L'évangile avec les Pères

    Lc 6, 27-38

    • 7ème dimanche du Temps Ordinaire, année C

    L'évangile

    27Mais je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. 28Bénissez ceux qui vous maudissent, et priez pour ceux qui vous maltraitent. 29Si quelqu’un te frappe sur une joue, présente-lui encore l’autre ; et si quelqu’un t’enlève ton manteau, ne l’empêche pas de prendre aussi ta tunique. 30Donne à quiconque te demande, et si l’on te ravit ton bien, ne le réclame point. 31Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux. 32Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. 33Et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel gré vous en saura-t-on ? Les pécheurs aussi en font autant. 34Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Des pécheurs aussi prêtent à des pécheurs, afin qu’on leur rende l’équivalent. 35Pour vous, aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour ; et votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Très-Haut, qui est bon aux ingrats et aux méchants. 36Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux. 37Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; remettez et il vous sera remis. 38Donnez, et il vous sera donné : on versera dans votre sein une bonne mesure, pressée, secouée et débordante, car on se servira, pour vous rendre, de la même mesure avec laquelle vous aurez mesuré. »

    Bible Crampon (1923).

    Ce qu'en disent les Pères

    Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Luc, traduction de l'abbé Péronne (1868).

    Lc 6, 27-31

    Bède. Après avoir prédit à ses disciples ce qu’ils pourraient avoir à souffrir de la part de leurs ennemis, il leur apprend maintenant la conduite qu’ils devront tenir à l’égard de ces mêmes ennemis : « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez ». - S. Ambr. Ce n’est point sans raison qu’il a fait précéder d’actions toute célestes d’aussi sublimes enseignements. Il voulait enseigner aux peuples, fortifiés par ces miracles de la puissance divine, à s’avancer comme sur les pas de ces prodiges, au-delà des limites étroites de la loi. D’ailleurs, de ces trois grandes vertus, la foi, l’espérance et la charité, c’est la charité qui est la première (1Co 13,13 Ct 1,4), et c’est elle que le Sauveur nous recommande, lorsqu’il dit : « Aimez vos ennemis ». - S. Bas. (règles abrég., rép. à la quest., 176). C’est le propre des ennemis de nuire et de tendre des embûches ; tous ceux donc qui, de quelque manière que ce soit, cherchent à nuire quelqu’un, sont ses ennemis. - S. Cyr. Il fallait pénétrer de ces divins enseignements les saints docteurs qui devaient prêcher la parole du salut par tout l’univers ; car s’ils s’étaient laissé aller à tirer vengeance de leurs persécuteurs, jamais ils ne les auraient appelés à la connaissance de la vérité. - S. Chrys. (hom. 48 sur S. Matth). Il ne dit pas : Ne haïssez point, mais : « Aimez », et non seulement : « Aimez », mais : « Faites du bien à ceux qui vous haïssent ». - S. Bas. Or, l’homme étant composé d’une âme et d’un corps, nous faisons du bien à l’âme de nos ennemis en les reprenant, en les avertissant, en les amenant, comme par la main, à se convertir à une vie meilleure, et nous faisons du bien à leur corps, en leur procurant les choses nécessaires à la vie.

    « Faites du bien à ceux qui vous maudissent ». - S. Chrys. Ceux qui blessent ainsi leur âme sont bien plus dignes de larmes amères que de malédictions ; quoi de plus détestable, en effet, qu’une âme d’où sortent les malédictions, quoi de plus immonde que la langue qui les profère ? O homme, ne distillez pas ainsi le venin de l’aspic, ne vous changez pas en bête féroce ; Dieu vous a donné la bouche, non pour déchirer, mais pour guérir les plaies de vos frères ; et quant à vos ennemis, il vous ordonne de les mettre au rang de vos amis, et de vos amis les plus chers, de ceux pour lesquels vous avez coutume de prier : « Priez pour ceux qui vous persécutent », etc. Mais, au contraire, la plupart de ceux qui se prosternent la face contre terre, les mains étendues, au lieu de supplier Dieu de leur pardonner leurs crimes, l’implorent contre leurs ennemis, c’est-à-dire qu’ils se percent de leurs propres mains. Quoi, vous priez celui qui a défendu les imprécations contre les ennemis, d’écouter les malédictions que vous proférez contre eux, et vous espérez d’être exaucés, vous qui provoquez sa juste colère, en frappant votre ennemi devant son roi ? car vous le frappez réellement, sinon avec la main, au moins par vos paroles. Que faites-vous donc, ô homme ? Vous venez implorer le pardon de vos péchés, et votre bouche est remplie d’amertume, ah ! croyez-moi, c’est le temps de la pacification, de la prière, des gémissements, et non celui de la fureur. - Bède. Mais on se demande alors, pourquoi nous trouvons dans les prophètes tant d’imprécations contre les ennemis ? Nous répondons que, par ces imprécations, les prophètes ont simplement prédit ce qui devait arriver ; ainsi ce n’étaient point des vœux qui exprimaient leurs désirs, mais des prédictions qui leur étaient révélées par l’Esprit saint.

    S. Cyr. L’ancienne loi défendait toute offense envers le prochain, ou si on en avait été offensé le premier, elle défendait de dépasser dans la vengeance la mesure de l’offense qu’on avait reçue ; mais la perfection ne se trouve ici que dans Jésus-Christ et dans ses commandements : « A celui qui vous frappe sur une joue, présentez encore l’autre ». En effet, lorsque les médecins reçoivent des coups de pieds des furieux qu’ils cherchent à guérir, leur compassion pour ces malheureux redouble, et ils s’appliquent avec plus de zèle à leur guérison ; telle est la conduite que vous devez tenir à l’égard de ceux qui vous persécutent ; car ce sont eux surtout qui sont malades, ne cessez donc point de leur prodiguer des soins, jusqu’à ce qu’ils aient vomi toute l’amertume de leur âme ; alors ils vous rendront grâces, et Dieu lui-même vous couronnera, pour avoir délivré votre frère d’une maladie des plus funestes. - S. Bas. (sur Is 1, 23). Presque tous les hommes transgressent ce commandement, surtout les puissants et les princes, non seulement quand on les outrage, mais encore quand on leur manque de respect ; ils regardent comme des ennemis tous ceux qui ne leur rendent pas les honneurs dont ils se croient dignes. Or, c’est une grande honte pour un prince que de céder si facilement à la vengeance ; comment, en effet, pourra-t-il enseigner aux autres à ne point rendre le mal pour le mal (Rm 12), lui qui est si prompt à se venger de ceux qui l’offensent ?

    S. Cyr. Le Seigneur veut encore que nous professions un grand mépris pour les biens que nous possédons : « Celui qui vous prend votre manteau, laissez-le prendre aussi votre tunique ». Voilà la vertu d’une âme entièrement exempte de la passion et du désir des richesses ; en effet, celui qui est miséricordieux, doit oublier le mal qu’on lui fait, et abandonner à ses ennemis ce qu’il donnerait à ses meilleurs amis. - S. Chrys. (hom. 18 sur S. Matth). Le Sauveur ne dit pas : Supportez humblement la violence de celui qui vous outrage ; mais procédez avec sagesse, et préparez-vous à souffrir tout le mal qu’il veut vous faire ; dominez son insolence par une prudence à toute épreuve, et faites qu’il se retire couvert de honte à la vue de votre patience inaltérable. Vous me direz, comment pouvoir mettre en pratique ce précepte ? Quoi ! en voyant celui qui s’est fait homme et qui a tant souffert pour vous, vous hésitez encore, et vous demandez comment on peut pardonner à ses frères les outrages dont ils se sont rendus coupables ? Mais qui donc d’entre vous a jamais souffert d’aussi grands outrages que votre Seigneur, chargé de chaînes, flagellé de coups, couvert de crachats, et enfin mis à mort ? Il ajoute : « Donnez à quiconque vous demande ». - S. Aug. (serm. du Seig., 1, 40). Il ne dit pas : Donnez-leur tout ce qu’ils demandent, mais : « Tout ce que vous pouvez leur donner d’après les règles de la justice et de la bienséance », c’est-à-dire ce qui n’est nuisible ni pour lui ni pour vous, autant qu’il est possible à l’homme de le prévoir ; et lorsque vous lui refusez justement ce qu’il demande, il faut lui faire apprécier la justice de ce refus, et souvent vous lui ferez un présent bien supérieur à ce qu’il désire, en lui faisant comprendre l’injustice de sa demande. - S. Chrys. Nous nous rendons souvent grandement coupables, non seulement en ne donnant pas à ceux qui nous demandent, mais en les accablant de reproches. Pourquoi, dites-vous, ne travaille-t-il point ? pourquoi vit-il dans l’oisiveté ? Dites- moi, et vous-même, est-ce par votre travail que vous avez acquis les biens que vous possédez ? et si vous travaillez, est-ce pour acquérir le droit de blâmer les autres ? Quoi ! parce qu’un homme vous demande du pain et de quoi se vêtir, vous l’accusez de cupidité ? Ne lui donnez rien, soit, mais au moins ne l’outragez pas ; vous êtes sans pitié pour lui, pourquoi vouloir éteindre la compassion dans le cœur de ceux qui voudraient le secourir. Si nous donnons à tous indifféremment, nous pratiquons toujours la miséricorde. C’est parce qu’Abraham exerçait l’hospitalité à l’égard de tous, qu’il mérita de recevoir des anges. Celui qui vous demande est un homicide, un brigand, n’est-il pas au moins digne que vous lui donniez du pain ? Ne nous érigeons donc jamais en censeurs sévères des autres, si nous ne voulons être jugés aussi avec la même sévérité.

    « Si l’on vous ravit votre bien, ne le réclamez pas ». - S. Chrys. (Hom. 10 sur la 1ère Épître aux Corinth). C’est de Dieu que nous recevons tout ce que nous avons ; nous disons le mien, le tien, mais ce sont de vains mots. Vous dites que votre maison vous appartient, c’est une parole dépourvue de sens ; car l’air, la terre, les pierres appartiennent au Créateur, aussi bien que vous qui avez construit la maison. J’admets que vous en ayez la jouissance, avec quelle incertitude, tant à cause de la mort, que par suite de la vicissitude des choses humaines ? Votre vie même ne vous appartient pas, à quel titre vos biens seraient-ils à vous ? Cependant Dieu veut que les biens qu’il vous a confiés, deviennent votre propriété, mais à la condition que vous les partagerez avec vos frères ; si au contraire, vous ne les prodiguez que pour votre utilité personnelle, ils cessent d’être à vous. Or, comme le désir déréglé des richesses est une source de discussions et de procès, Notre-Seigneur fait cette recommandation : « Ne redemandez pas votre bien à celui qui vous le ravit ». - S. Aug. (disc. du Seig., 1, 26). Il veut parler ici des vêtements, des habitations, des terres, des animaux, et en général de tous les biens. Un chrétien qui possède un esclave, ne doit pas l’assimiler à la possession d’un cheval ou de l’argent ; cependant si vous traitez votre esclave avec plus d’égards que celui qui veut vous l’enlever, je ne sais si quelqu’un oserait dire qu’il ne vous est point permis de le revendiquer.

    S. Chrys. Nous avons tous en nous une loi naturelle qui nous fait discerner le vice et la vertu, le bien d’avec le mal ; aussi Notre-Seigneur ajoute : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux ». Il ne dit pas : Ne faites point vous-mêmes ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Il y a bien, en effet, deux voies qui conduisent à la vertu, s’abstenir du mal et faire le bien ; le Sauveur se contente de parler de la seconde voie qui, dans son esprit, renferme la première. Or, s’il s’était exprimé de la sorte : Voulez-vous être des hommes ? aimez les animaux, ce commandement serait assez difficile, mais il nous commande d’aimer nos semblables, pour lesquels il nous a donné une inclination naturelle, où est donc la difficulté de cette loi que nous voyons observée par les lions et les loups eux-mêmes, qu’un instinct naturel porte à s’aimer entre eux. Notre-Seigneur Jésus-Christ ne nous commande donc rien qui soit au-dessus de notre nature, il ne fait que renouveler ce qu’il a gravé lui-même dans notre conscience, et il veut que votre propre volonté devienne votre loi ; vous voulez qu’on vous fasse du bien, faites-en aux autres ; vous voulez qu’on ait compassion de vous, commencez par avoir compassion du prochain.

    Lc 6, 32-37

    S. Chrys. Le Seigneur venait de commander l’amour des ennemis, mais n’allez pas croire qu’il parle ici hyperboliquement et pour inspirer un sentiment de crainte ; car écoutez la raison de ce commandement : « Et si vous aimez ceux qui vous aiment, quel est votre mérite ? » Plusieurs causes concourent à former les affections, mais l’affection spirituelle est supérieure à toutes les autres, elle ne reconnaît pour principe et pour cause, rien de terrestre, ni les bienfaits, ni la nature, ni le temps, mais elle descend directement du ciel. Quoi d’étonnant qu’elle se forme indépendamment de tout bienfait, puisqu’elle ne peut être ébranlée par les mauvais traitements ? Un père outragé, rompt les liens d’amour qui l’attachaient à son épouse ; une femme se sépare de son mari à la suite de querelles domestiques ; un enfant regarde comme un fardeau un père dont les jours se prolongent dans un âge avancé ; mais, au contraire, saint Paul allait vers ceux qui voulaient le lapider pour leur faire du bien (Ac 14) ; Moïse tourmenté, et comme lapidé par les Juifs, se venge en priant pour eux (Ex 17). Ayons donc une profonde vénération pour les amitiés spirituelles, parce qu’elles sont indissolubles. Notre-Seigneur ajoute, pour stimuler les indifférents : « Les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment », comme s’il disait : Je veux que vous vous éleviez à une vertu plus éminente, voilà pourquoi je vous commande d’aimer non seulement vos amis, mais même vos ennemis ; car il est naturel à tous les hommes de faire du bien à ceux qui leur en font. Il leur apprend donc qu’il exige d’eux plus qu’il n’est ordinaire aux pécheurs de faire, quand ils se montrent bienfaisants pour leurs amis : « Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quel est votre mérite ?

    Bède. Ce n’est pas seulement l’affection et les bienfaits des pécheurs qu’il déclare sans mérite et sans fruit, mais aussi le prêt fait dans les mêmes conditions. « Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quel est votre mérite ? Car les pécheurs eux-mêmes prêtent à leurs semblables, pour en recevoir l’équivalent ».

    S. Ambr. La philosophie divise la justice en trois parties, l’une qui a Dieu pour objet et qu’on appelle religion ; la seconde, qui comprend les devoirs envers les parents et le reste du genre humain ; la troisième, qui s’étend aux morts, et nous oblige de leur rendre convenablement les derniers devoirs. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, s’élevant au-dessus des prescriptions de la loi et des oracles des prophètes, étend l’obligation de faire du bien jusqu’à ceux qui nous ont fait tort : « Pour vous, aimez vos ennemis », etc. - S. Chrys. En agissant ainsi, vous ferez beaucoup plus pour vous que pour eux-mêmes ; quant à eux, ils ont l’affection de leur semblable, mais pour vous, vous devenez semblable à Dieu. Or, c’est un acte de grande puissance, que de combler de nos bienfaits ceux qui cherchent à nous faire du mal, comme Notre-Seigneur nous le recommande ; car, comme l’eau jetée sur une fournaise ardente, suffit pour l’éteindre, tel est l’effet de la raison jointe à la douceur ; en effet l’humilité et la douceur sont à la colère, ce que l’eau est au feu, et de même que le feu ne peut éteindre le feu, ainsi la colère ne peut apaiser la colère.

    S. Grég. de Nysse. (disc. contre les usur). L’homme doit éviter cette damnable cupidité qui lui fait demander à l’indigent un produit de l’or ou de l’argent qu’il lui prête, et exiger les fruits d’un métal stérile, c’est le sens de cette recommandation : « Prêtez sans en espérer rien », etc. Celui qui traitera de vol et d’homicide la funeste invention de l’usure, ne se trompera pas ; car quelle différence entre celui qui perce les murs pour s’emparer du bien qui ne lui appartient pas, et celui qui s’approprie le gain illicite, produit par l’argent qu’il a prêté ? - S. Bas. Dans la langue grecque, ce genre d’avarice est justement appelé t ü6ïò, enfantement, à cause de sa malheureuse et coupable fécondité. En effet, ce n’est qu’avec le temps que les animaux grandissent et se reproduisent, mais à peine l’usure a pris naissance, qu’elle devient féconde. Les animaux les plus précoces à se reproduire, cessent aussi plus tôt d’engendrer ; mais l’argent des avares ne fait que se multiplier d’années en années. Les animaux, en transmettant à leurs petits la faculté d’engendrer, cessent eux-mêmes d’engendrer, mais l’argent des avares produit continuellement de nouveaux fruits, et renouvelle les premiers. Ne vous exposez donc point aux mortelles atteintes de ce monstre cruel. Que vous servirait-il, en effet, d’éviter l’indigence actuelle, si elle doit revenir bientôt fondre sur vous, plus grande et plus écrasante ? Demandez-vous comment vous pourrez rendre ce que vous empruntez ; comment l’argent pourra se multiplier assez dans vos mains, pour qu’une partie vous soulage de votre indigence, qu’une autre représente et conserve le capital, et qu’une troisième produise l’intérêt. Mais me direz-vous, comment faire pour vivre ? Travaillez, mettez-vous en service, mendiez enfin s’il le faut, tout est préférable à un emprunt usuraire. Vous me direz encore : Qu’est-ce que le prêt sans espérance d’intérêt ? Méditez la vertu de la parole divine, et vous admirerez la miséricorde de son auteur. Lorsque vous donnez au pauvre pour l’amour de Dieu, vous faites à la fois un prêt et un don ; un don, car vous n’espérez point d’intérêt ; un prêt, parce que la bonté de Dieu se charge de vous rendre ce que vous donnez au pauvre, comme le Sauveur vous en assure : « Car votre récompense sera grande ». Est-ce que vous refuseriez d’avoir le Tout-Puissant pour caution et pour débiteur ? Quoi ! vous acceptez la caution d’un homme riche, et vous refuseriez la caution que Dieu vous donne pour le pauvre ? - S. Chrys. (hom. 3 sur la Genèse). Considérez l’admirable nature du prêt : L’un reçoit, et c’est un autre qui s’oblige à payer ce qu’il doit, c’est-à-dire le centuple dans le temps présent, et après cette vie, la vie éternelle.

    S. Ambr. Qu’elle est grande la récompense de la miséricorde, puisqu’elle nous donne droit à l’adoption divine : « Et vous serez les enfants du Très-Haut ». Pratiquez donc la miséricorde, pour mériter la grâce qui lui est promise. La bonté de Dieu s’étend sur tous les hommes, il fait tomber la pluie sur les ingrats, la terre féconde ne refuse pas ses fruits aux méchants : « Car il est bon aux ingrats et aux méchants ». - Bède. Soit qu’il leur donne les biens temporels, soit qu’il inspire, par sa grâce, le goût des biens célestes.

    S. Cyr. Quelles sont donc grandes les prérogatives de la miséricorde ! elle nous rend semblables à Dieu, elle imprime dans notre âme comme le sceau de la nature divine : « Soyez donc miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux », etc. - S. Athan. (disc. 4 contre les Ariens). C’est-à-dire que la considération des bienfaits qu’il répand sur les hommes doit nous porter à leur faire du bien, non point en vue des hommes, mais en vue de Dieu, afin d’obtenir de lui seul, et non pas des hommes, la récompense de nos œuvres de charité.

    Lc 6, 37-38

    S. Ambr. Notre-Seigneur condamne ensuite le jugement téméraire, et vous défend de vous rendre les juges des autres, alors que votre conscience vous accuse vous-même : « Ne jugez point ». - S. Chrys. (Ch. des Pèr. gr). Ne jugez pas ceux qui sont placés au-dessus de vous ; disciples, ne jugez pas vos maîtres ; pécheurs, ne jugez pas ceux qui sont innocents ; contentez-vous, sans leur faire de reproches, de les avertir et de les corriger avec charité. Gardez-vous aussi de juger dans les choses incertaines et douteuses qui n’ont pas le caractère du mal, ou qui ne sont ni graves ni défendues. - S. Cyr. Notre-Seigneur veut réprimer ici cette détestable passion qui domine nos âmes, et qui est le principe et l’origine de nos superbes mépris. On en voit, en effet, un grand nombre qui, au lieu de s’observer eux-mêmes, et de vivre selon les prescriptions de la loi de Dieu, ne s’occupent qu’à examiner la conduite des autres ; et dès qu’ils y surprennent quelques faiblesses, oubliant leurs propres passions, ils en font le sujet de leurs conversations malignes. - S. Chrys. (lettre à Démét). A peine trouverez-vous un seul homme (père de famille ou vivant dans le cloître), qui soit exempt de ce défaut ; cependant, ce sont là autant de tentations dangereuses du démon ; car celui qui juge sévèrement les fautes d’autrui, n’obtiendra jamais le pardon de ses propres fautes : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ». En effet, celui qui est doux et miséricordieux pour les autres, a beaucoup moins à craindre pour ses péchés ; mais celui qui est dur et sévère pour ses frères, ajoute à ses propres crimes. - S. Grég. de Nysse. Ne vous hâtez donc pas de juger rigoureusement vos serviteurs, si vous ne voulez être traités de même ; car par ce jugement sévère vous vous attirez une condamnation plus rigoureuse : « Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés ». Notre-Seigneur ne défend donc pas le jugement accompagné de clémence et suivi du pardon. - Bède. Le Sauveur résume ensuite, dans une courte sentence, tous les commandements qu’il avait faits sur les rapports que nous devons avoir avec nos ennemis : « Pardonnez, et il vous sera pardonné », etc. C’est-à-dire qu’il nous ordonne de pardonner les injures, et de répandre des bienfaits sur nos ennemis, si nous voulons obtenir le pardon de nos péchés, et la vie éternelle pour récompense.

    S. Cyr. Il nous montre ensuite avec quelle munificence, avec quelle libéralité nous serons récompensés par le Dieu qui donne avec largesse à ceux qui l’aiment : « Ils verseront dans votre sein une bonne mesure, pressée et remuée, et se répandant par dessus les bords ». - Théophyl. C’est-à-dire : De même que pour mesurer largement une mesure de farine, vous la pressez, vous l’agitez, et vous en versez jusqu’à la faire déborder ; de même le Seigneur versera dans votre sein une mesure abondante, et qui, pour ainsi dire, se répandra par dessus les bords. - S. Aug. (Quest. évang., 2, 8). Il dit : « Ils verseront », car ils recevront la récompense céleste par les mérites de ceux auxquels ils auront donné, ne fût-ce qu’un verre d’eau froide, parce qu’ils étaient disciples de Jésus-Christ (Mt 10,42).

    « On usera pour vous de la même mesure dont vous aurez usé pour les autres », etc. - S. Bas. La mesure dont chacun de vous se sert dans le bien qu’il opère, comme dans le mal qu’il commet, sera aussi la mesure des récompenses ou des châtiments qu’il recevra. - Théophyl. Mais peut-être nous fera-t-on cette question tant soit peu subtile : Si la récompense est si abondante, comment peut-on dire qu’elle est égale à la mesure dont nous nous sommes servi ? Nous répondons que Notre-Seigneur ne dit point : Il vous sera donné dans une mesure égale en quantité, mais : « Dans la même mesure ». Vous avez bien agi, on agira bien à votre égard, ce qui est rendre la même mesure ; mais Notre-Seigneur dit que cette mesure sera surabondante, parce qu’il rendra mille fois plus de bien qu’on en a fait. Il en est de même pour le jugement ; celui qui juge, et qui est ensuite jugé, reçoit dans la même mesure, mais il sera jugé plus sévèrement qu’il n’a jugé lui-même son semblable ; en cela la mesure est surabondante. - S. Cyr. L’Apôtre résoud cette difficulté, lorsqu’il dit : « Celui qui sème peu (c’est-à-dire en petite quantité et d’une main avare), moissonnera peu (c’est-à-dire une moisson peu abondante) ; et celui qui sème dans les bénédictions, moissonnera aussi dans les bénédictions (c’est-à-dire avec abondance) » (2Co 9,6). Si on ne possède rien, on n’est pas coupable en ne donnant point ; car Dieu nous tient compte des biens que nous avons, et non de ceux qui ne sont pas en notre possession.

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