Des mœurs de l'Église catholique · Augustin d'Hippone
Livre I
Chapitre V : LE SOUVERAIN BIEN DE L’HOMME EST AVANT TOUT LE SOUVERAIN BIEN DE SON ÂME.
Si nous demandons ce qui peut être le souverain bien du corps, la raison nous le montre sans hésiter dans ce qui procure au corps la perfection la plus grande possible. Or de tous les biens qui perfectionnent le corps, le plus excellent, sans aucun doute, c’est l’âme. Le souverain bien du corps ce n’est donc, ni le plaisir, ni l’insensibilité, ni la force, ni la beauté, ni l’agilité, ni les autres biens corporels, quels qu’ils soient, mais uniquement l’âme. En effet tous ces biens que je viens d’énumérer, c’est l’âme, par sa présence, qui les procure au corps et surtout elle lui procure la vie, qui les surpasse tous. D’où je conclus que l’âme ne me paraît pas être le souverain bien de l’homme, soit que nous voyions l’homme dans l’âme et le corps tout ensemble, soit que nous le voyions dans l’âme seule. En effet, de même que la raison nous affirme que le souverain bien du corps c’est ce qui est meilleur que le corps, ce qui lui donne la vigueur et la vie, de même si quelque chose surpasse l’âme, l’âme en s’y attachant en deviendra plus parfaite, peu importe du reste que l’on trouve l’homme dans le corps et l’âme tout ensemble ou dans l’âme seulement. Si donc nous découvrons ce quelque chose de plus parfait que l’âme, sans aucun détour, sans nulle hésitation nous l’appellerons le souverain bien de l’homme.
Si c’était le corps qui fût l’homme, je ne pourrais me refuser à avouer que le souverain bien de l’homme, c’est l’âme. Mais quand il s’agit de mœurs, quand nous cherchons le genre de vie que l’homme doit mener pour arriver à la béatitude, ce n’est point au corps que nous donnons des préceptes ; et nous ne sommes pas à la recherche de la science de gouverner le corps. Enfin notre tâche, ici, est de rechercher et d’apprendre les bonnes mœurs. Or c’est là l’action propre de l’âme, et dès qu’il s’agit d’acquérir la vertu, il ne peut être question du corps. Par conséquent, et ce point est hors de doute, si le corps, quand il est dirigé par l’âme, n’en est que beaucoup mieux et beaucoup plus honnêtement dirigé ; s’il devient d’autant plus parfait que l’âme, à laquelle il est légitimement soumis, est plus parfaite elle-même, on doit nécessairement regarder comme étant le souverain bien de l’homme, ce qui peut rendre l’âme souverainement bonne, dût-on ne voir l’homme que dans le corps. De même, si un cocher obéissant à mes ordres nourrit et dirige parfaitement les chevaux qui lui sont confiés, et si je me montre d’autant plus généreux envers lui qu’il m’obéit mieux, peut-on nier qu’à moi revient le mérite de la bonne tenue et du cocher et des coursiers ? Donc appelez homme le corps seulement, ou l’âme seulement, ou bien le corps et l’âme réunis, ce que je dois chercher avant tout, c’est ce qui peut rendre l’âme plus parfaite. Car lorsque nous l’aurons trouvé, nous aurons ce qu’il faut pour que l’homme puisse, sinon s’élever à la perfection, du moins devenir beaucoup meilleur qu’il ne le serait, privé de cette unique connaissance.
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