Contre Adimantus, manichéen · Augustin d'Hippone

    Chapitre III : LE SOMMEIL D’ADAM.

    Nous lisons dans la Genèse : « Dieu dit aussi : Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui une aide. » Et Dieu envoya à Adam un profond sommeil, et lorsqu’il fut endormi, il tira une de ses côtes, dont il forma Ève qu’il présenta à Adam, et Dieu dit : L’homme abandonnera son père et sa mère et s’attachera à sa femme »10. Les Manichéens prétendent que ce passage est en contradiction avec le Nouveau Testament, où nous lisons que Dieu forma la femme et l’unit au premier homme ; ensuite, l’Évangile met sur les lèvres de Notre-Seigneur les paroles suivantes : « Celui qui quittera sa maison, ou son épouse, ou ses parents, ou ses frères, ou ses enfants, pour le royaume de Dieu, recevra au centuple dès cette vie, et après la mort il possédera la vie éternelle »11,12,13. Cette attaque m’étonnerait de la part des Manichéens, mais je ne dois plus m’étonner de rien depuis qu’il a été dit : « Leur méchanceté les a aveuglés ». Du reste, combien de fois le Nouveau Testament ne formule-t-il pas la nécessité d’aimer son épouse ? Au lieu de dire que l’Ancien Testament est en contradiction avec cette maxime du Sauveur, qui conseille d’abandonner sa femme pour le royaume des cieux, il serait plus facile de dire que le Nouveau Testament est en contradiction avec lui-même. Et en cela, quel crime peut-il y avoir ? Avant d’accuser témérairement, il serait beaucoup mieux d’exercer son intelligence et de chercher à comprendre ce qui, pour des ignorants, paraît une contradiction.

    Les Juifs demandaient au Seigneur si, moyennant un écrit de répudiation, il était permis de renvoyer sa femme. Jésus leur répondit : « N’avez-vous pas lu que Celui qui a créé l’homme les a faits homme et femme ; et il a dit : En conséquence l’homme abandonnera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ? Ils ne sont donc plus deux, mais une seule chair. Donc ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas. » Ils lui dirent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il commandé de donner un écrit de répudiation et de renvoyer sa femme ? » Jésus leur dit : « C’est à raison de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de renvoyer vos épouses ; mais il n’en était pas ainsi au commencement. Je vous dis : Quiconque répudiera sa femme, si ce n’est pour cause de fornication, la rend adultère ; et s’il en épouse une autre, il commet l’adultère »14 Se pourrait-il une confirmation plus formelle de l’Ancien Testament, en réponse à l’ignorance des Juifs ? En même temps, le Sauveur justifie Moïse, en déclarant que c’est uniquement à cause de la dureté de leur cœur qu’il leur permit le divorce. Prétendra-t-on mettre l’Évangile en contradiction avec lui-même ? Peut-être les Manichéens vont-ils alléguer que ce chapitre n’est qu’une addition faite par ceux qui ont interpolé les saintes Écritures ; c’est là en effet la dernière ressource qu’ils emploient d’ordinaire quand ils ne savent plus que répondre. Mais alors, pourquoi n’en dirait-on pas autant du passage qu’ils citent en le mettant sur les lèvres du Seigneur : « Quiconque abandonnera sa maison, ou son épouse, ou ses parents, ou ses enfants pour le royaume des cieux », etc. ? L’erreur les aveugle tellement, qu’ils ne comprennent pas que les moyens qu’ils emploient pour se justifier ne tendent à rien moins qu’à renverser tout l’édifice de la foi chrétienne. Or, la foi et l’enseignement de l’Église catholique nous affirment que ces deux passages sont la vérité même, qu’ils ont été révélés par Dieu et qu’ils n’impliquent aucune contradiction ; car c’est Dieu qui forme l’union de l’homme et de la femme, comme c’est lui qui autorise de quitter sa femme pour conquérir le royaume des cieux. Parce que Jésus-Christ a ressuscité les morts et leur a donné la vie, est-ce que la vie elle-même ne doit plus être abandonnée pour le royaume des cieux ? Oui, sans doute, c’est Dieu qui unit la femme à son mari, et cependant, si besoin est, la femme doit être quittée pour le royaume des cieux. Ce besoin n’existe pas toujours, car l’Apôtre a dit : « Si un chrétien a une épouse infidèle et que celle-ci consente à habiter avec lui, qu’il ne la renvoie pas »15 Cela signifie que, si elle ne consent pas à habiter avec lui, c’est-à-dire si elle a en horreur la foi chrétienne, si elle ne peut le supporter parce qu’il est chrétien, il doit la quitter pour le royaume des cieux ; c’est encore la décision du même Apôtre : « Si la partie infidèle s’éloigne, qu’on la laisse, car l’épouse ou l’époux chrétiens ne sont pas condamnés à la servitude en ce point »16 Si donc quelqu’un renonce au royaume des cieux plutôt que de renvoyer une femme qui ne peut tolérer un mari chrétien, le Seigneur le désapprouve ; de même, si, au moyen du libelle de répudiation, un homme répudie sa femme sans aucune cause de fornication, ou sans se proposer le royaume des cieux, Dieu le condamne. Il n’y a donc aucune contradiction entre ces deux chapitres évangéliques, ni entre l’Évangile et l’Ancien Testament. Partout, en effet, nous voyons que la femme est unie à son mari, dans le but que tous deux méritent la possession du royaume des cieux ; d’un autre côté, et par la même raison, il est ordonné de renvoyer la femme, si elle est pour son mari un obstacle à posséder le royaume des cieux.

    De là cet avertissement donné par l’Apôtre aux deux époux : « Aimez vos épouses, comme Jésus-Christ a aimé son Église, car il s’est livré à la mort pour elle. Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur » ; car l’Église est soumise à Jésus-Christ. Cette pensée n’est-elle pas celle qui est exprimée dans l’Ancien Testament, et dont ces malheureux se raillent témérairement : « Voilà pourquoi l’homme quittera son père et sa mère, pour s’attacher à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair »17 ? C’est de ce mystère que parle l’Apôtre en ces termes : « Ce sacrement est grand, je dis en Jésus-Christ et en son Église. » Il ajoute : « Cependant, que chaque mari aime sa femme comme lui-même ; et que la femme craigne respectueusement son mari »18. Ailleurs, il attribue clairement à Dieu créateur et providence, la nature et l’union des deux sexes : « Cependant, que la femme ne soit point sans son mari, ni le mari sans sa femme, dans le Seigneur. Car comme la femme procède de l’homme, de même l’homme vient de la femme : mais tout vient de Dieu »19. Pour peu que les Manichéens étudient ces textes, ils cesseront de vouloir en imposer aux ignorants par des rapprochements trompeurs de textes qu’ils mettent fallacieusement en contradiction les uns avec les autres ; ils comprendront enfin que tout, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, a été inspiré et dicté par le souffle unique du Saint-Esprit.

    Dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe déroule les plus belles promesses en faveur de la virginité ; dans le Nouveau Testament, le Seigneur la comble de semblables éloges quand, parlant de la virginité volontaire, embrassée pour le royaume des cieux, le Seigneur ajoute : « Que celui qui peut comprendre, comprenne »20. Voici les paroles d’Isaïe : « Le Seigneur dit aux eunuques qui observent mes commandements, qui accomplissent ma volonté et qui sont dignes de mon alliance : Je leur réserverai dans ma demeure et dans mon palais une place distinguée, plus belle que celle des enfants et des filles ; je leur donnerai un nom éternel qui ne se ternira jamais »21. Sans doute, Dieu, dans ses décrets éternels sur la distribution des temps, avait condamné le peuple de l’Ancien Testament à marcher dans les ombres et les figures en attendant la venue du Sauveur ; cependant, les enseignements et les prophéties de l’Ancien Testament étaient assez clairs et assez complets pour qu’on puisse affirmer que l’on trouve dans ce Testament au moins le germe de toute la doctrine apostolique avec ses promesses et ses préceptes divins les plus relevés et les plus sublimes. Disons seulement que les saintes Écritures demandent, non pas des accusateurs téméraires et orgueilleux, mais des lecteurs intelligents et pieux.

    Source du texte : Wikisource

    Lire la suite de Contre Adimantus, manichéen

    29 chapitres dans l'app Lectio, avec plus de 500 œuvres des Pères de l'Église et des saints. 3 chapitres par mois sans compte, 15 avec un compte gratuit.