Fragment sur la manière dont la charité employe les vertus cardinales · Saint François de Sales

    Comme la charité employe la justice

    Le second fleuve qui procédé de la charité, c’est la justice, laquelle, comme dit S. Augustin, n’est autre chose qu’un amour servant à Dieu seul, et pour cela dominant droictement à tout ce qui est subjet à l’homme. Il veut dire, Philotée, que c’est un amour par lequel nous avons une constante et perpetuelle volonté de rendre à Dieu le service qui luy est deu, et pour l’amour de Dieu ce qui appartient à un chascun.

    Or, il faut noter qu’il parle de la justice legale, ou dominante, qui est és princes et roys, lesquels doivent servir à Dieu seul, et pour le service de Dieu dominant droictement sur les peuples, par des loyx esquitables, par la distribution raysonnable et bien proportionnée des estais et offices, par l’administration de la correction et vengeance des fautes et crimes qui se commettent en la respublique. Mais au liv. 19 de la Cité, chap. 21, il desclare, plus amplement que c’est1 que la justice, disant que c’est une vertu qui rend à chascun son droict, c’est-à-dire ce qui luy appartient et luy est deu. Si que, parlant chrestiennement et joygnant les deux passages de S. Augustin en une seule instruction, nous pouvons dire que la justice n’est autre chose que l’amour de Dieu, en tant que par iceluy nous avons une constante et perpetuelle volonté de rendre à chascun ce qui luy appartient. Et certes S. Aug..... ne séparé point la justice de l’amour de Dieu, monstrant, au chap. 26, que qui ayme Dieu luy rend toute sorte de devoir, et qui ayme le prochain, n’offense personne, rend à chascun ce qui luy appartient. Car l’amour, sur toutes choses, désirant complayre à la chose aymée, luy rend premièrement tout devoir, et non-seulement tout devoir, mais tout ce dont il se peut adviser devoir ou pouvoir estre aggreable à celuy qu’il ayme. De sorte que la charité n’est autre chose qu’une justice surabondante : car, après que l’amour a fait rendre à chascun ce qu’il luy doit, il passe plus outre et donne plus qu’il ne doit selon la rigueur de la justice; et fait comme son maistre, qui ne se contente pas de donner la bonne mesure des recompenses, mais la donne bien comble, bien pressée, et sureffluente.

    Or, comme remarque le grand S. Bernard (Sec. 3), nous sommes debteurs supérieurs, inférieurs, mais à Dieu premièrement, à qui nous devons honneur, gloire, loüange, actions de grâces, et toutes sortes de sousmissions et subjettion, et pour tout ce que nous devons à Dieu.

    Or, (pour) cette reverence, nous avons une espece de vertu qui s’appelle religion, par laquelle nous rendons à Dieu la reverence, hommages et sousmissions que nous luy devons, comme à nostre souverain Seigneur et premier principe ; et pour cela nous employons ppemierement deux actes, l’un de l’entendement et l’autre de la volonté : car, en l’entendement, nous faysons cette cognoissance que le grand S. Augustin demandoit si ardemment................. et le grand S. François...........................Et sur cette cognoissance nous establissons l’acte de la volonté qui s’appelle recognoissance, c’est-à-dire la protestation de. l’excellente supériorité infinie de Dieu sur nous et de l’infinie déspendance que nous avons de Dieu. Or, cette protestation se fait intérieurement par les actes propres de nostre volonté, qui se sousmet et fait recognoissance à la divine Majesté, et par tous les autres......qui rendent tesmoignage de nostre sousmission, et extérieurement par des actes par lesquels nous desclarons cette sousmission : et delà, despendent toutes les parties et especes de la religion qui sont celles-cy :

    I. La reverence, qui est un des actes procédant de la religion, et n’est autre chose qu’une certaine vive appréhension et juste crainte de ne se pas bien comporter et manquer d’honneur et de respect envers Dieu et les choses divines; et de cette appréhension procédé un soin particulier de rendre, le plus exactement qu’il se peut, toutes sortes de tesmoignages de l’estime que nous faysons de la majesté et esminence de Dieu, et de nostre..... et de la disproportion qu’il y a entre nous et Dieu. Et cette saincte affection se respand generalement en toutes les œuvres de religion, et est contraire à la négligence et peu d’estime..... d’attention de la vénération que nous devons apporter, de la grandeur des choses divines, et de l’excellence que nous servons et honnorons. Car c’est elle qui fit prendre le soin à S. Abel de prendre le meilleur de ses trouppeaux pour offrir à Dieu, comme la nonchallance contraire fit que Caïn choysit le moindre ; c’est elle qui fit tomber en terre Daniel et les autres prophetes à moytié morts, devant la majesté de Dieu ; c’est elle qui fait qu’emmy [les tressaillemens et plus grandes consolations, nous tremblons et craignons d’estre devant une si grande Majesté; c’est elle qui fait que les séraphins mesmes voyent leurs yeux et leurs pieds, comme indignes de regarder Dieu et de s’arrester près luy ; c’est elle qui fait dire à David..... Car la grande estime de la perfection divine fait qu’on n’ose pas en parler, crainte d’en parler peu convenablement. C’est cette crainte chaste qui estant demeure és siecles des siecles; car si bien les saincts ne craignent pas d’offenser Dieu, car ils sont asseurez de vivre à jamais en sa bien-veuillance, si est-ce que l’inestimable estime qu’ils font de l’excellence divine fait qu’ils reverent sa divine Majesté, et ont une aggreable et amoureuse appréhension de sa grandeur qui les tient en une continuelle attention soigneuse et leur donne un soin perpétuellement attentif à bien exalter la divine Bonté : qui est la crainte dont il est dit que les puissances tremblent devant sa Majesté, c’est-à-dire, IV.

    elles ont un soin de l'honnorer, et l’estiment avec tant d’admiration et de vive attention, comme si elles craignoyent de se mesprendre. Car, autant que sa bonté les asseure que jamais ils ne manqueront, sa Majesté les provoque à l’attention et soin, et reverence.

    Or, cette reverence intérieure nous fait prosterner extérieurement, demeurer sur les genoux, faire desabaissemens de corps, tenir les yeux en terre, les mains joinctes, porter les voiles sur nos yeux, vestir le sac et le cilice; elle nous empesche de touscher les choses sacrées, qu’avec beaucoup de préparation et de protestation de nostre indignité; elle nous fait confesser nos miseres et la grandeur de Dieu.

    II. La dévotion en matiere de religion n’est autre chose qu’une ardeur et ferveur d’esprit qui nous rend prompts à faire tout ce qui regarde le service de Dieu, vertu toute pareille à la dévotion en matiere de charité dont nous avons parlé au commencement de VIntroduciion : car, comme l’une est une excellente charité, l’autre est une excellente affection de religion, et parce que ceux qui sont animez de cette tant desirable vertu se desdient et consacrent, donnent et addonnent totalement au service de Dieu et à tout ce qui le regarde, elle nous fait particulièrement faire la saincte offrande et abandonnement, donation et desdicace de nous-mesmes à la divine Majesté que nous avons cy-dessus marquée, par laquelle nous sommes rendus vouez, desdiez, consacrez à Dieu, et comme spécialement religieux que, au commencement de l’Eglise, on appelloit moynes, c’està-dire uns, ou unis, à cause de la saincte unyon avec Dieu, à laquelle ils se desdioyent, ou de l’unité de leur institution et profession, qui n’estoit que du seul service de Dieu, et comme parle le grand S. Denys, à raison de leur vie une et simple, non distraicte ny divisée, et ains2 toute ramassée et recueillie, pour estre toute destinée à la perfection de l’unique amour de Dieu; et parce que ceux-ci, par l’excellence de ferveur qu’ils ont en la religion, se sont devouez et desdiez à l’unique profession de servir Dieu et vaquer à son amour, on les a nommez spécialement religieux par après ; et passant plus avant, parce qu’entre ceux qui se desdient à l'unique service de Dieu, les uns le font par des simples oblations qui se font par manière de protestation et desclaration d’une volonté absolue et resolue; comme font la pluspart des oblats de S. Ambroise, les dames de la Tour des Miroüers de la congrégation de S1“ Françoise, à Rome, les vierges de Ste Ursule, et comme faysoient les hommes et les femmes du tres-sainct ordre de S. François, les Peres de la congregation de l’Oratoire et plusieurs tres-sainctes societez que Dieu a grandement benies et illustrées de plusieurs saincts et sainctes, comme de S** Catherine de Sienne et de Gennes, de S. Angele de Foligni, de S10 Elizabeth de Hongrie, S‘° Elzear, S. Yves, Sle Françoise, et en nostre aage du B. P. Philippe Nerius (1), Ste Genevieve. Les autres le font par des vœux qui sont voirement approuvez de l’Eglise, mais non pas pourtant acceptez, appliquez pour mettre la personne qui les fait en l’estat que l’on appelle regulier. Tels sont tous les vœux qui se font par les personnes seculieres, voire mesme les ecclesiastiques, encore bien que ce seroient les Vœux de pauvreté, chasteté et obeyssance, quand ils sont faits sans estre acceptez par quelque ordre qui ayt le pouvoir ou l’establissement de rendre ces membres reguliers ; les autres le font par des vœux acceptez par l’Eglise pour establir une personne en l’estat que nous appelions regulier, soit que tels vœux soyent solemnels, soit qu’ils soyent simples, comme ceux des coadjuteurs formez de lacompaignie du nom de Jésus.

    Or est-il vray que tous les vœux, autant les simples que les solemnels, ceux qui se font en la profession reguliere et ceux qui se font hors d’icelle, obligent esgalement devant Dieu, sans qu’il y ayt nulle difference ; en sorte que, qui viole les vœux simples, il est autant perüde et sacrilege, à raison du vœu comme celuy qui viole les vœux solemnels; mais pourtant ceux qui violent les vœux solemnels, ou simples, mais de religion, pechent plus grièvement que les autres, à raison du scandale qui s’ensuit (et) est plus grand; outre que, par l’establissement du droict, ils peuvent estre apprehendez, chastiez, ne pouvant ny contracter légitimement, ny rien acquérir entre les hommes, tandis qu’ils sont dans les lyens du vœu, là où ceux qui ont fait les vœux purement simples ne sont pas rendus inhabiles à contracter et acquérir entre les hommes, quoyque, devant Dieu et en conscience, ils soyent autant perfides en ce faysant que les autres.

    Or, d’autant que ceux qui, par vœu, se sont obligez aux religions appreuvées, se sont non-seulement lyez de l’obligation consciencieuse, en conscience et devant Dieu, mais aussi d’une obligation civile, ecclesiastique et devant les hommes, non-seulement sous des peines éternelles, meus aussi temporelles, non-seulement pour estre redevables et obligez en conscience, mais pour estre contraincts en effect à l’observation des vœux ; partant, on leur a donné spécialement le nom de religieux, et à leurs congrégations le nom de religions, à cause de ce lyen par lequel, outre le commun lien des ch'restiens, Us se sont relyezau devoir et à la poursuitte de la perfection par les trois vœux propres à l’obtenir, et derechef encore relyez par la sousmission aux peines et anathemes ecclesiastiques, en cas de contravention et d’infraction des vœux. Et quant aux autres personnes qui ne sont lyées que par les simples oblations (qui est un lyen de reverence, respect et vérité, car c’est une irreverence de ne point observer ce que l’on a protesté, quoyque non voué de faire devant un si grand roy et pour son service, bien que ce ne soit pas contre la fidellité, n’ayant eu aucune promesse), elles ne sont pas appellées religieuses si absolument, ains seulement devotes et desdiées à Dieu, comme aussi celles qui, par des vœux particuliers et purement simples, se sont lyées devant Dieu à l’obeyssance, pauvreté et chasteté ; car si bien elles ne sont pas moins lyées devant Dieu que les religieux, neantmoins, en la police exterieure de l’Eglise et en ce qui en despend, les religieux le sont beaucoup davantage.

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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