De la Genèse au sens littéral, ouvrage inachevé · Augustin d'Hippone

    Chapitre IV : SECOND VERSET DE LA GENÈSE.

    « Or la terre était invisible et sans ordre et les ténèbres étaient sur l’abîme, et l’Esprit de Dieu était porté sur l’eau. » Les hérétiques ennemis de l’ancien Testament accusent ainsi ce passage : Comment, disent-ils, Dieu a-t-il fait dans le principe le ciel et la terre, si déjà la terre existait ? Ils ne comprennent pas que ceci a été ajouté pour exposer dans quel état se trouvait la terre dont il a été dit réellement : « Dieu fit le ciel et la terre. » Il faut donc entendre ainsi le texte : « Dieu dans le principe fit le ciel et la terre ; » or cette terre que Dieu avait faite était invisible et n’offrait que désordre, jusqu’à ce que lui-même encore la fît paraître dans sa forme et passer de la confusion où elle était d’abord à l’état d’ordre qui règne entre toutes ses parties. Ou bien ne vaudrait-il pas mieux penser qu’il s’agit encore ici de la même matière qui a été précédemment désignée sous les noms de ciel et de terre ? Le sens serait celui-ci : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; » or ce qui est appelé ciel et terre en ce lieu, était une terre invisible et sans ordre et les ténèbres étaient sur l’abîme ; en d’autres termes, ce qui a été nommé ciel et terre était une matière confuse de laquelle le monde, composé de deux grandes parties qui renferment tout le reste, savoir, du ciel et de la terre, devait sortir avec une forme déterminée, après que les éléments seraient coordonnés entre eux. Cette confusion de la matière a pu être indiquée à l’intelligence du vulgaire, par les mots de terre invisible, sans ordre, sans arrangement, de ténèbres sur l’abîme, c’est-à-dire sur une immense profondeur. Ce dernier mot a pu être employé aussi pour faire entendre que nulle intelligence ne saurait comprendre la matière informe, à raison même de son informité.

    « Et les ténèbres étaient sur l’abîme. » L’abîme était-il dessous et les ténèbres dessus, comme en des lieux distincts ? Ou bien est-ce parce qu’il s’agit encore ici de la confusion de la matière ou du Chaos, comme parlent les Grecs, que l’écrivain sacré dit : « Les ténèbres étaient sur l’abîme ; » il n’y avait pas de lumière, car si la lumière eût existé, sans aucun doute elle aurait été au-dessus, pour tout éclairer au-dessous d’elle ? Aussi bien celui qui considère attentivement ce que sont les ténèbres, n’y trouve rien que l’absence de la lumière. Ces paroles donc : « Les ténèbres étaient sur l’abîme, » équivalent à celles-ci : Il n’y avait pas de lumière sur l’abîme. Ainsi donc, c’est cette matière, dont l’opération divine doit former ensuite tant d’êtres divers, qui a été appelée terre invisible et sans ordre, abîme et profondeur manquant de lumière ; elle avait été désignée aussi sous les noms de ciel et de terre comme étant l’élément du ciel et de la terre, ainsi que nous l’avons déjà dit : à moins toutefois que par les termes de ciel et de terre l’écrivain sacré n’ait voulu proposer d’abord tout l’ensemble de la création, et en montrer toutes les parties après avoir donné l’idée de cette matière universelle.

    « Et l’Esprit de Dieu était porté sur l’eau. » Jusque-là il n’a pas été dit que Dieu eût fait l’eau. Et cependant nous ne devons pas croire que Dieu ne l’ait pas créée et qu’elle ait existé avant qu’il eût encore rien fait, car il est celui de qui, par qui et en qui toutes choses ont l’être, comme le déclare l’Apôtre6. Dieu donc est aussi le créateur de l’eau et ce serait une grande erreur de croire autrement. Mais pourquoi n’a-t-il pas été dit que Dieu ait créée l’eau ? L’écrivain sacré a-t-il voulu encore appeler eau cette même matière déjà désignée sous les noms de ciel et de terre, de terre invisible, sans ordre ni arrangement et d’abîme ténébreux ? Et pourquoi ne serait-elle pas appelée eau, quand elle a pu être appelée terre, quoique rien jusque-là, ni eau, ni terre, ni aucun objet n’eût encore de forme distincte ? Mais il peut paraître convenable qu’elle ait d’abord été appelée ciel et terre ; en second lieu terre invisible, sans ordre ni arrangement, abîme sans lumière ; et eau en troisième lieu. Tirée du néant pour la formation de tous les êtres de l’univers, elle aurait été appelée d’abord ciel et terre, parce que le ciel et la terre, dont se compose le monde en devaient être formés. Elle aurait été nommée en second lieu terré informe, en désordre et abîme, parce que de tous les éléments la terre est le moins beau et a moins d’éclat que le reste. Enfin elle aurait été désignée sous le nom d’eau, pour exprimer sa souplesse entre les mains du Souverain architecte ; car l’eau est plus mobile que la terre, et comme elle se laisse travailler et mouvoir plus facilement qu’elle, cette matière première a dû s’appeler eau plutôt que terre.

    Il est vrai que l’air est lui-même plus mobile que l’eau ; et l’on croit ou l’on éprouve avec raison que l’éther est plus encore mobile que l’air. Mais ces noms d’air ou d’éther étaient moins convenables pour désigner cette matière première. Car on croit que la propriété de ces éléments est plus active que passive, tandis que c’est le contraire pour la terre et l’eau. Si ce que je dis paraît obscur, il est très clair cependant, selon moi, que le vent agite l’eau et bien des parties terrestres : or, le vent est l’air mis en mouvement et flottant en quelque sorte. Comme donc il est manifeste que l’air agite l’eau et que nous ne savons ce qui l’ébranle lui-même et en forme le vent ; qui ne voit que la matière qui se laisse mouvoir doit porter le nom d’eau plutôt que celui d’air, puisque c’est l’air qui imprime le mouvement ? Or, être mu c’est recevoir l’action, mouvoir c’est agir. Ajoutons que les productions de la terre, pour naître et se développer, sont imbibées d’eau et que l’eau semble se transformer en elles. Le nom d’eau convenait donc bien mieux à la matière pour exprimer sa souplesse entre les mains de l’ouvrier et sa transformation aux êtres formés par lui, que ne lui convenait le nom d’air, puisque ce dernier nom exprimerait sans doute sa mobilité, mais non les autres propriétés qui la distinguent. En sorte que voici tout le sens : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre, » c’est-à-dire une matière qui pût devenir le ciel et la terre ; cette matière « était invisible et sans ordre, » c’est-à-dire une masse informe, un abîme sans lumière ; cette matière cependant se montrant docile au mouvement que lui imprime l’ouvrier souverain reçoit encore le nom d’eau.

    Ainsi dans le premier de ces noms qui désignent la matière est indiquée la fin pour laquelle elle était créée ; dans le second, son défaut de forme, et : dans le troisième sa souplesse et sa docilité sous la main du grand architecte. D’abord donc elle est appelée ciel et terre parce qu’elle était faite pour devenir le ciel et la terre ; en second lieu, terre invisible et en désordre, ténèbres sur l’abîme, c’est-à-dire, matière sans forme et sans lumière ; de ce défaut de lumière son nom de terre invisible ; en troisième lieu eau, soumise à l’esprit pour prendre un état et revêtir des formes. Aussi bien l’Esprit de Dieu était-il porté sur l’eau et par l’Esprit nous devons entendre celui qui opérait ; par l’eau, la chose sur laquelle il opérait, c’est-à-dire la matière à travailler. Quand donc nous donnons à une seule et même chose ces trois noms de matière du monde, de matière informe, de matière à façonner ; au premier correspond bien la dénomination de ciel et de terre, au second celle d’obscurité ou de confusion, de profondeur ou de ténèbres, et au troisième la souplesse que considère l’Esprit de l’ouvrier souverain avant de travailler.

    « Et l’Esprit de Dieu était porté sur l’eau. » Il n’y était pas porté comme l’huile sur d’eau ou comme l’eau sur la terre, c’est-à-dire qu’il n’y était point porté pour y être contenu ; mais, s’il faut pour ceci emprunter des exemples aux choses visibles, il y était porté comme la lumière du soleil ou de la lune est portée sur le corps qu’elle éclaire. Cette lumière en effet n’est pas contenue en eux ; elle est portée sur eux, tandis que c’est le ciel qui la contient. Prenons garde aussi de nous imaginer que l’Esprit de Dieu fût part sur la matière à la façon des corps ; c’était sa puissance d’opération et d’exécution qui était portée sur les objets à faire et à former ; comme la volonté de l’ouvrier est portée sur le bois ou tout autre chose qu’il doit travailler, ou même sur les membres de son corps qu’il applique au travail. Cette comparaison, quoique déjà supérieure à toute autre que nous pouvons emprunter aux corps, est bien faible cependant, elle n’est presque rien pour nous donner une idée du mystère de l’Esprit de Dieu porté sur la matière du monde soumise à son opération Mais dans tout ce qui peut être de quelque manière saisi par les hommes nous n’en trouvons pas de plus claire ni de plus convenable pour le sujet dont nous parlons. C’est pourquoi l’on fera ici une excellente application de cette sentence de l’Écriture : « Bénissez Dieu, exaltez son nom autant que vous le pourrez, il sera toujours au-dessus de vos louanges7. » Nous parlons ainsi dans la supposition où l’esprit de Dieu signifierait le Saint-Esprit que nous adorons dans l’ineffable et immuable Trinité.

    On peut aussi l’entendre autrement et sous le nom d’esprit de Dieu comprendre une créature, savoir l’esprit vital qui maintient et fait mouvoir tout ce monde visible avec tous les corps dont il est le séjour ; et à qui le Seigneur Tout-Puissant a donné le pouvoir de lui prêter son concours pour la production des êtres qui viennent à la vie. Cet esprit étant supérieur à tout corps même aérien, puisque toute créature invisible l’emporte sur toute créature visible, ce n’est pas sans raison qu’il serait appelé Esprit de Dieu. Est-il rien en effet qui n’appartienne à Dieu parmi les êtres qu’il a créés, puisqu’il est dit de la terre même : « La terre et tout ce qu’elle renferme appartient au Seigneur8, » et puisqu’au sujet de l’univers entier nous lisons ces mots : « Toutes choses sont à vous, Seigneur, à vous qui aimez les âmes9. » Or on peut reconnaître cet esprit créé dans le passage en question, si les paroles : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre, » n’ont pour objet que les créatures visibles. On peut entendre alors que sur la matière des choses visibles, au début de leur formation, était porté un esprit invisible et cependant créé, c’est-à-dire un esprit qui n’était pas Dieu, et que Dieu avait fait et formé. Mais si l’on estime que le nom d’eau désigne la matière de toute créature soit spirituelle, soit animale et corporelle, on est de tout point obligé d’entendre ici par esprit de Dieu, cet Esprit immuable et saint qui était porté sur la matière de toutes les choses auxquelles Dieu a donné l’être et la forme.

    Au sujet de cet esprit peut naître une troisième opinion ; on peut croire que sous ce nom est désigné l’élément de l’air : de sorte que le texte suggérerait l’idée des quatre éléments dont le monde visible se compose, savoir, le ciel et la terre, l’eau et l’air. Ils n’étaient encore ni distincts ni coordonnés ; mais on les voit comme en germe dans la confusion même de la matière informe ; confusion et informité mentionnés sous les noms de ténèbres et d’abîme. Mais de ces trois opinions quelle que soit la vraie, il faut croire ; que Dieu est l’auteur et l’organisateur de toutes les choses qui ont commencé, visibles et invisibles, non pas de leurs défauts, opposés à leur nature, mais de leur nature même, et qu’il n’est absolument aucun être créé qui ne lui doit son origine et la perfection de son être.

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