De la continence · Augustin d'Hippone
Chapitre II : LA CONTINENCE DU CŒUR
« Placez, Seigneur, une garde à ma bouche et la continence sur mes lèvres5 ». Pour nous montrer plus clairement encore que c’est à la bouche du cœur qu’il appliquait ces paroles, le psalmiste ajoute aussitôt : « Ne laissez mon cœur s’incliner à aucune parole mauvaise6 ». Cette inclination du cœur est-elle autre chose que le consentement lui-même ? En effet, supposez les suggestions aussi séduisantes que possible, jusqu’à ce que le cœur ait émis son consentement, aucune parole n’a été prononcée. Au contraire, s’il a consenti, une parole intérieure a été formulée, quoique les lèvres soient restées silencieuses. Avant que la main ou telle partie du corps ait agi, l’acte est déjà accompli par le fait seul que la résolution a été prise de l’accomplir. Rien n’est encore venu frapper les sens extérieurs, et cependant la violation des lois divines est consommée ; le cœur seul s’est prononcé, le corps n’y a pris aucune part. Jamais l’homme n’agitera l’un de ses membres pour agir extérieurement, si déjà le principe de l’acte n’a été posé par la parole intérieure. C’est donc avec raison qu’il est écrit quelque part que le commencement de toute action c’est la parole. Combien d’actions faites par les hommes, pendant que leurs lèvres sont muettes, leur langue immobile et leur voix silencieuse ! Et quand leur corps agit, n’en doutez pas, c’est que leur cœur a parlé. Concluons dès lors que l’on peut être très coupable dans ses paroles intérieures et très innocent dans ses œuvres au dehors. Au contraire, avant de devenir extérieur, le péché était déjà consommé intérieurement. Voulez-vous donc jouir de cette double innocence ? Placez la continence sur les lèvres intérieures.
Cette vérité se trouve clairement formulée dans ces paroles du Sauveur : « Purifiez l’intérieur et au-dehors tout sera pur7 ». Dans une autre circonstance, réfutant les ineptes calomnies des Juifs qui reprochaient comme un crime à ses disciples de ne pas laver leurs mains avant le repas, « Ce qui souille l’homme, répond le Sauveur, ce n’est pas ce qui entre dans la bouche, mais ce qui en sort8 ». Soutenir que dans ce passage il ne s’agit que de la bouche du corps, serait une absurdité. En effet, si la manducation ne souille pas, le vomissement souillera-t-il davantage ? « Ce qui souille l’homme, ce n’est pas ce qui entre dans la bouche » ; évidemment ces premières paroles s’appliquent à la bouche proprement dite. Mais n’est-il pas aussi évident que c’est de la bouche du cœur que Jésus-Christ entend parler quand il ajoute : « Ce qui souille l’homme, c’est ce qui sort de sa bouche9 » ? Tout d’abord l’apôtre saint Pierre n’avait vu en cela qu’une parabole ; il en demande donc l’explication, et voici la réponse : « Vous aussi ne comprendriez-vous pas ? Vous ne comprenez pas que ce qui entre par la bouche descend dans l’estomac, puis est rejeté dehors ? » Il est évident que c’est par la bouche qu’entre la nourriture : mais il ne l’est pas moins que les paroles suivantes désignent la bouche du cœur ; et c’est pour vaincre sur ce point la lenteur de notre esprit que la souveraine Vérité a daigné ajouter : « C’est du cœur que sort ce que la bouche exprime10 » ; en d’autres termes : Ce que l’on vous dit de la bouche, c’est du cœur que vous devez l’entendre. Pour moi, j’envisage ces deux choses à la fois, mais l’une me sert à expliquer l’autre. L’homme intérieur a une bouche intérieure et pour la discerner il faut l’oreille intérieure. Ce qui sort de cette bouche, sort du cœur et c’est là ce qui souille l’homme. Enfin, mettant de côté ce nom de bouche, qui peut aussi s’entendre de la bouche du corps, le Sauveur manifeste encore plus clairement sa pensée en ces termes : « C’est du cœur que sortent les pensées mauvaises, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes, et c’est là tout autant de souillures pour l’homme11 ». Il n’est aucun de ces crimes qui ne soit formé par la pensée avant d’arriver à sa perpétration extérieure par les membres du corps ; et la pensée seule suffit pour souiller l’homme, quand même, en vertu d’un obstacle, les membres y resteraient étrangers. Si c’est parce que le pouvoir lui manque que la main ne se plonge pas dans le sang humain, le cœur en sera-t-il moins coupable d’homicide ? Et parce que l’on ne peut, comme on le voudrait, s’emparer du bien d’autrui, le vol en est-il moins dans la volonté ? Et si la femme que l’impudique convoite s’obstine à rester chaste, l’a-t-il moins souillée dans son propre cœur ? Si aucune prostituée ne se trouve dans le lieu de débauche, celui qui la cherche en a-t-il moins commis la fornication intérieure ? Si voulant blesser le prochain par le mensonge, le temps ou l’occasion vous manque, le faux témoignage en est-il moins prononcé sur les lèvres de votre cœur ? Ou bien, si c’est par crainte des hommes que la langue n’ose articuler le blasphème, regarderez-vous comme innocent de ce crime celui qui a dit dans son cœur : « Dieu n’existe pas12 » ? On peut en dire autant de tous les autres péchés des hommes. Le corps peut ne faire aucun mouvement, les sens peuvent tout ignorer, mais les crimes, quoique cachés, n’en sont pas moins réels ; ce qui souille, c’est le consentement de la volonté, c’est-à-dire la parole criminelle de la bouche intérieure.
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