Le Cantique spirituel · Saint Jean de la Croix
Cantique II
DEUXIÈME CANTIQUE.
L’ame veut employer des médiateurs auprès de son bien-aimé pour lui faire connaître ses douleurs. Car c’est le propre de ceux qui aiment, d’user des moyens les plus commodes à leur communication mutuelle, lorsqu’ils ne peuvent s’entrevoir ni s’entretenir familièrement. C’est dans cette pensée que l’ame envoie à son Époux ses désirs, ses ardeurs, ses soupirs, ses gémissemens comme des messagers, pour lui déclarer les plus secrets sentimens de son cœur. Elle dit donc :
Pasteurs, autant que vous êtes qui irez.
Elle appelle Pasteurs ses désirs, parce qu’ils repaissent l’ame de nourriture spirituelle. C’est aussi par leur moyen que Dieu
Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix, éd. 1849
pour entretenir cette communication. Mais quand elle dit, autant que vous êtes qui irez, elle signifie ceux-là seulement qui naissent d’un amour très-pur ; car ceux qui n’en viennent pas, ne vont point à Dieu.
Par les cabanes à la colline.
L’ame entend par ses petites maisons, les chœurs des Anges, d’autant que les prières et les soupirs des hommes montent vers Dieu, en passant par ces chœurs successivement. Elle donne le nom de montagne à Dieu soit parce qu’il est élevé comme les montagnes, soit parce qu’on voit en lui et au-dessous de lui toutes les créatures, comme on voit de petites cabanes au pied des montagnes les plus hautes. Les Anges lui offrent nos prières comme saint Raphaël offrit celles de Tobie : Lors, lui dit-il, que vous priez Dieu avec larmes, et que vous enterriez les morts, je présentais votre oraison au Seigneur.
On peut dire aussi que les Pasteurs de l’ame sont ces esprits bienheureux, non-seulement parce qu’ils portent à Dieu nos désirs et nos demandes, mais encore parce qu’ils nous rapportent ses ordres. Ce qu’ils exécutent en nourrissant nos ames, comme de bons pasteurs, des inspirations de Dieu les plus douces, et de ses dons les plus éminens ; car la majesté divine se sert de leur
ministère pour nous les donner. Ils nous protègent aussi, et nous défendent de la violence et des embûches du malin esprit.
Si par hasard vous voyez.
Comme si elle disait : Si mon bonheur veut que vous approchiez de lui, de telle sorte qu’il vous voie et qu’il vous écoute. Car quoiqu’il sache tout jusqu’aux moindres pensées de l’ame, il semble néanmoins ne voir nos besoins et n’écouter nos vœux, que quand il nous délivre de nos misères. Et pour cet effet il attend le temps convenable, comme il laissa passer quarante ans avant que de dégager les Israélites des chaînes de leurs tyrans. J’ai vu, dit-il à Moyse, l’affliction que mon peuple souffre dans l’Égypte ; j’ai entendu ses cris, et je suis venu pour le retirer de sa captivité. Et l’Ange Gabriel dit à Zacharie : Ne craignez pas, Zacharie, votre prière est exaucée. Car Dieu lui avait accordé l’enfant qu’il avait demandé depuis plusieurs années. Dieu donc ne manque jamais de nous donner son secours quand il nous est nécessaire. Car il est notre aide en nos besoins, dit David, et il nous soulage en nos souffrances.
C’est ce que l’ame prétend déclarer par ces termes : Si vous le voyez par hasard. C’est-à-dire, si le temps est arrivé où il daigne recevoir favorablement nos demandes et remplir nos espérances.
Dites-lui que je languis, que je suis tourmentée, que je me meurs.
L’ame représente ici trois maux considérables, sa maladie, sa douleur et sa mort. Car l’ame qui aime tendrement Dieu, souffre en son absence trois sortes de maladies selon ses trois puissances. Elle souffre selon l’entendement de grandes langueurs ; car elle ne voit pas Dieu qui est la santé de l’entendement. Elle souffre selon la volonté des douleurs sensibles ; car elle est privée de Dieu, qui est la joie et le soulagement de la volonté. Elle souffre selon la mémoire une mort cruelle ; car en rappelant dans l’esprit qu’elle est dépouillée de tous les biens de l’entendement, qui sont la vue de Dieu ; de tous les plaisirs de la volonté, qui sont la jouissance de Dieu, et en se représentant qu’il se peut faire qu’elle n’aura jamais ni cette vue, ni cette jouissance, ni ces consolations infinies ; en se souvenant, dis-je, de toutes ces disgrâces, elle reçoit les traits et les coups d’une mort très-dure et très-amère. Jérémie exprime admirablement ces misères spirituelles : Souvenez-vous de ma pauvreté, de l’absynthe et du fiel que j’ai bus. La pau-
vreté regarde l’entendement, en qui doivent être proprement les richesses de la sagesse de Dieu, lequel renferme, selon saint Paul, tous les trésors de la sagesse et de la science. L’absinthe, qui est fort amère, regarde la volonté, laquelle est pleine d’amertume lorsqu’elle est vide de Dieu, selon cette expression de l’Ange qui parlait à saint Jean dans l’Apocalypse : Prenez ce livre, lui dit-il, et le mangez, et vous le sentirez amer dans votre estomac. L’estomac signifie en cet endroit la volonté. Le fiel regarde enfin la mémoire ; et c’est le symbole de la mort de l’ame, suivant la pensée de Moyse quand il parle des réprouvés. Ils boiront au lieu de vin, le fiel des dragons et le venin des aspics, duquel on ne se peut guérir. Cette mort n’est autre chose que l’entière privation de Dieu.
L’ame représente ses incommodités à son bien-aimé, sans lui faire aucune demande. Car celui qui aime avec autant de discrétion que d’ardeur, se contente de faire connaître sa pauvreté à son ami, et d’abandonner le reste à sa volonté. La très-sainte Mère de Dieu en usa ainsi dans le festin des nôces qui se firent à Cana en Galilée : elle ne demanda pas ouvertement un miracle à son Fils, mais elle dit seulement que ces pau-
vres gens n’avaient plus de vin. Les sœurs de Lazare gardèrent la même méthode ; elles envoyèrent dire à Notre Seigneur ce mot : Celui que vous aimez est malade.
Trois raisons obligent l’ame à se comporter de la sorte envers Dieu : la première, il sait mieux que nous ce qui nous est expédient ; la seconde, la misère et la résignation de celui qui l’aime l’excitent plus fortement à avoir pitié de lui ; la troisième, l’ame se garantit plus sûrement de l’amour propre, en proposant simplement ses besoins à Dieu, qu’en le priant précisément de lui donner ce qu’elle désire. L’ame agit de la même manière en cette rencontre. En ne faisant que déclarer ses infirmités, elle dit autant que si elle s’exprimait en ces termes : Je suis malade, il est ma santé ; dites-lui qu’il me guérisse. Je suis tourmentée, il est ma consolation ; dites-lui qu’il me console. Je me meurs, il est seul ma vie ; dites-lui qu’il me fasse vivre.
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