Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Contre les Académiciens · Augustin d'Hippone

    Livre I

    Chapitre I : SAINT AUGUSTIN EXHORTE ROMANIEN À L’ÉTUDE DE LA VRAIE PHILOSOPHIE.

    Plût à Dieu, Romanien, que la vertu pût à son tour enlever à la fortune et à ses résistances l’homme qui lui convient, aussi aisément qu’elle empêche la fortune de le lui enlever à elle-même ! Ah ! j’en suis persuadé, elle eût déjà mis la main sur toi, et, proclamant que tu lui appartiens, elle te mènerait à la jouissance des biens solides, et ne permettrait plus que tu fusses esclave, même dans d’heureux accidents. Mais, soit châtiment de nos fautes, soit nécessité de notre nature1, l’esprit le plus sublime, s’il conserve quelque attache aux biens fragiles, ne peut aborder au port de la vraie sagesse, pour y être à l’abri des orages de la mauvaise fortune et des séductions de la prospérité, à moins qu’une disgrâce secrète ou même quelque vent favorable ne l’y fasse entrer. Il ne nous reste donc plus qu’à supplier le Seigneur, qui préside à ces destinées, de te rendre enfin à toi-même ; c’est le moyen facile de te rendre également à nous ; qu’il daigne aussi permettre que ton intelligence, qui, depuis si longtemps soupire après sa délivrance, respire enfin au grand air de la vraie liberté. Peut-être, en effet, ce qu’on appelle communément la fortune est-il soumis à un gouvernement secret ; peut-être donnons-nous le nom de hasard aux événements dont nous ne découvrons ni la cause ni la raison2 ; et rien de particulier n’arrive en bien ou en mal, qui n’ait sa relation et son accord avec l’ensemble. Ce sentiment est enseigné par les oracles des doctrines les plus fécondes ; il n’est pas accessible aux intelligences vulgaires ; mais la philosophie à laquelle je t’invite, promet d’en démontrer la vérité à ses vrais amis. Ne te méprise donc pas toi-même parce qu’il arrive des accidents indignes de toi. S’il est vrai, et on n’en peut douter, que la Providence divine s’étende jusqu’à nous, crois-moi, il est nécessaire que tu éprouves ce qui t’arrive. En effet, lorsque dès ta jeunesse, aux jours où ta raison chancelait encore, tu es entré, doué de cet excellent caractère que je ne puis me lasser d’admirer, dans cette vie du monde, qui n’est qu’erreurs et préjugés, tu t’es trouvé au sein des plus abondantes richesses, et dans cet âge où le cœur se passionne pour ce qui est beau et grand, tu t’es laissé prendre aux douceurs des plaisirs, et tu serais tombé d’abîmes en abîmes, si les coups de cette fortune, que l’on nomme adversité, n’étaient venus t’arracher du naufrage.

    Mais, si tu donnais encore à tes concitoyens des combats d’ours et des spectacles inconnus jusque-là, si tu n’avais recueilli toujours que les applaudissements les plus enivrants du théâtre ; si la voix des insensés, dont la foule est immense, s’élevait et s’imposait pour te porter jusqu’aux nues ; si nul n’osait se dire ton ennemi ; si les registres publics te signalaient comme le protecteur de tes concitoyens, même des cités voisines et faisaient graver ton nom sur l’airain ; si on t’élevait des statues ; si on ornait ta toge des marques multipliées des honneurs et des dignités ; si on te préparait chaque jour de splendides festins ; si chacun te demandait sans hésiter et obtenait sur-le-champ tout ce qui pourrait satisfaire ses besoins et, même ses plaisirs ; si tes bienfaits se répandaient sur ceux mêmes qui ne les demandent pas, et que tes biens fidèlement administrés par de sages agents te fournissent toujours les moyens de couvrir de si somptueuses dépenses ; si toi-même tu passais ta vie dans de magnifiques palais, dans des bains voluptueux, à des jeux honnêtes, à la chasse et aux festins ; si, par la bouche de tes clients, de tes concitoyens, de tous les peuples enfin tu étais proclamé le plus doux, le plus libéral, le plus élégant, le plus heureux des hommes, et tu l’as été ; je te le demande, qui oserait, Romanien, qui oserait te parler d’une autre vie, qui soit la seule heureuse ? Qui entreprendrait de te persuader non-seulement que tu n’es pas heureux, mais encore que tu es d’autant plus misérable que tu le crois moins ? Et maintenant qu’il est facile de te parler de cette vérité, grâce à tes innombrables et accablantes disgrâces ! Ah ! il n’est que faire d’exemples étrangers pour te prouver qu’il n’y a ni solidité, ni durée dans tout ce que les hommes appellent des biens et que tout est plein de calamités. Une triste expérience t’a si bien servi, que nous pouvons désormais proposer aux autres ton exemple.

    Ainsi donc, ce beau caractère qui t’a toujours porté à désirer les grandes et belles choses, à aimer mieux être libéral que riche, à être aussi juste que puissant et à ne fléchir jamais devant l’adversité et l’injustice ; ce divin caractère que cette vie avait comme assoupi et engourdi, une secrète providence a résolu de le ranimer par diverses et violentes secousses. Éveille-toi donc, je t’en conjure, éveille-toi ! Crois-moi, tu te féliciteras avec transport de n’avoir recueilli, des faveurs de ce monde, presque aucune des prospérités auxquelles se laissent prendre tant d’âmes imprévoyantes. Occupé à célébrer chaque jour ces faveurs, j’étais menacé d’en être moi-même la victime, si une douleur violente de poitrine ne m’eût forcé à renoncer à cette école de vanités, pour me réfugier au sein de la philosophie. C’est elle qui maintenant me nourrit et me fortifie dans ce loisir que j’ai si ardemment souhaité ; c’est elle qui m’a enfin retiré de cet abîme de superstitions, où je t’avais fatalement entraîné avec moi3. Elle enseigne avec raison que tout ce qui est visible à un œil mortel, tout ce qui frappe nos sens n’est digne d’aucun culte et mérite nos mépris4 ; elle promet de manifester le Dieu véritable et inconnu, et déjà elle daigne nous le faire apercevoir comme au travers de quelques nuées lumineuses.

    Notre cher Licentius vit, avec moi, complètement adonné à cette belle science. Entièrement détaché des séductions et des voluptés de son âge, il s’est tourné si ardemment vers elle que j’ose sans crainte le proposer pour modèle à son père. Aucun âge, en effet, ne peut se plaindre d’être rejeté loin des mamelles de la philosophie. Pour t’engager à t’y attacher, à y puiser avec plus d’avidité, et quoique je connaisse parfaitement combien tu en as soif, j’ai voulu t’envoyer comme un avant-goût. Puisses-tu le trouver si agréable qu’il te détermine à poursuivre ! Fais que je ne sois pas déçu dans mon espérance. Je te fais donc passer une discussion entre Trygétius et Licentius, que j’ai pris soin de faire recueillir. On dirait que la milice n’a appelé le premier dans ses rangs que pour lui ôter le dégoût du travail ; car il nous est revenu encore jeune, plein d’ardeur et de passion pour les grandes et nobles études. Quelques jours donc après que nous eûmes commencé la vie que nous nous étions proposé de mener à la campagne, j’ai voulu les exhorter et les animer à l’étude ; mais, les trouvant plus préparés et plus ardents que je ne l’avais espéré, je voulus essayer de quoi ils étaient capables à cet âge, surtout parce que la lecture de l’Hortensius de Cicéron paraissait les avoir déjà grandement disposés à la sagesse. Je fis donc venir un scribe ; je ne voulus pas que notre travail fût emporté au vent, et je n’en laissai rien perdre. Tu trouveras dans ce livre leurs réflexions et leurs pensées, et aussi les paroles d’Alype et les miennes. PREMIÈRE DISCUSSION.

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