L'évangile avec les Pères
Lc 4, 1-13
- 1er Dimanche de Carême, année C
L'évangile
1Jésus, rempli de l’Esprit-Saint, revint du Jourdain, et il fut poussé par l’Esprit dans le désert, 2pendant quarante jours, en butte aux tentations du diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et quand ils furent passés, il eut faim. 3Alors le diable lui dit : « Si vous êtes Fils de Dieu, commandez à cette pierre de se changer en pain. » 4Jésus lui répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu. » 5Et le diable l’ayant emmené sur une haute montagne, lui montra en un instant tous les royaumes de la terre, 6et lui dit : « Je vous donnerai toute cette puissance et toute la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux. 7Si donc vous vous prosternez devant moi, elle sera toute à vous. » 8Jésus lui répondit : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » 9Le démon le conduisit encore à Jérusalem, et l’ayant placé sur le pinacle du temple, il lui dit : « Si vous êtes Fils de Dieu, jetez-vous d’ici en bas. 10Car il est écrit : Il a été donné pour vous l’ordre à ses anges de vous garder, 11et ils vous prendront entre leurs mains, de peur que votre pied ne heurte contre la pierre. » 12Jésus lui répondit : « Il a été écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » 13Après l’avoir ainsi tenté de toutes manières, le diable se retira de lui pour un temps.
Bible Crampon (1923).
Ce qu'en disent les Pères
Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Luc, traduction de l'abbé Péronne (1868).
Lc 4, 1-4
Théophyl. Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu être tenté après son baptême, pour nous apprendre qu’après notre baptême nous devons nous attendre à la tentation : « Jésus, plein de l’Esprit saint, revint des bords du Jourdain », etc. - S. Cyr. Bien longtemps auparavant Dieu avait dit : « Mon Esprit ne demeurera pas dans ces hommes, parce qu’ils ne sont que chair (Gn 6,3) ; mais aussitôt que nous sommes enrichis de la régénération par l’eau et par l’Esprit, nous sommes devenus par l’infusion de l’Esprit Saint, participants de la nature divine. Or celui qui est le premier né d’un grand nombre de frères, a reçu le premier l’Esprit saint qu’il communique lui-même aux autres, afin que la grâce de l’Esprit saint pût arriver par lui jusqu’à nous. - Orig. (hom. 29). Lorsque vous voyez que Jésus est plein de l’Esprit Saint, et que vous lisez dans les Actes, que les Apôtres furent remplis de l’Esprit Saint, gardez-vous de penser que les Apôtres ont reçu l’Esprit Saint dans la même mesure que le Sauveur. En effet, lorsque vous dites : Ces vases sont pleins de vin ou d’huile, vous ne voulez pas toujours dire qu’ils en contiennent la même quantité ; de même aussi Jésus et Paul étaient pleins de l’Esprit Saint, mais le vase de Paul était beaucoup plus petit que celui de Jésus, et cependant chacun de ces vases était rempli suivant sa capacité. Or, le Sauveur, après avoir été baptisé et rempli de l’Esprit Saint, qui était descendu des cieux sur sa tête sous la forme d’une colombe, était conduit par l’Esprit, car tous ceux qui sont poussés par l’Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu (Rm 8,14), mais Jésus était le Fils propre de Dieu, d’une manière bien plus excellente que tous les autres. - Bède. Afin que personne ne pût douter quel était cet Esprit qui, au récit des Évangélistes, avait conduit Jésus dans le désert, saint Luc dit en termes exprès : « Il était poussé par l’Esprit dans le désert pendant quarante jours ». Il n’est donc pas possible de supposer que l’esprit immonde ait pu avoir quelque autorité sur celui qui, rempli de l’Esprit Saint, agissait en tout d’après sa propre volonté. - Ch. des Pèr. Gr. (Sev. d’Ant). Mais comment le Sauveur a-t-il été comme entraîné malgré lui, alors que nous-mêmes agissons en tout dans la plénitude de notre libre arbitre ? Il faut donc entendre ces paroles : « Il était poussé par l’Esprit » dans ce sens, que c’est volontairement qu’il a embrassé cette vie de solitude spirituelle pour donner lieu au démon de le tenter. - S. Bas. (Ch. des Pèr. gr). Il ne provoque point l’ennemi en le défiant par ses paroles, mais en l’excitant par cette démarche, car le démon se plaît dans le désert et ne peut supporter les villes, où l’union des habitants est pour lui un sujet de tristesse.
S. Ambr. Jésus était donc poussé dans le désert tout à la fois, par un conseil divin pour provoquer le démon au combat, car si le démon ne l’eût point attaqué, le Sauveur n’en eût point triomphé dans notre intérêt ; pour accomplir un mystère, c’est-à-dire, pour délivrer de l’exil cet Adam qui avait été chassé du paradis dans le désert ; enfin pour nous apprendre par son exemple que le démon voit avec un œil d’envie ceux qui tendent à une vie plus parfaite, et que nous devons alors nous tenir sur nos gardes, pour ne pas nous exposer à perdre par la faiblesse de notre âme la grâce du sacrement que nous avons reçu : « Et il fut tenté par le démon ». - S. Cyr. Le voilà descendu au rang des combattants, celui qui comme Dieu ordonne et règle les combats ; le voilà parmi ceux qui sont couronnés, celui qui place la couronne sur le front des saints. - S. Grég. (Moral., 3, 11) Cependant l’ennemi de notre salut ne put ébranler par la tentation l’âme du médiateur de Dieu et des hommes ; il a daigné se soumettre extérieurement à la tentation, mais en même temps son âme demeurait intérieurement unie à la divinité sans que rien pût l’en séparer. - Orig. (hom. 29). Jésus fut tenté pendant quarante jours, et nous ne savons quelles furent ces tentations, car peut-être les Évangélistes n’en disent rien, parce qu’elles étaient trop fortes pour être décrites. - S. Bas. Ou bien encore, on peut dire que le Seigneur fut quarante jours sans être tenté, car le démon voyant qu’il jeûnait sans éprouver le besoin de la faim, n’osait s’approcher de lui : « Et il ne mangea rien pendant ces jours », etc. Notre-Seigneur a voulu jeûner pour nous apprendre que la tempérance est nécessaire à celui qui veut se préparer aux combats des tentations. - S. Ambr. Trois choses donc concourent puissamment au salut de l’homme, la grâce du sacrement, la solitude, le jeûne. Nul n’est couronné s’il n’a combattu en se conformant aux lois du combat (2Tm 1,5), et personne n’est admis aux combats de la vertu avant d’être purifié des souillures de ses fautes et consacré par l’effusion de la grâce céleste. - S. Grég. de Naz. (Disc. 40). Le Sauveur a jeûné quarante jours sans prendre aucune nourriture, car il était Dieu ; mais pour nous, nous devons proportionner la pratique du jeûne à nos forces, bien que le zèle persuade à quelques-uns qu’ils peuvent aller bien au-delà. - S. Bas. Cependant il ne faut point macérer sa chair en la privant de nourriture, jusqu’à lui faire perdre toute son énergie naturelle, ou jusqu’à réduire l’esprit à une extrême langueur par suite de l’épuisement complet du corps. Aussi Notre-Seigneur ne prolongea son jeûne de la sorte qu’une seule fois, et dans tout le reste de sa vie il se conforma pour la direction de son corps aux lois ordinaires de la nature, comme Moïse et Elie avaient fait eux-mêmes. - S. Chrys. (hom. 13). Par un dessein plein de sagesse, le Sauveur ne voulut point jeûner plus longtemps que n’avait fait Moïse et Elie, pour ne point donner lieu de croire qu’il n’avait qu’un corps imaginaire et fantastique, ou qu’il avait pris une nature supérieure à la nôtre.
S. Ambr. (cf. Gn 7,4 Gn 7,12 Dt 9,9 Dt 10,10 Ex 16,35 Nb 14,33 Dt 8,2 Jos 5,6 Ac 7,36) Vous reconnaissez ce nombre mystérieux de quarante jours, vous vous rappelez que les eaux du déluge tombèrent sur la terre pendant le même nombre de jours ; qu’après quarante jours sanctifiés par le jeûne, Dieu ramena la douceur d’un ciel plus serein ; que c’est après quarante jours de jeûne que Moïse fut jugé digne de recevoir la loi de la bouche de Dieu, et que pendant quarante années les patriarches furent nourris dans le désert du pain des anges. - S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 4). Ce nombre quarante est le symbole de cette vie laborieuse, pendant laquelle, sous la conduite et le commandement de Jésus-Christ notre roi, nous combattons contre le démon. Ce nombre, en effet, signifie la durée de la vie présente ; ainsi chaque année se divise en quatre parties égales ; de plus le nombre quarante contient quatre fois dix, et ces quatre dizaines forment quarante, multipliées par le chiffre qui part de l’unité pour aller jusqu’au nombre quatre. Nous voyons donc ici que le jeûne de quarante jours (ou l’humiliation de l’âme) fut consacré sous la loi et les prophètes par Moïse et par Elie, et sous la loi de l’Évangile par le jeûne du Seigneur lui-même.
S. Bas. Mais comme il est au-dessus de la nature de l’homme d’éprouver le besoin de la faim, Notre-Seigneur se soumet à ce besoin qu’il sait n’être point un péché ; et il laisse, lorsque telle est sa volonté, la nature humaine soumise aux lois de sa condition : « Et quand ces jours furent passés, il eut faim ». Cette faim n’est point chez lui l’effet d’une nécessité naturelle, mais il veut par là provoquer le démon au combat. En effet, le démon croyant que cette faim est l’indice nécessaire de sa faiblesse, entreprend de le tenter, et cherchant pour ainsi dire à inventer de nouveaux moyens de tentation, il conseille au Sauveur, qu’il voit souffrant de la faim, d’apaiser sa faim avec des pierres changées en pain : « Si vous êtes le Fils de Dieu, dites à cette pierre qu’elle devienne du pain ». - S. Ambr. Les trois tentations du Sauveur nous enseignent que le démon cherche surtout à blesser notre âme par les trois traits de la sensualité, de la vaine gloire et de l’ambition. Il commence par la tentation qui avait autrefois triomphé d’Adam. Apprenons donc à éviter la sensualité, à fuir l’impureté, car ce sont les traits dont le démon veut nous percer. Mais que veulent dire ces paroles : « Si vous êtes le Fils de Dieu ? » C’est que le démon savait bien que le Fils de Dieu devait venir sur la terre, mais qu’il ne croyait pas qu’il dût venir revêtu d’une chair passible et mortelle. Le démon cherche tout à la fois à savoir ce qu’est le Sauveur et à le tenter, il fait profession de croire à sa puissance comme Dieu, et en même temps il se joue de lui comme homme. - Orig. (hom. 29). Le père à qui son fils demande du pain ne lui donne pas une pierre, mais le démon qui est un ennemi artificieux et trompeur, donne une pierre pour du pain. - S. Bas. Il conseillait au Sauveur d’apaiser sa faim avec des pierres, c’est-à-dire, de détourner le désir des aliments naturels sur des choses qui sont en dehors de toute condition alimentaire. - Orig. Nous pouvons dire que jusqu’à ce jour le démon, en leur montrant une pierre, excite tous les hommes à dire : « Commandez à cette pierre qu’elle devienne du pain ». Quand vous voyez, en effet, les hérétiques manger au lieu de pain, le mensonge de leurs fausses doctrines, soyez certain que leurs discours sont cette pierre qui leur est montrée par le démon.
S. Bas. Notre-Seigneur Jésus-Christ, en repoussant les tentations, ne délivre pas la nature de la faim, comme si elle était une cause de mal, puisqu’elle a pour but, au contraire, la conservation de notre vie ; mais en maintenant la nature dans ses propres limites, il nous apprend quelle est sa nourriture : « Jésus lui répondit : L’homme ne vit pas seulement de pain », etc. - Théophyl. C’est-à-dire, le pain n’est pas le seul aliment qui entretienne l’existence de l’homme, le Verbe de Dieu peut lui seul alimenter et nourrir tout le genre humain. C’est ainsi que le peuple d’Israël fut nourri pendant quarante ans de la manne qu’il recueillait (Ex 16,15-35), et des oiseaux qui lui furent envoyés (Nb 11,32) ; ainsi par l’ordre de Dieu, des corbeaux pourvurent miraculeusement à la nourriture d’Elie (1R 17,6) ; ainsi encore Elisée nourrît ses compagnons avec des herbes sauvages (2R 4,39). - S. Cyr. Ou bien dans un autre sens, notre corps qui est d’origine terrestre, se nourrit d’aliments terrestres, mais l’âme raisonnable puise dans le Verbe divin la force nécessaire à la santé spirituelle. - S. Grég. de Naz. En effet, un aliment matériel ne peut devenir la nourriture d’une nature incorporelle. - S. Grég. de Nysse. (hom. 5 sur l’Ecclés). La vertu ne se nourrit donc point de pain, et ce n’est pas la chair des animaux qui donne à l’âme la santé et l’embonpoint spirituel ; la vie surnaturelle se développe et s’accroît par d’autres aliments, sa nourriture c’est la tempérance, son pain c’est la sagesse, la justice est son mets le plus exquis, la fermeté sa boisson, son plaisir le goût de la vertu. - S. Ambr. Vous voyez de quelles armes se sert le Sauveur pour défendre l’homme contre les insinuations de l’esprit du mal qui lui suggère la tentation de la sensualité. Il n’use pas ici de sa puissance comme Dieu (quel avantage m’en reviendrait-il ?) mais il recherche comme homme le secours qui est à la portée de tous les hommes, et tout occupé de la nourriture des divins enseignements, il oublie la faim du corps, pour obtenir plus sûrement la nourriture de la parole divine. En effet, celui qui fait profession de suivre le Verbe ou la parole de Dieu, ne peut plus faire d’un pain matériel l’objet de ses désirs, car les choses divines sont infiniment au-dessus des choses de la terre. Ajoutons que par ces paroles : « L’homme ne vit pas seulement de pain », Notre-Seigneur fait voir que son humanité seule a été soumise à la tentation, c’est-à-dire, ce qu’il avait pris de notre nature et non pas sa divinité.
Lc 4, 5-8
Théophyl. L’ennemi de notre salut avait d’abord tenté Jésus-Christ par la sensualité, comme il avait autrefois tenté Adam, il le tente en second lieu par la cupidité ou par l’avarice, en lui montrant tous les royaumes du monde : « Et le démon le conduisit sur une haute montagne », etc. - S. Grég. (hom. 6 sur les Evang). Qu’y a-t-il d’étonnant que le Sauveur ait permis au démon de le conduire sur cette montagne, lui qui a bien voulu être crucifié par les suppôts et les ministres du démon ? - Theophyl. Mais comment le démon a-t-il pu lui faire voir tous les royaumes du monde ? Il en est qui prétendent que cette vision fut toute intérieure, mais mon avis est qu’elle fut extérieure et fantastique. - Tite de Bostr. Ou bien le démon fit de vive voix cette description du monde, et il le représenta à la pensée du Sauveur, sous la forme d’une maison comme il le pensait. - S. Amb. L’Évangéliste fait remarquer avec justesse que ce fut en un instant qu’il montra tous les royaumes du monde, et il veut exprimer ainsi la fragilité de cette puissance passagère, bien plus que le tableau rapide que le démon fit passer sous les yeux du Sauveur, car toutes ces choses passent en un moment, et souvent la gloire du siècle disparaît avant qu’elle soit venue.
« Et il lui dit : Je vous donnerai toute cette puissance », etc. - Tite de Bostr. Il faisait un double mensonge, car il ne possédait pas cette puissance, et il ne pouvait donner ce qu’il n’avait pas. En effet, la puissance du démon est nulle, et Dieu n’a laissé à cet ennemi que le triste pouvoir de nous faire la guerre. - S. Ambr. Il est dit ailleurs : « Toute puissance vient de Dieu » (Rm 13,1), c’est donc à Dieu qu’il appartient de donner, de régler la puissance, mais c’est du démon que vient l’ambition du pouvoir ; ce n’est pas le pouvoir qui est mauvais, c’est l’usage condamnable qu’on en fait. Quoi donc ! Est-ce un bien que d’exercer le pouvoir ? que de rechercher les honneurs ? C’est un bien d’exercer le pouvoir lorsqu’on vous le défère, mais non lorsque vous l’usurpez. Et encore faut-il distinguer soigneusement ce bien, car il y a un bien relatif dans ce monde, et il y a un bien absolu qui consiste dans la perfection de la vertu. C’est ainsi qu’il est bien de chercher Dieu et de ne se laisser détourner par aucune préoccupation du soin assidu de connaître la Divinité. Or, si celui qui cherche Dieu est bien souvent tenté par suite de la fragilité de sa chair et de la faiblesse de son esprit, combien plus celui qui est tout entier dans la recherche des honneurs du monde. Le Sauveur nous apprend donc ici à mépriser l’ambition, comme étant soumise à la puissance du démon. D’ailleurs la faveur publique a ses périls qui lui sont propres ; pour dominer les autres, il faut d’abord se faire leur esclave, il faut se courber servilement sous la volonté des autres pour en obtenir les honneurs qu’on désire, et tandis qu’on veut s’élever au-dessus de tous, on s’abaisse et on s’avilit sous les dehors d’une humilité mensongère. Aussi écoutez le démon : « Si donc vous voulez m’adorer », etc. - S. Cyril. Comment toi, dont le sort est de brûler dans un feu qui ne s’éteint pas, oses-tu promettre au Seigneur de toutes choses ce qui lui appartient ? Quoi ! tu as espéré avoir pour adorateur celui dont la crainte fait trembler tout ce qui existe ! - Orig. (hom. 30). On peut encore expliquer ces paroles dans un sens tout différent. Deux rois veulent régner ici-bas à l’envi l’un de l’autre, le roi du péché, le démon veut régner sur les pécheurs ; le roi de la justice, Jésus-Christ sur les justes. Or le démon, sachant bien que le Christ venait détruire son royaume, lui fait voir tous les royaumes du monde, non pas le royaume des Perses et des Mèdes, mais son royaume à lui, comment il règne sur le monde, c’est-à-dire, comment il règne sur les uns par la fornication, sur les autres par l’avarice, et il lui fait voir en un instant, c’est-à-dire, dans la durée du temps présent, ce qu’il obtient en un instant en face de l’éternité. Le Sauveur n’avait pas besoin qu’il lui mît devant les yeux un plus long tableau des choses du monde ; aussitôt qu’il eut ouvert les yeux pour regarder, il vit d’un seul coup d’œil le règne du péché et l’esclavage de ceux qui étaient soumis à la domination des vices. Le démon lui tient donc ce langage : « Vous êtes venu pour me disputer l’empire, adorez-moi, et je vous donne le royaume qui est en ma possession ». Mais le Seigneur veut régner, il est vrai, mais comme étant la justice, c’est-à-dire qu’il veut régner sans péché ; il veut que les nations lui soient soumises, pour qu’il les place sous l’empire de la vérité, et il ne veut pas de ce règne qui le soumettrait lui-même à l’empire du démon : « Et Jésus lui répondit : Il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu », etc. - Bède. Le démon fait au Sauveur cette proposition : « Si vous consentez à vous prosterner et à m’adorer », et il apprend de sa bouche, au contraire, que lui-même doit plutôt l’adorer comme son Seigneur et son Dieu. - S. Cyr. (Très). Mais pourquoi, si, comme le veulent les hérétiques, il est fils de la créature, doit-il être adoré ? Où est le crime de ceux qui adorent la créature au lieu du Créateur, si nous-mêmes nous adorons comme Dieu le Fils qui n’est d’après eux qu’une simple créature ? - Orig. Ou bien dans un autre sens : Je veux que tous les hommes me soient soumis, afin qu’ils adorent le Seigneur leur Dieu, et ne servent que lui seul ; et tu veux que je commence par donner l’exemple de la prévarication, moi qui suis venu pour détruire le péché ? - S. Cyr. (Ch. des Pèr. gr). Cette parole pénétra le démon jusqu’au fond de son âme. Avant la venue du Sauveur, il avait partout des autels, et voilà que la loi divine le chasse du trône qu’il avait usurpé, et déclare que l’adoration n’est due qu’à celui qui est Dieu par nature. - Bède. Si l’on demande comment ce précepte, de ne servir que Dieu seul, peut se concilier avec ces paroles de l’Apôtre : « Assujettissez-vous les uns aux autres par une charité spirituelle (Ga 5,13), nous répondrons que le mot dulie qui vient du grec, exprime cette espèce de culte ordinaire et commun, que nous rendons soit à Dieu, soit aux hommes, c’est dans ce sens qu’il nous est commandé de nous rendre les serviteurs les uns des autres ; au contraire, le mot latrie signifie le culte d’adoration que nous devons à Dieu, et qui nous ordonne de ne servir que lui seul.
Lc 4, 9-13
S. Ambr. A la tentation de sensualité succède celle de la vaine gloire, qui fait tomber dans les honteux abaissements du péché ; car aussitôt que les hommes cherchent à préconiser la gloire de leur vertu, ils tombent du haut rang où leurs mérites les avait élevés : « Et le démon le conduisit à Jérusalem », etc. - Orig. (hom. 31). Jésus suivait le démon comme un athlète qui marche volontairement au combat, et il semblait lui dire : Conduis-moi où tu voudras, tu me trouveras supérieur à toutes tes ruses et à toutes tes intrigues. - S. Athan. C’est le propre de la vaine gloire, en inspirant à celui qu’elle domine de s’élever présomptueusement à un degré supérieur par la pratique d’œuvres plus parfaites, de le faire tomber dans les actions les plus humiliantes : « Et il lui dit : Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous au bas », etc. - S. Athan. (Ch. des Pèr. gr). Ce n’est pas contre la divinité que le démon engage le combat (il n’eût osé le faire), aussi c’est pourquoi il dit à Jésus : « Si vous êtes le Fils de Dieu », mais c’est contre l’homme qu’il avait autrefois réussi à séduire. - S. Athan. C’est bien ici la voix du démon qui cherche à précipiter l’homme du haut rang où ses vertus l’ont élevé, mais il dévoile en même temps toute sa faiblesse et toute sa méchanceté, puisqu’il ne peut nuire à personne avant qu’on ne se soit pour ainsi dire précipité dans l’abîme. En effet, celui qui, aux choses du ciel, préfère les biens trompeurs de la terre, se jette comme volontairement dans un précipice où il trouve la mort. Cependant lorsque le démon vit son arme émoussée, lui qui avait soumis tous les hommes à son empire, il jugea que Jésus était plus qu’un homme. Or, il est à remarquer que Satan se transforme souvent en ange de lumière (2Co 11,14), et dresse des pièges aux fidèles à l’aide des saintes Écritures : « Car il est écrit », etc. - Orig. (hom. 34). Comment peux-tu savoir, ô démon ! que ces paroles se trouvent dans l’Écriture, as-tu jamais lu les Prophètes ou les saintes Lettres ? Oui, tu les a lues, non pour devenir meilleur par cette lecture, mais pour tuer avec la lettre seule ceux qui s’attachent exclusivement à la lettre (2Co 3). Tu sais que si tu empruntais tes témoignages à d’autres livres, tu ne pourrais réussir à tromper. - S. Ambr. Ne vous laissez donc pas séduire par les hérétiques qui pourront vous citer des témoignages de l’Écriture, le démon lui-même a recours à l’Écriture, non pour enseigner, mais pour tromper. - Orig. Vous voyez, du reste, l’artifice du démon jusque dans la citation de ces témoignages ; il veut amoindrir la gloire du Sauveur, comme s’il avait besoin du secours des anges, et que son pied dût heurter, s’il n’était soutenu par leurs mains. Or, ces paroles du Psalmiste ne s’appliquent nullement au Christ, mais en général à tous les saints ; car celui qui est au-dessus de tous les anges n’a nullement besoin de leur secours. Apprends donc plutôt, ô esprit superbe, que les anges eux-mêmes heurteraient leur pied, si la main de Dieu ne les soutenait, c’est ainsi que toi-même tu es venu heurter contre l’écueil, parce que tu as refusé de croire en Jésus-Christ, Fils de Dieu. Mais pourquoi donc passes-tu sous silence les paroles qui suivent : « Vous marcherez sur l’aspic et le basilic (Ps 91,13) sinon parce que tu es toi-même ce basilic, ce dragon, ce lion ? »
S. Ambr. Cependant Notre-Seigneur, voulant nous apprendre que tout ce qui avait été prédit de lui, ne devait pas s’accomplir selon le bon plaisir du démon, mais par la volonté souveraine de sa divinité, déjoue les artifices de ce malin esprit, et comme il a emprunté ses armes à l’Écriture, le Sauveur lui oppose l’autorité triomphante des Écritures : « Et Jésus lui répondit : Il est écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». - S. Chrys. (des hom. sur l’ép. aux Hébr). C’est en effet une inspiration diabolique que de se jeter dans le danger, pour tenter si Dieu nous en délivrera. - S. Cyr. Dieu accorde son secours, non à ceux qui le tentent, mais à ceux qui croient et espèrent en lui ; aussi Jésus-Christ ne voulut point faire de miracles en présence de ceux qui étaient venus pour le tenter : « Cette génération perverse, disait-il, demande un prodige, et il ne lui sera point donné » (Mt 12,39). - S. Chrys. (comme précéd). Voyez comme le Seigneur, sans être troublé, discute humblement avec le démon, vous donnant ainsi un exemple que vous devez imiter autant qu’il est possible. Le démon connaît les armes dont Jésus-Christ s’est servi pour le terrasser, il l’a combattu par la douceur, et en a triomphé par l’humilité. Vous donc aussi, si vous rencontrez un homme devenu l’instrument du démon pour lutter contre vous, cherchez à en triompher par les mêmes armes. Que votre âme apprenne à conformer vos paroles aux paroles du Christ ; car de même que le juge romain, assis sur son tribunal, n’écoute point la demande de celui qui ne sait point parler son langage ; ainsi Jésus-Christ ne vous exaucera point et ne prêtera aucune attention à vos paroles, si vous ne parlez son langage.
S. Grég. de Nysse. Celui qui lutte suivant les règles, arrive au terme du combat, soit que son adversaire cède de lui-même au vainqueur, soit qu’à la troisième défaite il dépose les armes suivant les lois du combat : « Et ayant épuisé toutes ses tentations, il se retira », etc. - S. Athan. La sainte Écriture n’eût pas dit que le démon avait épuisé toutes les tentations, si les trois qui précédent n’étaient l’occasion de tous les crimes. En effet, toutes les tentations viennent des concupiscences qui sont le plaisir de la chair, le désir de la gloire et l’ambition du pouvoir. - S. Athan. L’ennemi de notre salut s’était approché de Jésus comme d’un homme, mais n’ayant trouvé en lui aucun des caractères de ses premiers ancêtres, il se retira. - S. Ambr. Vous voyez donc que le démon n’est point opiniâtre dans ses poursuites, il cède le terrain à la véritable vertu, et s’il ne cesse point de porter envie et de haïr, il craint de revenir à la charge, parce qu’il redoute la honte de fréquentes défaites. Aussitôt donc qu’il entend le nom de Dieu, il se retire pour un temps, dit l’Évangéliste ; car il revint plus tard, non plus pour tenter le Sauveur, mais pour le combattre à force ouverte. - Théophyl. Ou bien, comme il l’avait tenté dans le désert par l’attrait de la sensualité, il se retira de lui jusqu’au temps de sa passion, où il devait le tenter par la crainte de la douleur. - S. Maxim. Ou bien encore, le démon avait suggéré à Jésus-Christ, dans le désert, de préférer les biens matériels à l’amour divin, le Sauveur lui ordonne de se retirer, ce qui était un signe de l’amour qu’il avait pour Dieu. Dans la suite, le démon s’efforça donc de lui faire transgresser le précepte de l’amour du prochain, ainsi il excitait les scribes et les pharisiens à lui dresser des embûches, alors qu’il leur enseignait les sentiers de la véritable vie pour le forcer de les haïr. Mais le Seigneur, ne perdant jamais de vue l’amour qu’il avait pour eux, ne cessait de les avertir, de les reprendre et de leur faire du bien.
S. Aug. (de l’accord des Evang., 2, 6). Saint Matthieu rapporte également l’ensemble de ces tentations, mais dans un ordre différent. Nous ne savons donc ce qui eut lieu d’abord, de la deuxième ou de la troisième tentation, c’est-à-dire si le démon fit voir au Sauveur tous les royaumes du monde avant de le transporter sur le pinacle du temple ; mais peu importe, dès lors qu’il est certain que ces deux faits sont véritables. - S. Maxim. L’un des Évangélistes a placé la seconde tentation avant la troisième ; l’autre, la troisième avant la seconde, parce que la vaine gloire et l’avarice s’engendrent mutuellement. - Orig. (hom. 29). L’évangéliste saint Jean, qui commence son Évangile par la génération divine, et donne ce magnifique exode : « Au commencement était le Verbe » (Jn 1,1), n’a pas raconté les tentations du Sauveur, parce que la divinité dont il voulait surtout parler est inaccessible à la tentation. Au contraire, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, qui avaient surtout pour objet de décrire la génération temporelle, et la vie humaine de Notre-Seigneur, nous ont raconté sa tentation.