De la continence · Augustin d'Hippone

    Chapitre III : LUTTE DE LA CONTINENCE CONTRE LA CHAIR

    Quant à cette continence charnelle, qui conserve le nom de continence proprement dite, elle n’est souillée d’aucune transgression si le cœur conserve intacte la continence dont nous parlons. « C’est du cœur que sortent les pensées mauvaises13 », nous dit le Seigneur ; et aussitôt, voulant caractériser ces pensées, il ajoute : « les homicides, les adultères », etc. Sans énumérer tous les crimes qui sortent du cœur, il lui suffisait d’en citer pour exemple quelques-uns à l’aide desquels on pût comprendre les autres. Il suit de là qu’il n’y a de faute extérieure qu’autant que la pensée a conçu et voulu ce qui se fait au dehors. D’un autre côté, ce qui procède du cœur suffit déjà pour souiller l’homme, lors même que tout acte extérieur deviendrait impossible. Donc que dans le cœur, d’où émane tout ce qui peut souiller l’homme, règne la continence, et rien d’impur n’en sortira, et la continence restera sans tache. Sans doute un tel état ne serait pas encore la perfection, car s’il y avait perfection, toute lutte aurait cessé entre le vice et la continence. Mais puisqu’ici-bas la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair14, il nous suffit de ne point consentir au mal qui s’agite en nous. Le consentement est-il donné ? Aussitôt du cœur émane ce qui souille l’homme. Au contraire, si la continence enchaîne le consentement, la concupiscence spirituelle n’a plus rien à craindre dans sa lutte contre la concupiscence charnelle.

    Autre chose est de bien combattre, quand, comme maintenant, nous avons à résister aux attaques de la mort ; autre chose de ne plus avoir d’adversaire, ce qui n’arrivera que quand la mort dernière, notre grande ennemie, aura été détruite15. Quand donc la continence enchaîne et dompte les passions, en même temps elle aspire à l’heureuse immortalité vers laquelle tendent nos efforts, et elle repousse le mal contre lequel nous avons à combattre pendant notre mortalité. Consumée de désirs et d’affections pour l’immortalité, la continence est l’ennemie déclarée de tout ce qui est mortel ; aspirant à la gloire, elle a la honte en horreur. Il lui serait facile d’enchaîner nos passions si le mal n’avait pour nous aucun attrait, si notre bonne volonté n’avait pas à lutter contre les efforts de la concupiscence mauvaise. En effet, j’entends l’Apôtre s’écrier : « Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans ma chair. Je puis vouloir le bien, mais à l’accomplir je me trouve impuissant16 ». Dès lors, dans l’état où nous sommes, le seul bien qui nous soit possible, avec la grâce du Ciel, c’est de ne pas consentir à la concupiscence mauvaise ; ce n’est que quand cette dernière aura été détruite, que le bien sera parfait. Le même Apôtre s’écrie de nouveau : « Selon l’homme intérieur, je fais mes délices de la loi de Dieu ; mais dans mes membres, je vois une autre loi qui lutte contre la loi de mon esprit17 ».

    Cette lutte n’est connue que de ceux qui se font les champions de la vertu et les ennemis du vice, car le mal de la convoitise n’a d’ennemi que le bien de la continence. Il est même des hommes qui, entièrement étrangers à la loi de Dieu, ne regardent pas comme ennemies les concupiscences mauvaises, s’en font les esclaves aveugles et mettent leur bonheur à les satisfaire plutôt qu’à les dompter. D’autres ont connu la concupiscence par la loi. « En effet, dit l’Apôtre, c’est par la loi que nous connaissons le péché18 » ; ailleurs il ajoute : « J’aurais ignoré la concupiscence, si la loi n’avait dit : Tu ne convoiteras point19 ». Et néanmoins, tout en connaissant la concupiscence, ils se laissent vaincre par elle, parce qu’ils vivent sous une loi qui, en ordonnant le bien, ne donne pas la force de l’accomplir. Que ne vivent-ils plutôt sous le règne de la grâce qui, par l’Esprit, donne la force de faire ce que la loi ordonne ! Mais non ; et voilà pourquoi la loi les éclaire pour faire régner en eux le péché20. La défense n’a fait qu’accroître la convoitise et l’a rendue invincible. Alors, en effet, est survenue la prévarication, laquelle n’existait pas sans la loi, quoiqu’il y eût péché. « Car, dit l’Apôtre, là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de prévarication21 ». C’est ainsi que, privée du secours de la grâce, la loi, en défendant le péché, n’a fait que lui imprimer une plus grande énergie : « La force du péché, c’est la loi22 », dit toujours le même Apôtre. Il n’est pas étonnant, du reste, qu’une loi, bonne en elle-même, prête à l’infirmité humaine des forces pour le mal, puisque, pour accomplir cette loi, l’homme ne peut compter que sur ses propres forces. N’ayant aucune idée de la justice de Dieu, départie si largement à celui qui est faible ; voulant, d’un autre côté, fonder sur lui-même sa propre justification, il se révolte orgueilleusement contre la justice divine23. Je suppose, au contraire, que la loi, après avoir rendu l’homme prévaricateur, lui ouvre les yeux sur la gravité de ses blessures, lui fait sentir le besoin d’une guérison, et le met sur le chemin de la grâce ; aussitôt, à cette suavité funeste qui assurait la victoire à la concupiscence, le Seigneur oppose une suavité bienfaisante qui rehausse encore les charmes de la continence. Notre terre alors donnera en abondance les fruits dont se nourrit le soldat qui, Dieu aidant, soutient courageusement la lutte contre le péché.

    Pour ces combattants, la trompette apostolique fait retentir ce cri de guerre : « Que le péché ne règne plus dans votre corps mortel jusqu’à obéir à ses désirs, et gardez-vous de faire de vos membres des armes d’iniquité. Bien plutôt apparaissez aux yeux de Dieu comme des hommes ressuscités d’entre les morts, et faites de vos membres des armes de justice. Le péché, en effet, ne régnera plus sur vous, car vous n’êtes pas sous la loi, mais sous la grâce24 ». Et ailleurs : « Donc, mes frères, nous ne sommes plus les débiteurs du corps jusqu’à vivre selon la chair. Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si par l’esprit vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez. Car ceux-là sont les enfants de Dieu qui se laissent conduire par son Esprit25 ». Dès lors, pourvu que notre vie mortelle reste sous l’influence de la grâce, le péché, c’est-à-dire la concupiscence du péché, car c’est d’elle qu’il s’agit ici, ne régnera pas dans notre corps. Au contraire, obéir à ses désirs, c’est montrer que nous sommes soumis à son empire. Il est donc en nous une concupiscence coupable dont nous devons briser la domination ; et, à moins de vouloir qu’elle règne sur nous, il nous faut résister à ses désirs. Loin de laisser nos membres au service de la concupiscence, soumettons-les à la continence ; qu’ils deviennent des armes de justice pour Dieu, et non point des armes d’iniquité. À cette condition, le péché ne fera pas de nous des esclaves. Puisque la loi commande le bien et ne le donne pas, secouons son joug et soumettons-nous à la grâce. Alors, du moins, nous aimerons ce que la loi ordonne, et si nous servons, nous servirons librement.

    Le même Apôtre nous presse de renoncer à la vie de la chair, pour éviter la mort, et de mortifier ses œuvres, si nous voulons avoir la vie. Le cri de guerre qu’il fait entendre alors nous dévoile la lutte dans laquelle nous sommes engagés ; en même temps, il nous enflamme de courage pour combattre vivement et pour frapper de mort nos ennemis, si nous ne voulons périr sous leurs coups. Il n’est pas jusqu’à nos ennemis eux-mêmes qui ne nous soient clairement désignés, ce sont les œuvres de la chair ; frappons-les donc du glaive de la mortification. « Si, nous dit-il, vous mortifiez les œuvres de la chair, vous vivrez26 ». Enfin, il énumère ces œuvres dans son épître aux Galates : « Les œuvres de la chair, dit-il, sont évidentes : la fornication, l’impureté, la luxure, l’idolâtrie, le sortilège, la haine, les divisions, la jalousie, les animosités, les dissensions, l’hérésie, l’envie, l’ivresse, la gourmandise et autres choses semblables. Or, je vous déclare de nouveau que ceux qui s’y abandonnent ne posséderont pas le royaume de Dieu27 ». Telle est donc la guerre qu’il nous annonçait ; et pour nous lancer ardemment à la mort de ces ennemis, il faisait retentir la trompette du Christ. En effet, précédemment, il avait dit : « Je vous le déclare, laissez l’Esprit éclairer votre marche et ne suivez pas les désirs de la chair. Car la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair28 ». C’est là l’ennemi qui est en présence et qui veut enchaîner notre volonté. « Et si l’esprit est votre guide, vous n’êtes plus sous le joug de la loi29 ». Ce combat contre la chair n’est donc que pour ceux qui vivent sous l’empire de la grâce. Or, pour nous dévoiler ces œuvres de la chair, il ajoute les paroles que j’ai citées plus haut : « Les œuvres de la chair sont manifestes : la fornication », et tous les autres crimes qu’il énumère et ceux qu’il nous laisse supposer et qu’il désigne implicitement par ces mots : « et autres choses semblables ». À cette armée charnelle, l’Apôtre oppose ensuite une armée spirituelle : « Les fruits de l’Esprit, dit-il, sont la charité, la joie, la paix, la longanimité, la bonté, la confiance, la mansuétude, la continence, et contre de tels biens il n’y a point de loi30 ». Il ne dit pas : contre ces biens, car on aurait pu supposer que ce sont les seuls, quoique cependant on ait dû en appliquer les caractères à tous les biens de même espèce ; son expression est donc plus générale et désigne tous les biens semblables. Toutefois, il termine cette énumération par la continence, désirant par là que cette vertu produise sur nos esprits l’impression la plus vive et la plus durable. Et en effet, dans cette lutte de l’esprit contre la chair, la continence n’occupe-t-elle pas le premier rang ? N’est-ce pas elle qui crucifie en quelque sorte la concupiscence de la chair ? De là ce qui suit : « Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec leurs passions et leurs concupiscences31 ». C’est là l’œuvre de la continence et la mort des œuvres de la chair. Au contraire, ceux qui désertent la continence, pour suivre les attraits de la concupiscence, sont frappés mortellement par les œuvres mêmes qu’ils accomplissent.

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