De l'Ordre · Augustin d'Hippone

    Livre I

    Chapitre IV : RIEN ABSOLUMENT NE SE FAIT SANS CAUSE.

    Je revins donc à eux avec une joie nouvelle. Que t’en semble, dis-je à Trygétius ? J’incline beaucoup pour l’ordre, dit-il, mais je suis encore incertain, et je désire qu’un sujet d’une telle importance soit discuté très-sérieusement. Laisse à cette autre partie tes propensions, dis-je, car s’il te reste des incertitudes, tu as, je crois, cela de commun avec Licentius et avec moi. Pour moi, dit Licentius, je suis assuré de ce sentiment. Pourquoi craindrais-je de détruire, avant qu’elle soit entièrement élevée, cette muraille dont tu as fait mention ? Car, à vrai dire, la poésie ne saurait me détourner de la philosophie, autant que le désespoir de trouver la vérité. Alors Licentius, avec l’accent de la joie : Bonheur inattendu, s’écria-t-il, Licentius n’est plus académicien ! D’ordinaire il les défendait très chaleureusement. Mais lui : Silence là-dessus pour le moment, dit-il ; je ne veux pas que ce souvenir dangereux me ravisse et m’arrache à ce je ne sais quoi de divin qui a commencé de se montrer à moi, et à quoi je me suspens avec avidité. — Sentant alors en moi un bonheur plus grand que je n’osai jamais le désirer, je prononçai ce vers avec transport : « Plaise au Père des Dieux, plaise au grand Apollon, que tu commences6 ! » lui-même nous conduira « si nous le suivons où il nous ordonne d’aller et où il veut nous fixer ; c’est lui qui nous en donne l’augure et qui pénètre nos esprits7. » Celui-là n’est pas en effet le grand Apollon que stimule, dans les cavernes, dans les montagnes, dans les forêts, la vapeur de l’encens ou le désastre des troupeaux, et qui s’empare des insensés ; mais il en est un tout autre, et cet autre est grand, véridique ; pourquoi des paroles ambiguës ? C’est la Vérité même, et il a pour poètes tous ceux qui peuvent être sages. Commençons donc, Licentius ; appuyés sur la piété que nous pratiquons, étouffons sur nos pas le feu dévorant des fumeuses convoitises.

    Eh bien ! questionne, dit-il, je t’en supplie, tes paroles et les miennes suffiront peut-être pour expliquer ce je ne sais quoi de si grand. Réponds-moi d’abord, répliquai-je : d’où vient que cette eau ne te paraît point couler ainsi au hasard, mais avec ordre ; qu’elle coule dans de petits conduits de bois et qu’elle soit destinée à nos besoins, cela peut tenir à l’ordre : c’est le travail d’hommes agissant avec raison ; ils ont voulu que dans le même courant on pût boire et se laver, comme le réclamaient les besoins des lieux parcourus. Mais si ces feuilles, comme tu dis, sont tombées de manière à produire le bruit qui nous a étonnés, à quel ordre des choses rattacher ce fait ? N’est-ce pas plutôt au hasard ? Celui-là même, répondit-il, qui voit clairement que rien ne peut arriver sans cause, pourra-t-il comprendre que ces feuilles auraient dû ou pu tomber autrement ? Quoi ! veux-tu que j’explique la situation des arbres et des rameaux, la pesanteur naturelle des feuilles ? Qu’ai-je besoin d’explorer la mobilité de l’air où elles voltigent, leur lenteur à tomber et leurs chutes qui varient selon la température, leurs poids, leur configuration et tant de causes si obscures ? Tout cela échappe à nos sens et leur échappe entièrement. Toutefois, et c’est ce qui suffit à la question posée, je ne sais comment il n’est point obscur pour notre esprit, que rien ne se fait sans cause. Un questionneur importun pourra continuer à demander pour quelle cause les arbres sont plantés là ? Je répondrai que les hommes ont eu égard à la fécondité de la terre. Mais si les arbres sont stériles et produits par hasard, je répondrai que nous ne voyons pas tout, et que la nature qui les produit ne fait rien au hasard. Enfin, ou prouvez-moi qu’il est des effets sans cause, ou croyez que rien n’arrive en dehors de l’ordre certain des causes.

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