Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Le Cantique spirituel · Saint Jean de la Croix

    Cantique I

    EXPLICATION des CANTIQUES SPIRITUELS de l’ame et de son divin époux

    PREMIER CANTIQUE.

    Dans ce premier Cantique, l’ame brûlant de l’amour de son Époux divin, et désirant d’être unie à lui par la vision béatifique, se plaint extrêmement de son absence, et lui expose les inquiétudes de son amour. Elle lui représente que c’est la plaie qu’elle a reçue de cet amour qui l’a engagée à se dépouiller de toutes choses pour le posséder, et qu’elle est néanmoins contrainte de souf

    frir son éloignement, ne pouvant sortir des liens de son corps pour le voir dans la bienheureuse éternité. C’est pourquoi elle lui dit :

    Où vous êtes-vous caché ?

    Comme si elle disait : Verbe éternel mon époux, montrez-moi, je vous prie, le lieu où vous vous êtes caché. C’est-à-dire, faites-moi voir votre essence. Car le lieu où le Fils de Dieu est caché, c’est le sein du Père Éternel, dit saint Jean ; c’est l’essence divine, qui nous est invisible et inconnue en cette vie. Le prophète Isaïe nous apprend la même chose en ces termes : Vous êtes véritablement un Dieu caché. Il faut remarquer ici que les communications et les connaissances de Dieu les plus grandes et les plus sublimes que l’ame puisse maintenant avoir, ne sont pas Dieu essentiellement, et n’ont nulle liaison nécessaire avec lui : de sorte qu’il demeure toujours caché à l’ame, et qu’il est toujours expédient à l’ame, quelques grandeurs qu’elle en connaisse, de croire qu’il est caché, de le chercher, et de lui dire :

    Où vous êtes-vous caché ?

    Car les goûts délicieux, les impressions divines ou les sécheresses, et la privation des consolations intérieures ne sont pas des

    preuves ou plus fortes ou plus faibles de sa présence et de sa possession : c’est pourquoi le saint homme Job a raison de dire : S’il vient à moi, je ne le verrai pas ; s’il s’en va, je ne m’en apercevrai point. Lors donc que l’ame est pénétrée de ces sentimens extraordinaires, elle ne doit pas se persuader que Dieu soit essentiellement en elle : mais aussi lorsqu’elle est vide de ces dons sensibles, elle ne doit pas s’imaginer que Dieu soit éloigné d’elle, puisqu’elle ne peut connaître par la jouissance ou par la privation de ces biens, si elle est en la grâce de Dieu ou non.

    Le dessein de l’ame est donc de demander, non pas une dévotion tendre, parce que ce n’est pas une preuve certaine de la possession de son Époux, mais la claire vue de son essence divine. L’Épouse sacrée prie dans les Cantiques le Père Éternel de lui accorder la même union avec la Divinité : Enseignez moi, dit-elle, où vous prenez à midi votre nourriture et votre repos. Car quand elle cherche où il se nourrit, elle demande qu’il lui fasse voir l’essence de son Verbe, puisque c’est dans son seul Fils qu’il prend sa nourriture. Lors aussi qu’elle désire savoir où il repose, elle souhaite que la même essence lui soit montrée, parce que le Père repose dans son Verbe, en lui donnant, par la génération éternelle, la nature et les per-

    fections divines : à midi, c’est-à-dire dans l’éternité.

    Où vous êtes-vous caché ?

    Mais celui qui veut trouver le Fils de Dieu, doit savoir que le Verbe est absolument caché avec le Père et le Saint-Esprit, dans le centre le plus intime de l’ame ; et conséquemment l’ame qui le cherche, doit sortir des créatures par le détachement de sa volonté, et entrer dans son fond le plus intérieur. C’est pourquoi je vous ai cherché, disait autrefois saint Augustin à son Créateur, courant par les rues et par les places de la grande cité de ce monde, et je ne vous ai pas trouvé ; car je cherchais dehors mal à propos, ce qui était dans moi-même . Puis donc qu’il se cache en l’ame, le contemplatif l’y doit chercher.

    Mon bien-aimé, vous m’avez abandonnée dans les gémissemens.

    L’ame l’appelle son bien-aimé, pour le rendre plus facile à écouter sa prière ; car Dieu reçoit favorablement les vœux de celui qui l’aime. Or l’ame aime véritablement Dieu, lorsqu’elle est toute à lui et avec lui, et qu’elle n’a nulle affection pour tout ce qui est hors de lui. De sorte que ceux-là se trompent qui le regardent comme leur bien-aimé, tandis que leur cœur ne s’attache pas à lui uniquement. Aussi leurs prières ne sont pas devant lui d’un grand prix ni d’une grande vertu. Pour ces paroles :

    Mon bien-aimé, vous m’avez abandonnée dans les gémissemens.

    Elles signifient que l’absence du bien-aimé fait gémir l’ame continuellement. Comme elle n’aime que lui, elle ne trouve en aucune créature ni repos ni soulagement. On juge aisément par-là, que celui qui n’a de l’amour que pour Dieu, n’en a pour aucune chose créée et ne prend aucun plaisir qu’en Dieu. Saint Paul exprime très-bien ce gémissement. Nous soupirons, dit-il, en notre cœur, après l’accomplissement de l’adoption des enfans de Dieu. Ces continuels soupirs de l’ame naissent du sentiment qu’elle a de l’éloignement de son Époux, lors principalement qu’elle a goûté les douceurs de quelque communication divine, et qu’elle sent ensuite l’amertume d’une aridité désolante et d’une affreuse solitude. C’est pourquoi elle ajoute :

    Vous avez pris la fuite comme un cerf.

    L’Épouse sainte compare, dans les Cantiques, son Époux divin à un chevreuil et à un jeune cerf, à cause de leur vitesse à fuir, et à se dérober de notre vue. De même le bien-aimé de l’ame, après l’avoir visitée par la douceur de ses grâces, se retire promptement et la plonge dans la douleur, comme elle le déclare.

    Après m’avoir blessée.

    N’étais-je pas assez affligée de votre absence, dit-elle, sans me percer avec violence de tous les traits de votre amour ? Pourquoi avez-vous augmenté les désirs que j’ai de vous posséder, et pourquoi fuyez-vous aussitôt comme un cerf, sans me permettre de jouir un moment de votre présence ? Mais outre plusieurs visites différentes que Dieu fait à l’ame pour la blesser et pour la perfectionner en son amour, il a coutume d’exciter en son cœur les mouvemens d’un amour, dont il la transperce comme autant de flèches de feu. C’est ce qu’on appelle proprement des plaies d’amour. L’ame en parle ici, et elle en est tellement embrasée, qu’elle semble sortir d’elle-même et passer à un être tout nouveau, comme un Phénix qui renaît de ses cendres. David a fait sans doute l’heureuse expérience de ce changement : Parce que, dit-il, mon cœur s’est enflammé de votre amour, et que mes reins ont été changés, j’ai été réduit au néant, j’ai été humilié sans le savoir. Le Prophète veut dire, que ses affections charnelles, qu’il exprime par ses reins, ont été changées par l’amour en affections spirituelles, et que la véhémence de l’amour a tellement épuisé et vidé l’ame de toutes choses, qu’elle ne connaît plus que l’amour di-

    vin. Cependant ce changement fait beaucoup de peine à l’ame, et la jette dans de grandes perplexités, à cause de l’extrême désir qu’elle a de voir Dieu. Si bien que la rigueur de l’amour envers elle lui paraît intolérable, non pas à cause des blessures qu’il lui fait, puisqu’elles lui sont agréables, mais à cause des langueurs où il la laisse sans lui ravir cette vie mortelle, dont la perte lui ferait la conquête du Ciel, où elle serait éternellement unie à son Époux. Ainsi elle produit sa douleur, en disant :

    Après m’avoir blessée.

    Cependant voici de quelle manière cette vive douleur se forme en son cœur. Lorsque Dieu blesse l’ame des traits enflammés de son amour, l’ame aspire incontinent à la possession de son bien-aimé, dont elle a senti le mouvement. Mais elle déplore aussitôt son éloignement, et s’abandonne aux gémissemens et aux soupirs. Car ces visites-ci ne sont pas semblables à celles où Dieu réjouit l’ame, et la rassasie de plaisirs tranquilles et continuels. Il la visite alors à dessein, non pas de la guérir, mais de la couvrir de plaies ; non pas pour la satisfaire, mais pour lui causer de nouvelles peines, parce qu’il veut augmenter ses connaissances, ses désirs et sa douleur. Comme ces nouvelles plaies d’amour la remplissent de contentement, elle mourrait volontiers mille fois, s’il était possible, pour obtenir la jouissance de son Dieu : c’est ce que le vers suivant exprime :

    Je suis sortie après vous en criant, mais vous vous en étiez déjà allé.

    Nul remède ne guérit les plaies de l’amour, si celui qui les a faites ne l’applique lui-même. C’est pourquoi l’ame sort ; elle court après celui qui l’a blessée ; elle crie à haute voix, tant la violence du feu qui la brûle est grande. Cette sortie de l’ame se prend en deux sens, ou pour sa sortie de toutes les créatures en les méprisant et en y renonçant, ou pour sa sortie d’elle-même en s’oubliant ; et c’est ce qu’elle fait, lorsqu’elle conçoit une sainte haine d’elle-même, et un ardent amour pour Dieu. Cet amour la met hors d’elle-même, la ravit en Dieu, lui fait dire mille fois : Seigneur, retirez-moi de ce monde, comme elle l’insinue par ces paroles : Je suis sortie, et j’ai crié après vous ; mais, mon divin époux, vous vous étiez déjà éloigné de moi ; car quand j’ai voulu jouir de votre présence, je ne vous ai point trouvé. Je me suis dépouillée de toutes les choses créées, et je n’ai pu m’attacher à vous ; l’amour me tient comme suspendue en l’air ; je ne suis appuyée ni sur vous ni sur moi. L’Épouse sacrée exprime la sortie de l’ame par le terme de lever. Je me leverai, dit-elle, et j’irai par les rues et par les places de la ville pour chercher celui que mon cœur chérit ; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé. C’est--

    à-dire, je m’élèverai des choses les plus basses aux plus hautes, de l’amour des créatures et de moi-même à l’amour de Dieu. Mais l’Epouse ajoute que l’amour lui a fait de grandes blessures, parce qu’elle n’a pas rencontré son bien-aimé. Car celui qui brûle de l’amour de Dieu, est fort affligé de son absence, d’autant que s’étant donné tout à lui, il ne le possède pas comme il espérait ; il s’est tout perdu soi-même pour Dieu, et Dieu ne lui donne pas la possession de lui-même pour récompense.

    Cette douleur est si excessive en ceux qui sont proches de la plus haute perfection, que si Dieu ne leur donnait du secours ils en mourraient. Ayant l’ame bien disposée à jouir de Dieu, ayant aussi goûté l’incomparable douceur de l’amour divin, ils souffrent au-delà de ce qu’on peut imaginer, parce que Dieu leur fait voir comme par de petites fentes le souverain bien, et il ne leur en accorde pas la jouissance.

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