De la Genèse au sens littéral, ouvrage inachevé · Augustin d'Hippone

    Chapitre III : QUE SIGNIFIENT LES PREMIERS MOTS DE LA GENÈSE ?

    On peut donc demander si ces mots : « Dans « le principe Dieu fit le ciel et la terre, » doivent être entendus seulement dans le sens historique, où s’ils signifient encore quelque chose dans le sens figuré, comment ils concordent avec l’Évangile et pour quelle raison le livre sacré commence ainsi. Prenons ces paroles au point de vue de l’histoire : le mot principe doit-il s’entendre du commencement du temps ou de la sagesse même de Dieu ? car le Fils de Dieu s’appelle lui-même principe quand on lui fait cette question : « Qui êtes-vous ? » et qu’il répond : « Je suis le principe moi qui vous parle2. » Il y a en effet, un principe sans principe et un principe ayant un autre principe. Le Père seul est principe sans principe, et de là ce point de notre foi, que tout est d’un seul principe. Pour le Fils, il est principe mais de telle sorte qu’il est engendré par le Père. La première créature intelligente peut être elle-même appelée principe pour les êtres dont elle est le chef et que Dieu a formés. Le chef en effet étant avec raison appelé principe, l’Apôtre ne dit pas dans cette gradation que la femme soit le chef de quelqu’un. Il appelle l’homme le chef de la femme, le Christ le chef de l’homme et Dieu chef du Christ3 : ainsi se rattache la créature au Créateur.

    S’il est dit : « Dans le principe », est-ce parce que les objets dont il s’agit ont été créés avant tout ? Si les anges et tous les êtres spirituels ont été faits en premier lieu, est-il impossible que le ciel et la terre aient été formés et créés d’abord ? Car il faut reconnaître que les anges sont des créatures de Dieu et ont été faits par lui. En effet le prophète parle des anges quand il dit dans le Psaume 148 e : « Dieu a commandé et tout a été fait, il a voulu et tout a été créé » Mais si les anges ont reçu les premiers l’existence, on peut demander encore : ont-ils été créés dans le temps, ou avant tous les temps, ou au commencement du temps ? Si c’est dans le temps, le temps existait donc avant qu’il y eût des anges ; et comme le temps lui-même est une créature, on doit reconnaître alors que quelque chose a été fait avant les anges. Si nous disons qu’ils ont été faits au commencement du temps, et que le temps a commencé avec eux, nous devons tenir comme erroné ce que prétendent quelques auteurs, que le temps a commencé avec le ciel et la terre.

    Si ces anges ont été formés avant le temps, il faut examiner dans quel sens viennent plus loin ces paroles : « Et Dieu dit : Qu’il y ait dans le firmament du ciel deux grands luminaires, afin qu’ils luisent sur la terre et séparent le jour de la nuit ; qu’ils servent de signes et fassent les temps, les jours et les années. » Il peut sembler ici que les temps ont commencé quand le ciel et les flambeaux du ciel ont paru et ont commencé leurs révolutions. Or si cela est vrai, si le temps a commencé avec le cours des astres qu’on dit avoir été faits le quatrième jour, comment a-t-il pu y avoir des jours avant l’existence du temps ? Cette formation des jours n’aurait-elle été rapportée lit que par égard pour notre faiblesse, pour insinuer doucement à de pauvres intelligences des choses d’un ordre plus relevé, parce que aucun récit ne peut se faire que l’on n’y distingue un commencement, un milieu et une fin ? Les flambeaux du ciel ont-ils été créés par la parole divine dans ces temps que les hommes mesurent par la durée des mouvements corporels ; dans ces temps qui en effet n’existeraient pas sans les mouvements des corps et que tout le monde connaît parfaitement ? En admettant cette hypothèse, nous devons examiner si en dehors du mouvement des corps, le temps peut exister dans le mouvement d’une créature incorporelle, telle qu’est l’âme ou l’esprit lui-même ; car sans nul doute l’âme est en mouvement dans les pensées qui l’occupent, et il y a dans ce mouvement un commencement et une suite d’idées, ce qui ne peut se comprendre qu’avec les intervalles du temps. Adoptons-nous cette opinion ? croyons-nous aussi que les anges ont été créés avant le ciel et la terre ? Nous pouvons alors concevoir que le temps ait existé avant la création de la terre et du ciel, puisqu’il y avait des créatures pour le déterminer par leurs mouvements incorporels et puisqu’il est aussi juste de le voir en elles, que de le voir dans l’âme humaine, habituée par son union avec le corps aux mouvements corporels. Mais peut-être n’y a-t-il point de temps pour les premières et les plus éminentes créatures. Quoi qu’il en soit, car c’est ici une chose des plus profondes et des plus impénétrables à l’esprit humain, on doit assurément tenir comme un point de foi, encore qu’il excède la mesure de nos connaissances, que toute créature a un commencement, que le temps lui-même est une créature, que par conséquent il a un commencement et n’est pas coéternel au Créateur.

    Il peut sembler aussi que les mots ciel et terre ont été employés pour désigner toutes les créatures ; que la voûte éthérée qui frappe nos regards, avec le monde invisible des puissances supérieures, a été appelée ciel, et que le nom de terre a été donné à toute la partie inférieure de l’univers et à l’ensemble des êtres animés qu’elle renferme. Ou bien encore, toute créature supérieure et invisible est-elle comprise sous le nom de ciel, toute créature visible sous celui de terre ; et peut-on entendre ainsi de toute la création les paroles : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre ? » Peut-être en effet convenait-il que comparativement à la créature invisible, qui serait nommée le ciel, tout ce qui est visible fût appelé terre. L’âme est invisible et néanmoins lorsqu’elle s’est enflée de l’amour des choses visibles et enorgueillie de leur acquisition, n’a-t-elle pas été désignée sous le nom de terre dans ces paroles de l’Écriture : « De quoi peut s’enorgueillir la terre et la cendre4 ? »

    Autre question : L’écrivain sacré a-t-il désigné sous les noms de ciel et de terre toutes les choses déjà distinctes, coordonnées et revêtues de leurs formes particulières ? Ou bien a-t-il donné ces noms à la matière d’abord informe de toute la création, à cette matière d’où sont ensuite venus, sur un ordre ineffable de l’Éternel, les différents êtres avec leurs proportions et leurs beautés spéciales ? Nous lisons, il est vrai : « Vous avez fait le monde d’une matière informe5. » Cependant nous ne pouvons dire que cette matière, quelle qu’elle soit, n’ait pas été créée par Celui de qui nous avouons et croyons que vient toute chose. Le monde alors désignerait l’ordre et l’harmonie qui règne entre tous les êtres déjà formés et distincts : et les noms de ciel et de terre s’appliqueraient à la matière première, comme à l’élément du ciel et de la terre : ce ciel et cette terre eussent été alors mêlés, confondus et propres seulement à recevoir leurs formes de Dieu leur auteur. C’est assez sur ces mots  : « Dans le principe Dieu fit le Ciel et la terre. » Nous nous sommes bornés à des questions aussi bien ne fallait-il là-dessus rien affirmer témérairement.

    Source du texte : Wikisource

    Lire la suite de De la Genèse au sens littéral, ouvrage inachevé

    17 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.