Traités de la foi, de l'espérance et de la charité · Augustin d'Hippone

    Chapitre VIII : EXPLICATION GÉNÉRALE DE LA FOI, DE L’ESPÉRANCE, DE LA CHARITÉ : DE LEUR UNION INDISSOLUBLE

    Mais peut-on espérer ce qu’on ne croit pas ? Toutefois, il est des choses qu’on croit sans les espérer. Car quel est le chrétien qui ne croit pas au châtiment éternel réservé aux impies ? S’ensuit-il que l’on s’attende à ce supplice ? Non ; on a beau croire qu’il est suspendu sur sa tête, et en détourner sa pensée avec horreur, on ne l’espère pas, on le craint. Un poète a nettement distingué ces deux sentiments : « Laissez à la crainte un rayon d’espérance »9. Un autre poète, malgré la supériorité de son génie, n’a pas employé l’expression propre dans ce vers : « Si je puis espérer une telle douleur »10. Aussi quelques grammairiens ont-ils cité ce vers comme un exemple d’impropriété selon eux, l’auteur a pris espérer dans le sens de craindre11. La foi peut donc s’attacher au bien comme au mal : car on peut croire, sans que la foi soit viciée, au bien et au mal. La foi peut aussi avoir pour objet le passé, le présent et l’avenir. Par exemple, nous croyons que Jésus-Christ est ressuscité, c’est un fait passé ; qu’il est assis à la droite de son Père, c’est un fait actuel ; qu’il viendra juger tous les hommes, c’est un fait à venir. La foi s’étend de plus aux intérêts d’autrui comme aux nôtres. En effet, nous croyons que non seulement notre existence, mais encore celle des autres hommes et du monde, loin d’être éternelle, a eu un commencement : nous croyons une foule de mystères qui ont trait à nos semblables et même aux anges. Quant à l’espérance, elle a pour objet le bien, l’avenir ; elle est de plus un sentiment tout personnel. La foi et l’espérance, ayant un caractère distinctif, doivent donc être désignées par un terme spécial. Cependant ces deux vertus ont un trait commun : elles s’attachent toutes deux à un objet invisible. Voilà pourquoi dans l’Épître aux Hébreux, dont le témoignage a été invoqué par les Apologistes les plus illustres, la foi est définie : « La croyance aux choses qu’on ne voit pas »12. Sans doute, quand une personne prétend s’en rapporter, ou si l’on veut, donner son adhésion, non à l’autorité des paroles, du témoignage d’autrui ou du raisonnement, mais à l’évidence même qui s’attache à la déposition de ses yeux, elle n’énonce pas une opinion tellement insensée qu’on ait le droit de la reprendre, de blâmer ses prétentions et de lui dire : « Tu as vu, donc tu n’as pas cru » ; ce qui pourrait faire conclure qu’il y a contradiction à dire qu’une chose peut être crue sans tomber sous les regards. Mais la foi a chez nous un sens mieux défini : nous appelons ainsi la croyance que fait naître en nous le témoignage des divines Écritures et qui s’attache par conséquent à un objet invisible. L’Apôtre a dit également de l’espérance : « L’espérance que l’on voit n’est plus l’espérance ; peut-on espérer ce que l’on voit ? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec patience »13. Donc, en ayant foi dans les biens à venir, nous ne faisons que les espérer. Que dire de l’amour ? Sans lui, la foi est inutile ; et quant à l’espérance, elle en est inséparable. Enfin, comme dit l’apôtre Jacques, « les démons croient et tremblent »14. Mais, malgré la foi, ils ne peuvent ni aimer ni espérer ; ou plutôt ils redoutent de voir se réaliser ce que la foi nous apprend à aimer et à espérer. Aussi l’Apôtre Paul approuve-t-il et exalte-t-il « la foi agissant par l’amour »15 et, à ce titre, indissolublement unie à l’espérance. En un mot, l’amour suppose l’espérance, comme l’espérance suppose l’amour, et ces deux sentiments sont inséparables de la foi.

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