De l'Ordre · Augustin d'Hippone

    Livre I

    Chapitre III : PREMIÈRE DISCUSSION. — CE QUI Y DONNA LIEU.

    Une nuit, que j’étais éveillé, comme de coutume, je m’occupais en silence de ce qui me venait à l’esprit je ne sais d’où. Déjà le désir de trouver la vérité m’avait accoutumé à méditer ainsi ; et selon le mouvement de mes pensées, je passai sans sommeil la première ou la seconde partie, et presque toujours la moitié de la nuit. Je ne me laissais point ravir à moi-même par les études de mes élèves ; ils travaillaient pendant tout le jour seulement, et j’aurais condamné, comme un excès, qu’ils consacrassent encore les nuits à la poursuite de leur travail. Je leur avais aussi donné l’ordre de se créer une occupation en dehors de leurs livres, et d’accoutumer leur esprit à demeurer en lui-même. Donc je veillais, ai-je dit, et voilà que le son de l’eau qui coulait près des bains captiva mon oreille, et je le remarquai plus attentivement que de coutume. Je trouvais tout à fait étrange que la même eau heurtant les mêmes cailloux, rendit un son tantôt plus doux et tantôt plus éclatant. Je commençai à m’en demander la cause, et rien, je l’avoue, ne se présentait. Mais Licentius frappant de son lit la boiserie voisine, effraya des souris qui l’importunaient ; je sus ainsi qu’il était éveillé. Licentius, lui dis-je, as-tu remarqué, car je vois que ta muse t’a allumé un flambeau pour travailler2, le son inégal de cette eau ? Oui, dit-il, cela n’est point nouveau pour moi. Une nuit, en m’éveillant, le désir du beau temps me faisait prêter l’oreille, j’écoutais si la pluie tombait, et cette eau murmurait comme à présent. Trygélius parla de même ; lui aussi, couché sur son lit et dans la même pièce, veillait à notre insu, car nous étions dans les ténèbres, ce qui est presque nécessaire en Italie, même aux riches.

    Voyant que toute mon école, telle qu’elle était alors, car Alypius et Navigius étaient en ville, ne dormait non plus que moi, et que ce bruit de l’eau m’invitait à dire un mot : D’où pensez-vous, dis-je, que provienne l’inégalité du murmure de cette eau ? Car nous n’admettons pas que personne à cette heure puisse troubler le courant, soit en y passant, soit en y lavant quelque chose. Que penser, dit Licentius, sinon que les feuilles, comme en automne il en tombe continuellement et avec abondance, s’amassent dans le lit étroit du courant, sont poussées et quelquefois forcées de céder ? Or quand l’eau qui les poussait s’est écoulée, elles se rassemblent et s’entassent de nouveau, ou bien la chute inégale des feuilles qui surnagent occasionne tout autre phénomène qui arrête ou précipite le cours de l’eau. Cela me parut probable, je n’avais pas d’autre explication, et j’avouai à Licentius, dont je louai l’esprit, que, malgré mes longues recherches, je n’avais pu m’expliquer pourquoi il en était ainsi.

    Après un instant de silence : Tu avais raison, lui dis-je, de ne pas t’étonner et de le tenir intérieurement attaché à Calliope. J’avais raison, répondit-il, mais toi à ton tour tu me donnes un grand sujet d’étonnement. Lequel, dis-je ? C’est, répliqua-t-il, que tu aies pu t’étonner de cela. Et d’où vient, lui dis-je, l’étonnement, d’ordinaire ? Quelle est la mère de ce défaut3, sinon une chose inaccoutumée, en dehors de l’ordre manifeste des choses ? Oui, répondit-il, en dehors de l’ordre manifeste, j’y souscris, rien ne me paraissant arriver en dehors de l’ordre. Je ressentis alors une espérance plus vive que d’ordinaire, quand j’interroge ces jeunes gens : et voyant que l’esprit de Licentius, à peine appliqué d’hier à ces études, s’était élevé à une conception si haute et si soudaine, tandis que nous n’avions encore discuté entre nous aucune question sur ces matières : c’est bien, lui dis-je, c’est bien, c’est tout à fait bien, et tu as compris beaucoup, beaucoup entrepris ; crois-moi, tu dépasses de beaucoup l’Hélicon au sommet duquel tu t’efforces d’atteindre comme au ciel. Mais défends ton sentiment, car je vais l’attaquer. — Laisse-moi un instant à moi-même, reprit-il, je t’en prie, car mon esprit est à un bien autre sujet. — Mais moi, craignant vivement que, absorbé par la poésie, il ne fût rejeté loin de la philosophie : ma colère s’allume, lui dis-je, quand tu poursuis en chantant et en hurlant ces vers de toutes mesures ; ils vont élever entre toi et la vérité un mur plus épais qu’entre tes amants fabuleux : ceux-ci au moins soupiraient l’un après l’autre à travers les fentes de la muraille. — Licentius avait entrepris alors de chanter Pyrame4.

    — Comme j’avais parlé d’un ton plus sévère qu’il ne s’y attendait, il se tut un moment. Pour moi, laissant là l’entretien commencé, j’étais rentré en moi-même, pour ne pas occuper inutilement et maladroitement un homme si préoccupé. — Mais lui : « À mes yeux, dit-il, je suis aussi malheureux qu’une souris ; » j’ai aussi raison de le dire, qu’on le dit dans Térence. Mais aussi il m’arrivera probablement le contraire de ce qu’il ajoute. « Aujourd’hui je suis perdu5 » a-t-il dit, et moi c’est aujourd’hui peut-être que je serai retrouvé. Si vous ne méprisez pas les augures que la superstition tire des rats, si le bruit que j’ai fait a été pour ce rat ou cette souris un avertissement qui vous a fait connaître que j’étais éveillé ; s’il y a sagesse à rentrer dans sa chambre, à reposer en soi-même ; pourquoi à mon tour le bruit de ta voix ne m’avertirait-il pas de philosopher plutôt que de chanter ? Car c’est là notre vraie et inébranlable demeure, comme j’ai commencé à le croire sur les preuves que tu en donnes chaque jour. Si donc ce n’est pas t’importuner et si tu le juges à propos, demande-moi ce que tu voudras ; je défendrai de tout mon pouvoir l’ordre des choses, et je soutiendrai que rien ne se peut faire en dehors de lui. Je l’ai tellement conçu, tellement gravé dans mon esprit que, dussé-je être vaincu dans cette discussion, je n’attribuerai pas ma défaite à la témérité, mais à l’ordre même ; et ce ne sera point l’ordre, mais Licentius qui sera vaincu.

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