De la Genèse contre les Manichéens · Augustin d'Hippone

    Livre I

    Chapitre III : LE CHAOS ET LA LUMIÈRE.

    Les paroles suivantes du livre de la Genèse : « Or la terre était invisible et informe8, » sont ainsi critiquées par les Manichéens. Comment, disent-ils, Dieu a-t-il fait dans le principe le ciel et la terre, si déjà la terre existait quoiqu’invisible et informe ? Ainsi en voulant blâmer les divines Écritures avant de les connaître, ils ne comprennent pas même les choses les plus claires. Se peut-il rien de plus clair que ces paroles « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; or la terre était invisible et informe ? » C’est-à-dire Dieu dans le principe fit le ciel et la terre ; et cette terre faite par Dieu était invisible et informe, avant que Dieu donnât des formes déterminées à toutes choses et réglât leurs rapports en mettant chacune à la place qu’elle devait occuper ; avant qu’il dit : « Que la lumière soit faite : Que le firmament soit fait : Que les eaux se rassemblent : Que la partie aride se montre ; » enfin avant qu’il fît ce qui est exposé dans le même livre avec tant d’ordre que les enfants peuvent le saisir. Et il y a là de si grands mystères que quiconque en sera instruit, ou bien aura pitié de la vanité de tous les hérétiques parce qu’ils sont hommes, ou bien s’en rira parce qu’ils sont superbes.

    Viennent ensuite ces paroles : « Et les ténèbres étaient sur l’abîme. » Ce que les Manichéens reprennent en disant : Dieu était donc dans les ténèbres avant qu’il ne fit la lumière ? Ils sont vraiment eux-mêmes dans les ténèbres de l’ignorance. C’est pourquoi ils n’ont point l’intelligence de la lumière où Dieu était avant qu’il fit cette lumière. Ils ne connaissent en effet d’autre lumière que celle qu’ils voient des yeux du corps. Aussi leur vénération est si grande pour ce soleil dont la vue nous est commune, non-seulement avec les plus grands animaux, mais encore avec les moucherons et les vers, qu’ils y voient une partie de la lumière où Dieu habite. Pour nous regardons comme bien différente la lumière où Dieu habite. C’est celle dont on lit dans l’Évangile : « C’était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde9. » D’ailleurs la lumière de ce soleil n’éclaire pas tout homme, mais le corps de l’homme et ses yeux mortels, inférieurs à ceux de l’aigle qui, dit-on, fixe le soleil beaucoup mieux que nous. Cette autre lumière au contraire n’agit pas sur les yeux des oiseaux sans raison : elle brille dans les cœurs purs de ceux qui croient à Dieu et qui de l’amour des choses visibles et temporelles passent à l’accomplissement des préceptes divins. Ce que peuvent tous les hommes s’ils le veulent10, parce que cette lumière incréée éclaire tout homme venant en ce monde. Ainsi les ténèbres étaient sur l’abîme avant que Dieu fit la lumière sensible, dont nous allons parler.

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