L'évangile avec les Pères
Lc 9, 28b-36
- 2ème Dimanche de Carême, année C
- Transfiguration du Seigneur, année C
L'évangile
28Environ huit jours après qu’il eut dit ces paroles, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et monta sur la montagne pour prier. 29Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage changea, et ses vêtements devinrent éblouissants de blancheur. 30Et voilà que deux hommes conversaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, 31apparaissant dans la gloire ; ils s’entretenaient de sa mort qui devait s’accomplir dans Jérusalem. 32Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil ; mais s’étant tenus éveillés, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes qui étaient avec lui. 33Au moment où ceux-ci s’éloignaient de lui, Pierre dit à Jésus : « Maître, il nous est bon d’être ici ; dressons trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie », il ne savait ce qu’il disait. 34Comme il parlait ainsi, une nuée vint les couvrir de son ombre et les disciples furent saisis de frayeur tandis qu’ils entraient dans la nuée. 35Et de la nuée sortit une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » 36Pendant que la voix parlait, Jésus se trouva seul. Les disciples gardèrent le silence, et ils ne racontèrent à personne, en ce temps-là, rien de ce qu’ils avaient vu.
Bible Crampon (1923).
Ce qu'en disent les Pères
Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Luc, traduction de l'abbé Péronne (1868).
Lc 9, 23-28
S. Cyr. Les valeureux capitaines, qui veulent inspirer plus de courage et de hardiesse à ceux qui parcourent avec eux la carrière des armes, ne se contentent pas de leur promettre les honneurs de la victoire, mais cherchent à leur persuader qu’il y a de la gloire même à supporter les souffrances. Notre-Seigneur Jésus-Christ agit de même à l’égard de ses Apôtres. Il leur avait prédit qu’il aurait à souffrir les accusations calomnieuses des Juifs, qu’il serait mis à mort, et qu’il ressusciterait le troisième jour. Mais ils pouvaient croire que ces souffrances devaient être le partage exclusif de Jésus-Christ, sauveur du monde, tandis qu’il leur serait permis de mener une vie molle et sensuelle ; il leur apprend donc qu’ils ont à livrer les mêmes combats, s’ils désirent partager sa gloire : « Il disait donc à tout le monde ». - Bède. Remarquez ces paroles : « Il disait à tous », parce qu’en effet c’était avec les disciples seuls qu’il avait traité de tout ce qui concernait la foi à sa naissance ou à sa passion.
S. Chrys. (hom. 56 sur S. Matth). Notre-Seigneur, plein de douceur et de bonté, ne veut point qu’on le serve forcément et à regret, mais volontairement, et en lui rendant grâces d’être à son service ; aussi il ne force, il ne violente personne, mais c’est par la persuasion et par les bienfaits, qu’il attire à lui tous ceux qui désirent le suivre : « Si quelqu’un veut ». - S. Bas. (Const. mon., 4). En disant : « Si quelqu’un veut venir après moi (cf. Jn 12,21) », il se propose lui-même comme modèle de la vie parfaite à ceux qui veulent suivre ses divins enseignements, et il les invite, non pas à le suivre corporellement (ce qui serait impossible, puisque Notre-Seigneur est maintenant dans les cieux), mais à suivre fidèlement les exemples de sa vie, selon la mesure de leurs forces. - Bède. Il faut nécessairement se détacher de soi-même, si l’on veut s’approcher de celui qui est au-dessus de nous, suivant ces paroles du Sauveur : « Qu’il se renonce lui-même ». - S. Bas. (règle expliq., quest. 6). L’abnégation de soi-même, c’est l’oubli de toutes les choses de notre vie passée, et l’abandon de nos propres volontés. - Orig. (traité 2 sur S. Matth). On se renonce encore soi-même quand on change les habitudes vicieuses d’une vie mauvaise par la réforme entière de ses mœurs, et par une conversion sincère et véritable ; par exemple, celui qui a longtemps vécu dans les plaisirs, se renonce soi-même, quand il devient chaste, et ainsi toutes les fois qu’on s’abstient d’un vice quelconque, on se renonce soi-même. - S. Bas. (règle). Or, désirer mourir pour Jésus-Christ, mortifier les membres de l’homme terrestre (Col 3), être disposé à supporter courageusement toutes les épreuves pour Jésus-Christ, n’avoir aucune affection pour la vie présente, c’est véritablement porter sa croix : « Et qu’il porte sa croix tous les jours de sa vie ». - Théophyl. La croix, dans la pensée du Sauveur, c’est une mort ignominieuse, et il nous fait entendre ici que celui qui veut suivre le Christ, ne doit point reculer devant la perspective d’une mort semblable. - S. Grég. (hom. 32 sur l’Evang). On peut encore porter sa croix de deux manières, ou lorsqu’on mortifie son corps par la pénitence, ou lorsque l’âme s’attriste et s’afflige en compatissant aux souffrances des autres.
S. Grég. (ou le moine Isaac, Ch. des Pèr. gr). Notre-Seigneur réunit à dessein ces deux choses : « Qu’il se renonce lui-même, et qu’il porte sa croix » ; car de même que celui qui est prêt à monter sur la croix, est tout disposé intérieurement à souffrir ce genre de mort, et n’a plus que de l’indifférence pour la vie présente ; ainsi celui qui veut suivre le Seigneur, doit d’abord se renoncer lui-même, et ensuite porter sa croix, de sorte que dans son âme, il soit prêt à supporter toute espèce de souffrance. - S. Bas. (explic. des règles, quest. 8). La perfection consiste donc à tenir son âme dans une complète indifférence pour la vie présente et à être toujours prêt à mourir, en évitant toutefois la confiance en soi-même. Or, cette perfection doit commencer par le renoncement aux choses extérieures, par exemple, aux richesses, à la vaine gloire, et par le détachement intérieur de toutes les choses inutiles.
Bède. C’est donc pour nous une obligation de porter chaque jour cette croix, et de marcher à la suite du Seigneur, qui a voulu porter lui-même sa croix : « Et qu’il me suive ». - Orig. Il donne la raison de ce commandement, en ajoutant : « Car celui qui voudra sauver son âme, la perdra », c’est-à-dire celui qui veut jouir de la vie présente et de toutes les satisfactions qu’offrent à son âme les choses sensibles, perdra son âme qu’il néglige de conduire au terme de la béatitude véritable. Il ajoute, au contraire : « Et celui qui perdra son âme à cause de moi, la sauvera », c’est-à-dire, celui qui méprise les biens sensibles, et ne craint point par amour pour la vérité de s’exposer à la mort, sauvera bien plutôt son âme et sa vie, dont il semble faire le sacrifice à Jésus-Christ. Si donc c’est un véritable bonheur de procurer à son âme le salut qui vient de Dieu, on peut dire que c’est une perte heureuse, que de perdre son âme pour l’amour de Jésus-Christ. On peut encore dire, par analogie avec ce renoncement tel que nous venons de l’expliquer, que chacun doit perdre son âme livrée au péché, pour prendre celle qui doit son salut à la pratique de la vertu.
S. Cyr. Le Sauveur veut faire comprendre combien cette participation aux souffrances du Christ surpasse de beaucoup les jouissances que donnent les plaisirs et les biens de ce monde, et il ajoute : « Que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il vient à se perdre lui-même à son détriment ? » comme s’il disait : Qu’un homme, par attachement aux douceurs et aux avantages de la vie présente, refuse de souffrir, et aime mieux vivre, s’il est riche, au milieu du luxe et de l’opulence, que lui en reviendra-t-il, lorsqu’il aura perdu son âme ? En effet, « la figure du monde passe (1Co 7) ; les plaisirs disparaissent comme l’ombre (Sg 5) ; les trésors de l’iniquité ne serviront de rien, mais la justice délivrera de la mort » (Pr 10).
S. Grég. (hom. 32). La sainte Église traverse deux sortes de temps dans la vie présente, les temps de persécution et les temps de paix, et Notre-Seigneur donne ici des préceptes pour ces deux circonstances si différentes. Dans les temps de persécution, il faut être prêt à sacrifier son âme, c’est-à-dire sa vie, selon ces paroles : « Celui qui perdra sa vie » ; dans les temps de paix, au contraire, il faut s’appliquer à réprimer les désirs terrestres, qui exercent sur nous une influence tyrannique, et c’est à quoi Notre-Seigneur nous engage par ces paroles : « Que sert à l’homme de gagner tout l’univers, s’il vient à perdre son âme ? » Souvent nous méprisons les choses fragiles et passagères, mais nous sommes encore retenus par l’habitude du respect humain, qui nous empêche de professer publiquement les sentiments de droiture et de justice, que nous conservons au dedans de nous-mêmes. Notre-Seigneur nous donne un remède convenable pour cette blessure : « Car si quelqu’un rougit de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme rougira de lui ». - Théophyl. On rougit de Jésus-Christ, quand on dit : Est-ce que je croirai à un crucifié ? On rougit de ses discours, en méprisant la simplicité de l’Évangile. Or, le Seigneur rougira de celui qui rougit de lui, comme un père de famille rougirait de nommer un de ses mauvais serviteurs.
S. Cyr. Il pénètre ses disciples d’une crainte salutaire en leur annonçant qu’il descendra des cieux, non plus dans son premier état d’humiliation, et sous une forme semblable à la nôtre, mais dans la gloire du Père et au milieu des anges : « Lorsqu’il viendra dans sa majesté et dans celle du Père et des saints-anges ». Ce sera donc un malheur affreux de paraître avec le signe de l’inimitié, et les mains vides de bonnes œuvres, lorsque ce grand juge descendra au milieu des célestes cohortes des anges. Apprenez encore de là que pour avoir pris une chair semblable à la nôtre, le Fils n’en est pas moins Dieu, puisqu’il annonce qu’il viendra dans la majesté de Dieu son Père, environné des anges qui exécuteront les ordres qu’il leur donnera comme juge de tous les hommes, lui qui s’est fait homme semblable à nous.
S. Ambr. Toutes les fois que Notre-Seigneur excite ses disciples à la pratique de la vertu par la perspective des récompenses éternelles, et qu’il leur enseigne combien il est utile de mépriser les choses de la terre, il soutient en même temps la faiblesse de l’esprit humain par l’attrait d’une récompense présente. Il est dur et pénible, en effet, de porter sa croix, d’exposer son âme aux dangers, et son corps à la mort, de renoncer à ce que vous êtes, lorsque vous voulez être ce que vous n’êtes pas ; et il est rare que la vertu la plus éminente consente à sacrifier les choses présentes à l’espérance des biens futurs. Aussi, notre bon Maître, pour prévenir toute tentation de découragement ou de désespoir, promet qu’il se révélera immédiatement à ses fidèles serviteurs : « Je vous le dis, en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici présents, ne goûteront point la mort, qu’ils n’aient vu le royaume de Dieu ».
Théophyl. C’est-à-dire la gloire dont jouissaient les justes ; le Sauveur veut parler de la transfiguration qui était le symbole de la gloire future, comme s’il disait : Quelques-uns de ceux qui sont ici (c’est-à-dire Pierre, Jacques et Jean) ne mourront point avant d’avoir vu dans ma transfiguration la gloire réservée à ceux qui auront confessé mon nom. - S. Grég. (hom. 32). Ou bien, ce royaume de Dieu, c’est l’Église actuelle, et quelques-uns des disciples devaient vivre assez longtemps sur la terre pour voir l’Église de Dieu établie, et dominant la gloire du monde. - S. Ambr. Si donc nous voulons n’avoir pas à craindre la mort, tenons-nous toujours auprès de Jésus-Christ ; car ceux-là seuls ne goûteront point la mort, qui peuvent se tenir étroitement unis à Jésus-Christ. Or, on peut conclure du sens propre de ces paroles, que ceux qui ont mérité d’être admis dans la société de Jésus-Christ, ne ressentiront pas les atteintes mêmes les plus légères de la mort. Sans doute, ils goûteront, comme en passant, la mort du corps, mais ils posséderont pour toujours la vie de l’âme ; car ce n’est point au corps, mais à l’âme, qu’est accordé le privilège de l’immortalité.
Lc 9, 29-31
Eusèbe. Notre-Seigneur ne se contente pas de prédire le grand mystère de sa seconde apparition, il ne veut pas que la foi de ses disciples repose uniquement sur des paroles, et il lui donne encore pour fondement le témoignage des faits, en découvrant aux yeux de leur foi une image de son royaume : « Environ huit jours après qu’il leur eut dit ces paroles, il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et s’en alla sur une montagne pour prier ». - S. Jean Damasc. (disc. sur la transf). Saint Matthieu et saint Marc placent la transfiguration six jours après la promesse faite aux disciples, tandis que saint Luc rapporte que ce fut huit jours après. Il n’y a toutefois aucune contradiction dans leur récit ; les deux Évangélistes qui ne parlent que de six jours, n’ont pris que les jours intermédiaires, sans compter les extrêmes, le premier et le dernier ; c’est-à-dire celui où la promesse fut faite, et celui de son accomplissement, tandis que saint Luc, qui compte huit jours, comprend les deux dont nous venons de parler. Or, pourquoi le Sauveur n’admet-il pas tous ses disciples, mais quelques-uns seulement à jouir de cette vision ? Il n’y en avait qu’un parmi eux (c’était Judas), qui fût indigne de voir cette révélation de la divinité, selon ces paroles : « Faites disparaître l’impie, pour qu’il ne voie point la gloire de Dieu (Is 26) ». Or, si Notre-Seigneur l’avait seul excepté, sa jalousie eût donné un nouvel aliment à sa méchanceté ; le Sauveur enlève donc à ce traître un prétexte à sa trahison, en laissant avec lui tous les autres disciples au bas de la montagne. il en prend trois avec lui, pour que toute parole soit confirmée par deux ou trois témoins. Il choisit Pierre, pour qu’il entendît le Père confirmer par son témoignage celui qu’il avait rendu lui-même à la divinité du Christ, et aussi parce qu’il devait être le chef de toute l’Église. Il prend Jacques, parce que le premier de tous les Apôtres, il devait donner sa vie pour Jésus-Christ ; enfin il choisit Jean comme l’interprète le plus pur des secrets divins qui, après avoir été témoin de la gloire éternelle du Fils, devait faire entendre ces paroles sublimes : « Au commencement était le Verbe ». - S. Ambr. Ou bien encore, Pierre monte avec Jésus sur la montagne, parce qu’il devait recevoir les clefs du royaume des cieux ; Jean, parce que le Sauveur devait lui confier sa mère ; Jacques, parce qu’il devait souffrir le martyre le premier (Ac 12). - Théophyl. Ou bien encore, il choisit ces trois disciples, comme plus capables de tenir caché ce miracle et de ne le révéler à personne. Or, il monta sur une montagne pour prier ; il nous enseigne ainsi à chercher la solitude et à nous élever au-dessus des choses terrestres pour assurer le succès de nos prières.
S. Jean Damasc. Toutefois, la prière du Seigneur est différente de la prière des serviteurs ; la prière du serviteur est une élévation de l’esprit vers Dieu, mais la sainte intelligence du Christ (unie hypostatiquement à Dieu), qui nous conduit comme par la main et par degrés, au moyen de la prière, jusqu’à Dieu, nous enseigne par là, que loin d’être l’adversaire de Dieu, il honore son Père comme le principe de toutes choses. Par cette conduite, il tend aussi un piège au démon qui cherchait à savoir s’il était Dieu, ce que l’éclat de ses miracles attestait suffisamment. Il cachait ainsi l’hameçon sous l’appât de la nourriture, pour prendre, comme avec un hameçon, par l’humanité dont il était revêtu, celui qui avait séduit le premier homme par l’appât trompeur de la divinité. La prière est une révélation de la gloire divine ; aussi l’Évangéliste ajoute « Et pendant qu’il priait, l’aspect de sa face devint tout autre ». - S. Cyr. Ce n’est pas que son corps ait changé de forme, mais il fut environné d’une gloire éclatante. - S. Jean Damasc. A la vue de cet éclat qui environnait le Sauveur au milieu de sa prière, le démon se ressouvint de Moïse, dont le visage fut aussi rayonnant de gloire ; mais cette gloire venait à Moïse d’un principe extérieur, tandis que pour le Seigneur, c’était la splendeur innée de la gloire divine. En effet, comme en vertu de l’union hypostatique, le Verbe et la nature humaine ont une seule et même gloire, la transfiguration du Sauveur n’est point l’usurpation de ce qu’il n’était pas, mais la manifestation, aux yeux de ses disciples, de ce qu’il était véritablement. C’est pour cela que saint Matthieu rapporte qu’il fut transfiguré devant eux, et que sa face resplendit comme le soleil ; car Dieu est dans l’ordre des choses spirituelles, ce que le soleil est dans l’ordre des choses sensibles. Or de même que le soleil, qui est la source de la lumière, ne peut être regardé facilement, tandis que nous pouvons contempler sa lumière, parce qu’elle se répand sur la terre ; ainsi le visage de Jésus-Christ resplendit du plus vif éclat, comme le soleil ; et ses vêtements deviennent blancs comme la neige : « Et ses vêtements devinrent d’une éclatante blancheur », éclairés comme par un reflet de la gloire divine.
En même temps, Moïse et Élie se tiennent comme des serviteurs près du Seigneur dans sa gloire, afin de montrer que le Seigneur du Nouveau Testament est le même que celui de l’Ancien, pour fermer la bouche aux hérétiques, établir la foi à la résurrection, et prouver que celui qui était transfiguré, devait être regardé comme le Seigneur des vivants et des morts : « Et voici que deux hommes s’entretenaient avec lui », etc. Le Sauveur voulait que le spectacle de la gloire et du bonheur de ces pieux serviteurs, fît admirer à ses disciples sa miséricordieuse bonté, et qu’étant témoins de la douceur des biens à venir, ils fussent excités à marcher sur les traces de ceux qui les avaient précédés, et à soutenir avec plus de force les combats de la foi, car celui qui connaît la récompense promise à ses travaux, les supporte bien plus facilement. - S. Chrys. (hom. 57 sur S. Matth). Un autre motif de cette apparition, c’est que le peuple affirmait du Sauveur, qu’il était Elle ou Jérémie, il fallait donc distinguer le Maître du serviteur, faire voir d’ailleurs que le Sauveur n’était ni l’ennemi de Dieu, ni violateur de la loi, car autrement, ni Moïse, qui avait donné la loi, ni Elle, qui avait soutenu avec tant de zèle les intérêts de la gloire de Dieu, n’eussent paru à ses côtés. C’était encore pour manifester les vertus de ces deux grands hommes, car tous deux s’étaient plusieurs fois exposés à la mort pour la défense des commandements de Dieu. Le Sauveur voulait aussi les proposer comme modèles à ses disciples dans le gouvernement du peuple, en leur inspirant la douceur de Moïse et le zèle d’Élie. Enfin il les fait paraître pour montrer la gloire de la croix, et consoler ainsi Pierre, et tous ceux qui craignaient les souffrances : « Ils s’entretenaient de sa fin qu’il devait accomplir en Jérusalem. - S. Cyr. C’est-à-dire, du mystère de son incarnation et aussi de sa passion qui devait être le salut du monde et qu’il devait accomplir sur sa croix adorable.
S. Ambr. Dans un sens mystique, c’est après avoir enseigné à ses disciples la doctrine du renoncement et de la croix, que le Sauveur les rend témoins de sa transfiguration, parce que celui qui entend et croit les paroles du Christ, verra la gloire de la résurrection, car c’est le huitième jour qu’eut lieu la résurrection, et la plupart des psaumes sont intitulés, pour le huitième jour. Peut-être aussi, comme Notre-Seigneur avait dit précédemment, que celui qui perdra sa vie pour le Verbe de Dieu, veut-il nous montrer qu’il accomplira ses promesses au temps de la résurrection. - Bède. Il est ressuscité des morts après le septième jour de la semaine où il avait été mis dans le sépulcre ; et nous aussi, après les six âges du monde écoulés, et le septième, qui est celui du repos des âmes dans l’autre vie, nous ressusciterons pour ainsi dire au huitième âge du monde. - S. Ambr. Saint Matthieu et saint Marc rapportent que le Sauveur prit avec lui ses disciples six jours après, ce qui nous autoriserait à dire que nous ressusciterons après six mille ans, car mille ans sont comme un jour devant Dieu (Ps 89) ; mais on compte plus de six mille ans jusqu’à la résurrection, et nous préférons voir dans ces six jours la figure des six jours de la création du monde, en ce sens que par le temps, il faut entendre les œuvres, et par les œuvres, le monde. Aussi la résurrection ne doit s’accomplir qu’après que les temps marqués pour l’existence du monde seront écoulés. Peut-être encore, est-ce pour figurer que celui qui se sera élevé au-dessus du monde, et aura traversé la courte durée de la vie de ce siècle, sera placé comme en un lieu sublime pour attendre le fruit de la résurrection qui dure éternellement. - Bède. Aussi, voyez le Sauveur monter sur une montagne pour y prier et y être transfiguré, et en même temps nous apprendre que ceux qui attendent le fruit de la résurrection et désirent voir le roi dans sa gloire (Is 13,17), doivent habiter les cieux en esprit, et faire de leur vie une prière continuelle.
S. Ambr. Dans ces trois disciples que le Sauveur conduit sur la montagne, je serais porté à voir la figure du genre humain tout entier, qui est descendu des trois enfants de Noé, si ces disciples n’avaient été expressément choisis. Ceux qui sont jugés dignes de monter sur la montagne, sont au nombre de trois, parce que personne ne peut voir la gloire de la résurrection, s’il n’a conservé dans toute son intégrité, la foi au mystère de la Trinité.
Bède. Dans sa transfiguration, le Sauveur nous donne une idée de sa gloire, ou de sa résurrection future, ou de la notre, car après le jugement, il apparaîtra à tous les élus tel qu’il est apparu aux Apôtres. Le vêtement du Seigneur, c’est le chœur des saints qui l’environnent ; tandis qu’il était sur la terre, ce vêtement paraissait méprisable, mais aussitôt qu’il monte sur la montagne, il brille d’un éclat nouveau ; c’est ainsi que, « bien que nous soyons les enfants de Dieu, ce que nous serons un jour ne paraît pas encore, mais nous savons que quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui ». (1Jn 3).
S. Ambr. Ou bien dans un autre sens : Le Verbe de Dieu se rapetisse ou s’agrandit selon la mesure de vos dispositions, et si vous ne montez au sommet le plus élevé de la sagesse, vous ne pouvez voir toute la grandeur de Dieu qui est dans le Verbe. Les vêtements du Verbe sont les paroles de l’Écriture et comme l’enveloppe de l’intelligence divine, et le sens des divins enseignements se dévoile aux yeux de votre âme dans toute sa clarté, de même que les vêtements du Sauveur devinrent d’une blancheur éclatante.
Lc 9, 32-36
Théophyl. Pendant que Jésus priait, Pierre se laisse gagner par le sommeil, car il était faible, et il cède ici à la faiblesse propre à la nature humaine : « Cependant Pierre, et ceux qui étaient avec lui, étaient appesantis par le sommeil », mais aussitôt qu’ils sont réveillés, ils voient la gloire qui l’environne, et les deux hommes qui étaient avec lui : « Et se réveillant, ils le virent dans sa gloire, et les deux hommes qui étaient avec lui ». - S. Chrys. (hom. 57 sur S. Matth). On peut encore entendre par ce sommeil, la grande stupeur dont cette vision frappa les Apôtres, car il n’était pas nuit, mais l’éclat de la lumière blessait la faiblesse de leurs yeux. - S. Ambr. En effet, la splendeur ineffable de la divinité est un poids accablant pour la faiblesse de nos sens, car si les yeux qui nous servent à voir les corps ne peuvent regarder en face l’éclat des rayons du soleil, comment les sens corruptibles de l’homme pourraient-ils contempler la gloire de Dieu ? Peut-être aussi, Jésus permit qu’ils fussent appesantis par le sommeil, afin de voir l’image de la résurrection qui suivit le sommeil. Ils virent donc le Seigneur dans sa gloire, lorsqu’ils se furent réveillés, car ce n’est qu’à cette condition qu’on peut voir la gloire du Christ. Pierre en fut ravi de joie, et la gloire de la résurrection captiva celui que les délices du siècle ne devaient pas séduire : « Et comme ils le quittaient », etc. - S. Cyr. Peut-être Pierre pensait-il que le temps du royaume de Dieu approchait, et c’est pourquoi il demande à rester sur la montagne. - S. Jean Damasc. (Disc. sur la transfig). Il ne vous est pas avantageux, ô Pierre, que Jésus reste sur la montagne, car s’il y fut resté, la promesse qu’il vous a faite n’aurait pas eu son accomplissement, vous n’auriez pas reçu les clefs du royaume, et l’empire de la mort n’eût pas été détruit. Ne cherchez pas le bonheur avant le temps marqué, comme Adam, qui cherchait à devenir semblable à Dieu. Viendra un jour où vous contemplerez éternellement cette sublime vision, et où vous habiterez avec celui qui est la lumière et la vie.
S. Ambr. Cependant Pierre, toujours prompt, non seulement à manifester son amour, mais à donner des preuves de son dévouement, offre dans sa pieuse activité, au nom de ses compagnons, de construire trois tentes : « Faisons trois tentes, une pour vous », etc. - S. Jean Dam. Le Seigneur vous a donné la mission de construire, non point des tentes, mais l’Église universelle ; vos disciples, vos brebis ont accompli votre désir en construisant une tente pour le Christ et aussi pour ses serviteurs. Du reste, saint Pierre ne parlait pas ainsi de lui-même, mais par une inspiration de l’Esprit saint, qui lui révélait les choses futures, c’est pour cela que l’Évangéliste ajoute : « Ne sachant ce qu’il disait ». - S. Cyr. Il ne savait ce qu’il disait, car on n’était pas encore à la fin des siècles, et le temps n’était pas encore venu pour les saints, de participer au bonheur qui leur était promis. Et alors que l’œuvre de la rédemption ne faisait que commencer, comment Jésus-Christ aurait-il cessé d’aimer le monde et de vouloir mourir pour lui ? - S. Jean Damasc. Il était d’ailleurs de la bonté comme de la justice de Dieu, de ne point restreindre le fruit de l’incarnation à ceux qui étaient sur la montagne avec Jésus, mais de L’étendre à tous ceux qui embrasseraient la foi, ce qui ne devait s’accomplir que par les souffrances de sa passion et par sa croix. - Tite de Bostr. Pierre ne savait pas ce qu’il disait, pour une autre raison, c’est qu’il n’était pas besoin de trois tentes pour les trois dont il parle, car on ne peut mettre les serviteurs sur le même rang que leur maître, ni comparer la créature au Créateur. - S. Ambr. D’ailleurs la condition naturelle à l’homme dans ce corps corruptible, ne lui permet d’élever un tabernacle à Dieu, ni dans son âme, ni dans son corps, ni dans tout autre lieu. Cependant, quoiqu’il ne sût pas ce qu’il disait, Pierre offre ses services au Sauveur, et son zèle ne vient pas ici d’une vivacité irréfléchie, mais d’un dévouement prématuré qui était comme le fruit de son amour pour Jésus ; son ignorance venait de sa condition, sa proposition de son dévouement. - S. Chrys. (hom. 57 sur S. Matth). Ou bien encore, il entendait le Sauveur déclarer qu’il lui fallait mourir, et ressusciter le troisième jour, et comme il contemplait l’étendue de l’espace et de la solitude où il se trouvait, il jugea que ce lieu offrait plus de sûreté, ce qui lui fait dire : « Il est bon pour nous d’être ici ». Ajoutez qu’il voyait Moïse, qui entra autrefois dans la nuée (Ex 24), et Élie, qui fit descendre le feu du ciel (2R 1), et vous comprendrez le trouble de son esprit, que l’Évangéliste veut exprimer par ces paroles : « Il ne savait ce qu’il disait ». - S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 56). Saint Luc, dit de Moïse et d’Élie : « Comme ils se séparaient de Jésus, Pierre lui dit : Maître, il nous est bon d’être ici », ce qui n’est nullement en contradiction avec le récit de saint Matthieu et de saint Marc, d’après lequel Pierre tint ce langage, alors que Moïse et Élie s’entretenaient encore avec le Seigneur, car ces deux Évangélistes ne se sont pas expliqués, mais ont gardé le silence sur ce que dit saint Luc, que Pierre parla ainsi, alors que Moïse et Élie se retiraient.
Théophyl. Pendant que Pierre disait : « Faisons trois tentes », le Seigneur se construit une tente qui n’est pas faite de main d’homme, et il y entre avec les prophètes : « Il parlait encore, lorsqu’une nuée se forma et les enveloppa de son ombre », Le Sauveur montre ainsi qu’il n’est pas inférieur à son Père, car de même que dans l’Ancien Testament, nous lisons que Dieu habitait dans une nuée, ainsi le Seigneur est enveloppé d’une nuée non plus ténébreuse mais éclatante. - S. Bas. C’est, qu’en effet, les obscurités de la loi étaient dissipées, car de même que la fumée est produite par le feu, la nuée est produite par la lumière ; et comme la nuée est un symbole de tranquillité, cette nuée qui enveloppe Jésus et les prophètes, figure le repos de la demeure éternelle. - S. Ambr. Cette nuée qui voile le Sauveur, a pour auteur l’Esprit saint, et loin de répandre les ténèbres sur les affections du cœur de l’homme, elle lui révèle les choses cachées. - Orig. (Trait. 3 sur S. Matth). Les disciples, ne pouvant supporter l’éclat de cette gloire, sont saisis de crainte, et se prosternent en s’humiliant sous la main puissante de Dieu, car ils se rappelaient ces paroles dites à Moïse : « L’homme qui verra ma face, ne vivra point ». Et ils furent saisis de frayeur en les voyant entrer dans la nuée.
S. Ambr. Remarquez que cette nuée n’est point formée par les noires vapeurs d’un air condensé, et ne couvre point le ciel d’épaisses ténèbres, c’est une nuée lumineuse qui, au lieu de nous inonder de torrents de pluie, répand la rosée de la foi et arrose les âmes des hommes à la voix du Dieu tout-puissant : « Et une voix sortit de la nuée, qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé », ce n’est point Moïse, qui est ce fils, ce n’est point Élie, mais celui-là seul est mon Fils, que vous voyez seul sur la montagne. - S. Cyr. Comment donc pourrait-on croire que celui qui est le vrai Fils de Dieu, ait été fait ou créé, alors que Dieu le Père fait retentir cette voix du haut des cieux : « Celui-ci est mon Fils », c’est-à-dire, ce n’est pas un de mes fils, mais celui qui est mon Fils en vérité et par nature, et c’est par ressemblance avec lui que les autres sont mes fils adoptifs. Or, Dieu le Père nous commande d’obéir à ce Fils par ces paroles : « Écoutez-le », et écoutez-le plus que Moïse et Élie, car le Christ est la fin de la loi et des prophètes (Rm 10,4 Mt 11,13), aussi est-ce avec un dessein marqué, que l’Évangéliste ajoute : « Pendant que la voix parlait, Jésus se trouva seul ». Théophyl. C’était afin que personne ne pût penser que ces paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé », s’appliquaient à Moïse ou à Élie. Ces deux personnages disparaissent aussitôt que Dieu le Père proclame la divinité du Sauveur, ils étaient trois au commencement de la transfiguration, il n’en reste plus qu’un seul à la fin ; la perfection de la foi produit cette unité. Ils sont donc comme reçus dans le corps de Jésus-Christ, pour nous apprendre que nous aussi nous ne ferons qu’un avec Jésus, ou peut-être encore, parce que la loi et les prophètes ont le Verbe pour auteur. - Théophyl. Ce qui doit son existence au Verbe prend également fin dans le Verbe, et Dieu nous apprend par cette conduite que la loi et les prophètes ne devaient apparaître que, pour un temps, comme Moïse et Élie, dans la transfiguration, et qu’ils devaient ensuite disparaître pour laisser la place à Jésus seul ; en effet, la loi a cessé d’exister pour faire place à l’Évangile, qui demeure éternellement. - Bède. Remarquez que le mystère de la Trinité tout entière est révélé dans la transfiguration de Jésus sur la montagne, comme il l’avait été lors de son baptême dans le Jourdain, et parée qu’en effet, nous verrons dans la résurrection la gloire de celui que nous avons confessé dans le baptême. Et ce n’est pas sans raison que l’Esprit saint apparaît ici sous la forme d’une nuée lumineuse, tandis qu’au baptême du Sauveur, il apparaît sous la forme d’une colombe, pour nous apprendre que celui qui conserve dans la simplicité de son cœur la foi qu’il a reçue, contemplera un jour dans la lumière d’une vision manifeste les vérités qui ont été l’objet de sa foi.
Orig. (Traité 3 sur S. Matth). Jésus ne veut point qu’on fasse connaître avant sa passion ces glorieuses manifestations : » Et ils se turent, et en ces jours-là ils ne dirent rien à personne de ce qu’ils avaient vu », car on eût été scandalisé (le peuple surtout), de voir crucifié celui que Dieu avait ainsi glorifié. - S. Jean Damas. (disc. sur la Transfig). Le Sauveur leur fit aussi cette recommandation, parce qu’il connaissait l’imperfection de ses disciples, qui n’avaient pas encore reçu la plénitude de l’Esprit saint, il ne voulait ni exposer aux sentiments d’une profonde tristesse ceux qui n’avaient pas été témoins de sa gloire, ni exciter contre lui la jalouse fureur de son traître disciple.