Des mœurs de l'Église catholique · Augustin d'Hippone
Livre I
Chapitre VI : LA VERTU CONDUIT À LA POSSESSION DE DIEU.
Il est hors de doute que la vertu rend l’âme parfaite. Mais on peut demander si la vertu existe par elle-même, ou si, pour exister, elle a besoin d’être dans l’âme. C’est encore là une question très-relevée et qui exigerait de longs développements. Mais voici comment je l’abrégerai ; et comptant sur l’assistance divine, j’espère la résoudre, selon mes forces, avec clarté et concision. Que la vertu puisse exister par elle-même, sans être localisée dans l’âme, ou qu’elle ait besoin de l’âme pour subsister ; il est certain que pour parvenir à la vertu l’âme suit une certaine direction ; est-ce la sienne propre ? est-ce celle de la vertu ? est-ce celle qui lui serait imprimée par un troisième moteur qui ne serait ni l’âme ni la vertu ? Mais si l’âme se suit elle-même, pour parvenir à la vertu, elle suit je ne sais quel guide insensé ; car tant qu’elle ne possède pas la vertu, l’âme n’est qu’une insensée. D’un autre côté le but suprême de ceux qui cherchent, c’est d’atteindre ce qu’ils poursuivent ; l’âme désirera-t-elle ne pas atteindre ce qu’elle cherche ? c’est une absurdité ; ou bien, comme en se suivant elle-même elle ne suit qu’un guide insensé, elle parviendra infailliblement à la folie qu’elle veut éviter. Et si c’est la vertu qu’elle suit, avec le désir de l’obtenir, comment poursuit-elle ce qui n’est pas ? ou comment désire-t-elle obtenir ce qu’elle possède ? Donc, ou la vertu est quelque chose de distinct de l’âme, ou, si l’on veut qu’elle n’en soit qu’une habitude et pour ainsi dire une qualité, il est nécessaire que l’âme poursuive quelque chose au-dehors d’elle, si elle veut que la vertu puisse germer en elle. En effet, et c’est là, pour moi, une vérité de la dernière évidence, si elle ne poursuit rien, ou si elle ne poursuit que la folie, elle ne saurait parvenir à la sagesse.
Ce que l’âme poursuit pour arriver à la possession de la vertu et de la sagesse, ne peut être que l’homme sage ou bien Dieu. Mais nous avons dit précédemment que le souverain bien de l’homme doit être tel qu’on ne puisse le perdre involontairement et malgré soi. Or peut-on douter un instant que l’homme sage, si c’est lui qu’il suffit de rechercher pour être vertueux ; puisse nous être enlevé, et sans notre consentement, et malgré notre opposition ? Il ne reste donc plus que Dieu ; c’est en le recherchant que nous arriverons à la vie vertueuse, et c’est en le trouvant que nous trouverons en outre le bonheur. Niera-t-on l’existence de Dieu ? À celui qui en serait là, je ne saurais plus quel langage adresser ; le meilleur langage serait le silence le plus profond. Toutefois s’il se rencontrait de ces athées, il faudrait avec eux invoquer d’autres principes, développer d’autres raisons et débuter autrement que nous ne l’avons fait dans ce livre. Quant à mes adversaires actuels, ils ne nient pas l’existence de Dieu, ils avouent même que sa providence prend soin des choses humaines. Et en vérité pourrait-on donner le nom de religion à une secte qui refuserait d’admettre que la Providence divine s’étend au moins sur nos âmes ?
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