Contre les Académiciens · Augustin d'Hippone
Livre I
Chapitre III : ON DÉFEND L’OPINION DES ACADÉMICIENS QUI PRÉTENDENT QUE LE BONHEUR CONSISTE DANS LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
Je vois, dit alors Licentius, que tu nous presses beaucoup d’engager la discussion et je m’assure que c’est pour notre utilité. Ainsi, je demande pourquoi on ne pourrait pas être heureux en cherchant la vérité, même sans qu’on la trouve. C’est, dit Trygétius, que nous voulons que l’homme heureux soit en tout parfait et sage. Or, celui qui cherche encore n’est pas parfait. Je ne vois donc pas comment tu peux soutenir qu’il est heureux. — As-tu, reprit Licentius, quelque déférence pour l’autorité des anciens ? — Non pas de tous, répondit Trygétius. — Desquels, alors ? — De ceux qui ont été sages. — Carnéades, reprit Licentius, ne te paraît-il pas sage ? — Je ne suis point grec, répondit Trygétius, je ne sais ce qu’a été ce Carnéades. — Et notre grand Cicéron, reprit Licentius, qu’en penses-tu ? — Après un long silence : C’était un sage, répondit Trygétius. Tu crois alors que son sentiment sur cette question pourra être de quelque poids ? — Oui. — Apprends donc quel était ce sentiment, car il paraît t’avoir échappé. Or, notre Cicéron prétend que celui qui cherche la vérité est heureux, alors même qu’il ne peut parvenir à la trouver. — Où Cicéron a-t-il dit cela ? — Et qui ne sait, reprit Licentius, qu’il a énergiquement affirmé que tout échappe à la compréhension de l’homme et qu’il ne reste au sage qu’à chercher soigneusement la vérité ; parce que s’il venait à donner son assentiment à des choses incertaines, quand même il se pourrait faire qu’elles fussent vraies, il ne saurait se délivrer de l’erreur : c’est la plus grande faute du sage. Si donc il faut croire que le sage est nécessairement heureux, et que la recherche de la vérité est l’office parfait de la sagesse, pourquoi hésiter encore à croire qu’on peut arriver à la vie heureuse uniquement par cette recherche même ?
Me sera-t-il permis, dit Trygétius, de revenir sur certaines choses que j’ai concédées témérairement ? Ici je pris la parole : On n’accorde pas d’ordinaire cette faculté à ceux qui n’ont pas le désir de trouver la vérité, mais sont poussés par une puérile vanité d’esprit. Aussi, chargé du soin de vous élever et de vous instruire, non-seulement j’accorde chez moi cette faculté, je veux même que vous regardiez comme une règle de revenir à la discussion des choses que vous auriez concédées trop inconsidérément. — Selon moi, reprit Licentius, ce n’est pas un faible progrès en philosophie que d’être uniquement touché du désir de trouver la raison et la vérité quand on dispute, et de n’avoir que du mépris pour la victoire. Je défère donc volontiers à ton commandement, à ton avis, et je permets à Trygétius, comme c’est mon droit, de revenir sur ce qui lui a semblé trop imprudemment concédé. — Ici Alypius prit la parole : Vous reconnaissez avec moi, dit-il, qu’il n’est pas encore temps que j’exerce la charge que j’ai acceptée. Mais le petit voyage que j’ai résolu il y a quelque temps, m’obligeant d’interrompre mes fonctions de juge, j’espère que celui qui les partage avec moi voudra jusqu’à mon retour se charger de l’autorité de tous les deux, car je m’aperçois que notre discussion pourra bien se prolonger. — Après qu’il fut parti, Licentius dit à Trygétius : Fais connaître ce que tu as avancé sans réflexion. — J’ai affirmé trop légèrement que Cicéron a été un sage. — Quoi donc ? ne l’était-il pas, lui qui chez les Latins a inauguré l’étude de la philosophie et l’a portée à sa perfection ? — Quand même je conviendrais, reprit Trygétius, qu’il a été un sage, je n’approuve pas pour cela tout ce qui est de lui. — Mais encore faut-il que tu réfutes beaucoup d’autres de ses opinions si tu ne veux point passer pour désapprouver à la légère celle dont il s’agit ici. — Et si je suis prêt à soutenir que pour celle-ci seulement, je le désapprouve ? — Peu vous importe, pourvu que je donne de mon affirmation des raisons de quelque valeur. — Continuez, dit Licentius. — Qu’oserai-je encore avancer contre celui qui se déclare l’adversaire de Cicéron ?
Je voudrais, dit Trygétius, que toi qui es notre juge, tu fisses attention à la définition que tu nous as donnée plus haut de la vie heureuse. Tu as dit en effet, que celui-là est heureux, qui vit selon cette partie de l’âme qui mérite de commander aux autres. — Et toi Licentius (car en vertu de cette liberté que la philosophie promet si hautement de nous garantir, j’ai secoué le joug de l’autorité), je veux que tu m’accordes maintenant que celui qui cherche la vérité n’est point parfait. — Après quelque temps de silence : Je ne l’accorde point, dit Licentius. — Pourquoi donc, reprit Trygétius ? Explique — toi, je t’en prie, car je suis ici pour cela, et je désire savoir par quel moyen un homme peut être parfait et chercher encore la vérité. — J’avoue, répondit-il, que celui qui n’est point encore arrivé au terme, n’est point parfait. Je le crois néanmoins : Dieu seul connaît la vérité ; peut-être encore l’âme la connaît-elle lorsqu’elle a abandonné la ténébreuse prison de ce corps. Quant à l’homme, sa fin est de chercher parfaitement la vérité : car si nous cherchons un homme parfait, après tout c’est un homme. L’homme, reprit Trygétius, ne saurait donc être heureux ? Comment le serait-il en effet, puisqu’il ne peut arriver au terme qu’il désire le plus ardemment ? Or, il est certain que l’homme peut vivre heureux, puisqu’il peut vivre en obéissant à cette partie de son âme qui doit commander en lui. Donc il peut trouver la vérité. Ou bien, il faut qu’il se replie sur lui-même, qu’il abandonne le désir de la vérité, pour ne devenir pas nécessairement malheureux, dans l’impuissance d’y parvenir. Mais voilà le vrai bonheur de l’homme, dit alors Licentius, il consiste à chercher parfaitement la vérité : c’est là parvenir à la fin de l’homme puisqu’on ne peut aller au-delà. Donc, celui qui ne cherche pas la vérité avec toute l’ardeur nécessaire, n’atteint pas la fin de l’homme : mais celui qui s’occupe de chercher la vérité autant que l’homme peut et doit le faire, celui-là est heureux, quand même il ne la trouverait pas, car il fait tout ce pourquoi il est né. S’il n’arrive pas à son but, il ne lui manque que ce que la nature lui a refusé. Enfin, puisqu’il faut que l’homme soit heureux ou malheureux, n’est-ce point erreur et folie que d’appeler malheureux celui qui passe les jours et les nuits à chercher la vérité autant qu’il le peut ? il est donc heureux. J’ajoute que la définition qu’on a donnée du bonheur me sert admirablement. En effet, si celui-là est heureux, et c’est incontestable, qui vit en obéissant à cette partie de son âme qui doit commander aux autres, et si cette partie de l’âme s’appelle raison, celui-là, je le demande, ne vit-il pas selon la raison, qui cherche parfaitement la vérité ? S’il est absurde de le nier, pourquoi hésiter encore à déclarer un homme heureux, seulement parce qu’il cherche la vérité ?
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