Des mœurs de l'Église catholique · Augustin d'Hippone
Livre I
Chapitre III : LE SOUVERAIN BIEN POUR L’HOMME. — SES CONDITIONS.
Au flambeau de la raison, cherchons donc quelle doit être la vie de l’homme. Sans nul doute nous aspirons tous au bonheur et il n’est personne au monde qui n’admette ce principe avant même qu’il soit énoncé. Or, à mon avis, on ne peut appeler, heureux, ni celui qui n’a pas ce qu’il aime, quel que soit d’ailleurs l’objet de son amour ; ni celui qui a ce qu’il aime, si ce qu’il aime lui est nuisible ; ni celui qui n’aime pas ce qu’il a, lors même que ce serait un bien excellent. En effet désirer ce que l’on ne peut obtenir, c’est être tourmenté ; c’est être trompé que d’obtenir ce que l’on ne devait pas désirer, et c’est être malade que de ne pas désirer ce que l’on doit obtenir. Rien de tout cela ne peut survenir sans produire la souffrance. La misère et la béatitude n’ont pas coutume d’habiter simultanément dans un seul homme ; dès lors aucun de ceux-là n’est heureux. Reste donc un quatrième état, seul compatible avec le bonheur ; il consiste à aimer et à posséder ce qui est le plus excellent pour l’homme. Jouir en effet, n’est-ce pas avoir à. sa disposition ce que l’on aime ? Peut-on être heureux si l’on ne jouit pas de ce qui pour l’homme est le bien par excellence ? et peut-on ne pas l’être si l’on en jouit ? Concluons dès lors que si nous aspirons à vivre heureux, nous devons pouvoir posséder notre souverain bien.
Reste donc à chercher quel est le souverain bien de l’homme, et de toute évidence ce bien ne saurait être inférieur à l’homme. Car c’est s’abaisser que de chercher ce qui est plus bas que soi. Si donc c’est une obligation pour l’homme d’aspirer au plus parfait, ce bien par excellence ne saurait lui être inférieur. Sera-ce quelque chose d’égal à lui-même ? L’affirmer c’est prétendre que parmi les biens dont on peut jouir il n’en est pas de supérieur à l’homme. Si donc nous trouvons quelque bien qui soit supérieur à l’homme tout en restant à la disposition de celui qui l’aime, nous concluons que l’homme doit tendre vers ce but manifestement supérieur à celui qui y aspire. En effet si le bonheur consiste dans la possession d’un bien tel qu’il ne peut y en avoir de plus grand, en d’autres termes, dans le bien par excellence, à quel titre peut-on appeler heureux celui qui ne possède pas encore son souverain bien ? Ou comment serait-ce le souverain bien, s’il y en a un meilleur que nous puissions posséder ? J’ajoute que le souverain bien, s’il existe, doit être tel que nous ne puissions en être privés contre notre gré. En effet nous ne saurions nous reposer pleinement dans un bien si nous sentons qu’il peut nous être arraché alors même que nous voulons le conserver et l’étreindre. Et si l’on n’est pas assuré de la possession du bien dont on jouit, pourra-t-on être heureux, avec cette douloureuse crainte de le perdre ?
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