Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    Le Cantique spirituel · Saint Jean de la Croix

    Cantique III

    TROISIÈME CANTIQUE.

    Il ne suffit pas à l’ame de prier, de désirer, de soupirer, d’employer des intercesseurs pour trouver son bien-aimé ; elle est résolue de le chercher elle-même, et d’aller après lui par les vertus, par les bonnes œuvres, par les mortifications, par la vie active et par la vie contemplative. Mais pour venir à bout de son dessein, elle rejettera tous les biens présens et tous les plaisirs du siècle. Elle se gardera aussi des efforts et des pièges du monde, de la chair et du démon ses ennemis, de peur qu’ils ne retardent son chemin et ses recherches.

    J’irai par ces montagnes.

    Elle compare les vertus aux montagnes, tant à cause de leur hauteur, qu’à cause des peines et des travaux qu’il faut essuyer pour

    y monter par les exercices de la vie contemplative. Elle entend par les rivages, les humiliations, les mortifications, le mépris de soi-même, toutes les fonctions de la vie active ; car ces deux vies sont nécessaires pour acquérir les vertus. Elle veut dire qu’elle remplira les devoirs de l’une et de l’autre vie, en s’élevant aux vertus les plus héroïques, et en s’abaissant aux actions les plus méprisables, puisque le chemin que doit tenir celui qui cherche Dieu est de faire le bien en Dieu, et d’étouffer le mal en soi-même. C’est pourquoi elle ajoute :

    Je ne cueillerai point de fleurs.

    Comme il faut avoir le cœur généreux, libre, dégagé de tout ce qui n’est pas Dieu, ou de tout ce qui ne conduit pas à Dieu, l’ame doit posséder cette liberté et cette force. C’est par ces mouvemens qu’elle ne cueillera aucune des fleurs qu’elle rencontrera en chemin, c’est-à-dire, qu’elle ne se procurera aucun plaisir. Il y a trois différences de satisfactions, les temporelles, les sensuelles, les spirituelles. Toutes également occupent le cœur et font obstacle à l’avancement spirituel de l’ame. Elle promet à Dieu, pour cette raison, de ne cueillir aucune de ces fleurs, c’est-à-dire, de ne s’arrêter ni aux biens du monde, ni à la volupté de la chair, ni aux contentemens de l’esprit, de peur qu’ils ne l’empêchent de se transporter en tous les lieux où son bien-aimé peut être. Elle suit en cette entreprise

    le conseil de David : Si vous avez des richesses en abondance, dit-il, n’y mettez point votre amour. Ce qu’on peut appliquer pareillement aux plaisirs sensuels ou spirituels ; car les plaisirs spirituels, lorsqu’on en nourrit l’esprit, sont opposés comme les autres au progrès qu’on doit faire en la vertu. Mais outre cela l’ame doit être courageuse et hardie pour ne rien craindre. C’est ce qu’elle dit en ces vers :

    Je ne craindrai pas les bêtes sauvages, Et je passerai par les forts et par les frontières.

    Elle fait ici la peinture du monde par les bêtes sauvages, du démon par les forts, de la chair par les frontières d’une province. Le monde est une bête sauvage qui menace l’ame, quand elle veut aller à Dieu, de lui faire perdre la faveur des grands, l’amitié de ses amis, l’estime et la familiarité de ses proches. Il l’intimide par la difficulté insurmontable de renoncer éternellement aux délices du siècle. Il lui fait encore plus de peur par les médisances, par le mépris, par les railleries qui viendront fondre sur elle. Ces peines empêchent quelquefois certaines personnes, non-seulement de persévérer dans la piété, mais même de commencer à servir Dieu. Mais il y en a de plus nobles et de plus fermes les difficultés, les tentations, les souffrances, les autres peines les attaquent

    par la permission de Dieu , comme des bêtes farouches, mais elles passent par ces rudes épreuves comme l’or passe par le feu, suivant cette parole du Prophète : Les justes endurent plusieurs afflictions. (Psal. 33. 20.) Cependant l’ame, qui aime ardemment son Époux, et qui le préfère à toutes les choses créées, chantera sans rien appréhender ces vers :

    Je ne craindrai pas les bêtes sauvages, Et je passerai par les forts et par les frontières.

    Elle appelle forts les démons ses ennemis, soit parce qu’ils s’efforcent avec une extrême violence de lui fermer l’entrée de ce chemin, soit parce que leurs artifices sont plus grands et leurs tentations plus fortes et plus difficiles à découvrir et à vaincre, que celles qui viennent du monde et de la chair ; soit enfin parce qu’ils se joignent à ces deux derniers ennemis, et se fortifient de leur secours pour faire une cruelle guerre à l’ame. Aussi le Prophète-roi s’en plaint : Hélas ! dit-il, les forts ont cherché mon ame pour la perdre. Et Job décrivant leur force : Il n’est point, dit-il, de puissance sur la terre, qui soit comparable à celui qui est fait pour n’avoir aucune crainte. En effet, toute la puissance des hommes est moindre que la force du démon, et la seule puissance de

    Dieu peut la surmonter comme ses seules lumières peuvent démêler ses tromperies.

    C’est pourquoi l’ame ne saurait ni résister à ses efforts sans l’oraison, ni s’apercevoir de ses piéges et de ses finesses, sans l’humilité et la mortification. Si bien que saint Paul donne justement cet avis aux fidèles : Armez-vous de toutes les armes de Dieu afin que vous puissiez vous défendre contre les embûches du démon. Car nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le sang. Le sang signifie le monde, et les armes de Dieu expriment l’oraison et la croix de Jésus-Christ, où l’humilité et la mortification paraissent davantage.

    L’ame assure encore qu’elle passera par les frontières, c’est-à-dire, par les répugnances et les révoltes de la chair contre l’esprit, parce que, comme parle l’Apôtre, la chair combat par ses désirs contre l’esprit, et s’oppose à l’avancement spirituel de l’ame. L’ame doit donc vaincre, par la force de l’esprit, toutes les oppositions, tous les appétits sensuels, toutes les inclinations naturelles. Car tandis que ces passions régneront, elles s’assujettiront tellement l’esprit, qu’il ne pourra jamais passer jusqu’à

    la véritable vie de l’ame, ni aux plaisirs solides de l’intérieur.

    Nous ne prétendons pas néanmoins exclure la vie de la grâce ; au contraire, nous la supposons : car personne ne peut sans elle s’élever à la perfection de la vie mystique, comme saint Paul l’insinue en ces termes : Si vous mortifiez par l’esprit les actions de la chair, vous vivrez. L’ame dit donc en ce Cantique qu’elle ramassera toutes ses forces pour remporter la victoire sur ses ennemis, et pour chercher son divin Époux, jusques à ce qu’elle le trouve.

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