Contre les Académiciens · Augustin d'Hippone
Livre I
Chapitre II : EST-IL NÉCESSAIRE POUR ÊTRE HEUREUX DE CONNAÎTRE OU SEULEMENT DE CHERCHER LA VÉRITÉ ?
Après donc que, sur mon invitation, nous nous fûmes tous réunis dans un même lieu, et quand le moment me parut favorable : Mettriez-vous en doute, leur dis-je, que nous soyons obligés de connaître la vérité ? Nullement, répondit Trygétius, et les autres firent comprendre à l’air de leur visage, qu’ils étaient du même avis. Mais, repris je alors, si nous pouvions être heureux sans connaître la vérité, penseriez-vous qu’il fût encore nécessaire de la connaître ? Sur cette question, dit Alypius, j’estime que je remplirais mieux le rôle de juge. — Car, ayant résolu de faire un voyage à la ville, il faudrait que je fusse relevé du soin de prendre une part à la discussion, et il me sera aussi plus facile de trouver quelqu’un à qui déléguer le rôle de juge plutôt que celui de défenseur. Ainsi donc, n’attendez pas de moi que je prenne parti dans l’un ou dans l’autre sens. Lorsqu’on se fut rendu à sa demande, et que j’eusse répété ma question : Certainement, dit Trygétius, tous nous voulons être heureux, et si nous y pouvons parvenir sans la vérité, il ne nous est pas nécessaire de la rechercher. Qu’est-ce à dire, repris je ? est-ce que tu penserais que nous puissions être heureux sans avoir trouvé la vérité ? Certainement, dit alors Licentius, pourvu que nous la cherchions. Ici, je fis signe aux autres d’énoncer leur sentiment. — Pour moi, dit Navigius5, je suis assez touché de ce que Licentius vient d’avancer ; car peut-être est-ce la même chose de vivre heureusement, que de vivre en cherchant la vérité. Définis donc, dit Trygétius, ce que c’est que la vie heureuse, pour que je puisse, d’après cette définition, voir ce que je devrai répondre. Penses-tu, lui dis-je, que vivre heureusement soit autre chose que de vivre conformément à ce qu’il y a en l’homme de plus parfait ? Je ne parlerai pas témérairement, reprit-il, car je crois que c’est à toi de me définir ce qu’il y a en l’homme de plus parfait. Et qui a jamais douté, dis-je, que ce qu’il y a en l’homme de plus parfait est cette partie de l’âme à laquelle tout en nous doit soumission et obéissance ? Or, pour que tu ne demandes pas d’autre définition, cette partie est ce qu’on peut appeler raison ou esprit6. Si tu n’es pas de cet avis, cherche à définir toi-même, ou ce qu’est la vie heureuse, ou ce qu’il y a de plus parfait en l’homme. Je suis de cet avis, répondit-il.
Eh bien ! pour revenir à notre dessein, te paraît-il qu’on puisse vivre heureux, sans avoir trouvé la vérité, mais pourvu qu’on la cherche ? Je répète mon sentiment, dit-il ; je ne le crois pas. Et vous, dis-je aux autres, que vous en semble ? Pour moi, reprit Licentius, je crois le contraire. En effet, nos anciens, que nous tenons pour sages et heureux, n’ont bien et heureusement vécu que parce qu’ils cherchaient la vérité. Je vous rends grâces, dis-je, de m’avoir établi votre juge avec Alypius, dont, je vous l’avoue, je commençais à envier le rôle. Ainsi donc, il paraît à l’un de vous que la vie heureuse consiste dans la seule recherche de la vérité, et à l’autre, qu’elle ne peut consister qu’à la trouver ; pour Navigius, il vient de faire assez connaître qu’il inclinait de notre côté. Licentius, j’attends donc avec impatience comment vous pourrez chacun défendre votre opinion. Car c’est une grande chose, et très-digne d’une soigneuse discussion. Si c’est une grande chose, dit Licentius, elle demande de grands hommes. Ne prétends pas, lui dis-je, trouver, surtout dans cette campagne, ce qu’il serait difficile de rencontrer ailleurs dans le monde entier ; mais plutôt, développe toi-même ce que tu n’as pas sans doute avancé inconsidérément ; et fais connaître les raisons sur lesquelles tu l’apprécies. Car les grandes choses, quand elles sont traitées par les petits, ont coutume de les faire devenir grands.
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