disons à Jésus-Christ : Ayez pitié de nous, et à la sainte Vierge ainsi qu'aux autres saints : Priez pour nous, c'est par cette simple observation que S. Jérôme réfuta Vigilantius en ce point.
L'abbé Rolli non content d'avoir traité d'expressions affectées, presque ridicules, insignifiantes, les titres donnés à la sainte Vierge dans les litanies de Lorette, ose encore s'en prendre à l'antienne sacrée du Salue Regina, quoiqu'il la voie approuvée par la sainte église dans les heures canoniques, qu'elle fait chanter dans toutes les églises. Luther avait dit avant lui que cette prière est pleine de scandale et d'impiété, parce qu'on y donne à la Vierge les titres qui ne conviennent qu'à Dieu. Également l'hérétique Pierre Martyr a écrit que * Jésus-Christ étant » notre seul médiateur, c'est lui faire une grande injure » que de reconnaître Marie pour notre médiatrice et notre » avocate. »
Vient ensuite notre abbé Rolli, qui dans son Novella progetto, pag. 41, parlant du Salve Regina, ne craint pas de dire : C'est avec un respect aveugle, et en quelque sorte par esprit de parti qu'on soutient les titres donnés à la sainte Vierge dans le Salve Regina. Il dit en outre que frère Herman Conrad qu'il croit auteur de cette antienne, n'écoula que sa piété et sa dévotion en appelant la divine mère, Spes nostra, et,Àdoocata nostra, puisque Jésus-Christ seul est notre unique espérance et notre unique avocat. Certes on pourrait bien dire qu'une telle manière de parler ne diffère pas beaucoup de ce que disait Pierre Martyr cité plus haut. Mais si S. Épiphanc appelle la sainte Vierge8, notre médiatrice, expression qui signifie la même chose que notre avocate elsi S- Éphrem9, l'appelle l'espérance de ceux qui désespèrent, comment l'abbé Rolli ose-l-il dire qu'on ne soutient ces titres que par un respect aveugle et comme par esprit de parti? c'est donc par un respect aveugle cl par esprit de parti que l'Église adopte la prière du Salve Regina.
Après cela l'abbé Rolli laissant là les litanies et le Salve Regina, se met à parler des dévotions du scapulaire, du rosaire de la sainte Vierge, et même des ceintures et des courroies d'autres saints, traitant tout cela de dévolionnelles (S) cl de choses inutiles, tandis que nous savons que ces dévotions ont été approuvées pour les souverains pontifes, et enrichies d'indulgences. Le savant Papebroch appelle pervers celui qui oserait nier que la dévotion du scapulaire ait été enrichie par les souverains pontifes de grâces et de privilèges, et que Dieu l'ait approuvée par de nombreuses faveurs10. Également Bzovius el les Bollandisles parlent avec grand éloge du rosaire de Marie, qui a été approuvé par plusieurs papes, Léon X, S. Pie V, Grégoire XIII, Sixte V, et autres. C'est de ces sortes de dévotions que le savant Pougela dit : Ceux qui blâment ces choses.... blasphèment ce qu'ils ignorent11.
L'abbé RoIIi va ensuite se ruer avec grande fureur contre ces chrétiens qui étant en état de péché, pratiquent ces dévotions dans l'espérance d'obtenir par ce moyen la miséricorde de Dieu. Il s'écrie que de tels dévots sont tous damnés. Et en cela, comme j'observe, il a pour maître Lamindus Prilanius, c'est-à-dire Louis Muratoii, dans son livre de la Dévotion bien réglée. Voici comment ce dernier parle de ces fidèles qui vivant dans l'inimitié de Dieu, espèrent néanmoins par la grande confiance qu'ils ont en Marie, que son intercession les préservera de la mort subite et leur obtiendra le temps de se réconcilier avec Dieu, ou qui même attendraient seulement quelque grâce temporelle. Il prétend que celle espérance est nuisible, superstitieuse, contraire aux enseignemens de l'Église, et doit absolument être rejetée13. Mais en cela, Prilanius et Rolli ont contre eux le cardinal Bellarmin cïlc par Lamberlini dans son livre des fêtes14. Le cardinal Bellarmin dit (3), que les dévotions pratiquées en état de péché, si elles ne justifient pas, disposent au moins à obtenir la justification par les mérites de la divine Mère ou des autres saints. Mais ce qui est d'un plus grand poids, c'est qu'ils ont contre eux le maître des théologiens, S. Thomas, qui enseigne que les œuvres de dévotion, quoique faites en état de péché, si elles ne servent pas à obtenir le salut, servent du moins à trois choses : 4° à contracter l'habitude des œuvres de dévotion, 2° à obtenir les biens temporels, 3° à disposer ceux qui les pratiquent à recevoir la grâce divine (4). Le même docteur angélique enseigne ailleurs que la prière du pécheur, bien qu'elle ne soit pas digne de la grâce par elle-même, l'obtient néanmoins par un pur effet de la miséricorde divine (1). Il ajoute même qu'il peut se faire que par la miséricorde infinie de Dieu, la prière du pécheur soit exaucée, même sans le propos (efficace s'entend et durable), de changer de vie, pourvu qu'il ne soit pas tellement obstiné qu'il ail continuellement rejeté toute idée d'amendement (2).
Prilanius dit encore, dans l'ouvrage déjà cité, que la Vierge et les saints quand ils prient pour nous, interposent auprès de Dieu, non pas leurs propres mérites, mais l'efficace des mérites du Sauveur (o). Mais quant à cette proposition il est bien réfuté par le D. Conslantino Gaudio clans son livre intitulé : Dcfen&e de la dévotion irrépréhensible et contre Lamindus Pritanius (4).
Le même Prilanius dit en un autre endroit de son livre : On peut apporter une autre raison, c'est que nos prières auront plus de force étant accompagnées de celles de cette sainte Mère (5); mais il se donne à lui-même une réponse qui n'a aucune solidité, et qui ne se lie nullement avec sa doctrine : « Mais celle raison prouve trop et par consé- » norum ooerum, ad Icmporaliwn conscculîonem, el ad disposi- * lîoncm ad gralïam. » (S. Thom. suppl- q. 14. art. A.)
(1) * Peccatorïs oralio impcfraloria est ex mera Oci raiscri- » cordia- »
(2) » Fieri potesl ut ex infinitaDoi misericordia pccealoris ora- » lîo exaudiatur, etiani sine proposîto (eiïîcaci nimirumac stabîli) a emendandœ vilse; dummodo non ta m obsïînato sit animo ul » omne pœnilcnliscconsiliumperpcluo objeccril. » (S, Thom. 22. quonst. 8 3. art. 6.)
(5) « Prifan. Reg. Divoz. c. 10. p. 119. »
(4) « Id. lib. cit. cap. 22. p. 50'i. »
(5) « Difesa dcU'illibala divozionc,etc.» conlro di Lamindo Pri- « lanio. »
quent ne prouve rien; autrement il faudrait ne jamais prier Jésus-Christ sans faire intervenir la médiation de Marie. » O Dieu! quelle réponse! Ainsi donc prier Jésus-Christ en faisant toujours intervenir la médiation de Marie n'est pas une chose convenable, quand le concile de Trente a enseigné qu'il est bon et utile d'invoquer les saints16. Mais si l'intercession des saints et particulière* ment de la très-sainte Vierge est une chose bonne et utile, c'est donc toujours une chose convenable que de chercher à l'obtenir. Aussi S. Bernard exhorte-t-il et engage-t-il tous les fidèles à demander les grâces à Dieu, et à les demander par Marie, parce que les prières de Marie auprès de Dieu sont celles d'une mère, et par conséquent ne peuvent jamais essuyer de refus17 ; chose étrange ! Louis Muratori, pour lequel j'ai toujours eu de la vénération, a été un homme célèbre dans toute l'Europe, ainsi qu'il paraît par sa belle vie savamment écrite par son neveu; mais en plusieurs endroits de ses ouvrages, ainsi que je l'ai remarqué, il n'a pas montré toute la piété qu'on aurait dû attendre d'un homme de si grand esprit !
Il n'est pas nécessaire que je m'étende davantage sur les propositions indiquées ci-dessus; pour me déterminer à en dire quelque chose, il m'a suffi de voir l'abbé Rolli jeter du discrédit sur les prières de dévotion, et les titres que les fidèles donnent communément à la très-sainte Vierge dans les litanies et dans le Salue Regina, comme aussi d'entendre appeler Dévoiionnclles, le scapulaire, et le rosaire de Marie, dévotions si respectables et qui m'ont été si chères dès mon enfance. Au reste, quiconque voudra voir réfutée au long et complètement la réforme que l'abbé Rolli prétendait introduire sur toutes ces choses, n'a qu'à lire le livre du P. Cardoni, minime, que j'ai cité au commencement de ce rapide aperçu.
Source du texte : Bibliothèque Saint Libère
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