L'évangile avec les Pères
Jn 2, 1-11
- 2ème dimanche du Temps Ordinaire, année C
L'évangile
1Et le troisième jour, il se fit des noces à Cana en Galilée ; et la mère de Jésus y était. 2Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples. 3Le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont point de vin. » 4Jésus lui répondit : « Femme, qu’est-ce que cela pour moi et vous ? Mon heure n’est pas encore venue. » 5Sa mère dit aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira. » 6Or, il y avait là six urnes de pierre destinées aux ablutions des Juifs, et contenant chacune deux ou trois mesures. 7Jésus leur dit : « Remplissez d’eau ces urnes. » Et ils les remplirent jusqu’au haut. 8Et il leur dit : « Puisez maintenant, et portez-en au maître du festin ; » et ils en portèrent. 9Dès que le maître du festin eut goûté l’eau changée en vin (il ne savait pas d’où venait ce vin, mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient), il interpella l’époux, 10et lui dit : « Tout homme sert d’abord le bon vin, et, après qu’on a bu abondamment, le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon jusqu’à ce moment. » — 11Tel fut, à Cana de Galilée, le premier des miracles que fit Jésus, et il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.
Bible Crampon (1923).
Ce qu'en disent les Pères
Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Jean, traduction de l'abbé Péronne (1868).
Jn 2, 1-4
S. Chrys. (hom. 21 sur S. Jean). Jésus est invité à ces noces, parce qu’il était très connu dans la Galilée : « Et trois jours après il se fit des noces à Cana, en Galilée ». - Alcuin. La Galilée est une province de la Palestine, dans laquelle se trouve le bourg de Cana. - S. Chrys. (hom. précéd). Le Sauveur est invité à ces noces, non pas comme un personnage considérable, mais simplement comme une connaissance ordinaire. C’est ce que semble indiquer l’Évangéliste en ajoutant : « Et la mère de Jésus y était », c’est-à-dire qu’ils invitèrent le fils, parce qu’ils avaient invité la mère : « Et Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples ». En se rendant à cette invitation, il ne considère pas les intérêts de sa dignité, mais le bien qui peut en résulter pour nous ; il n’a pas dédaigné de prendre la forme d’esclave, il ne dédaigne pas davantage de se rendre aux noces de ses serviteurs. - S. Aug. (serm. 41 sur les par. du Seig). Que l’homme rougisse donc de son orgueil, en voyant comment un Dieu pratique l’humilité. Entre autres raisons, le Fils de Dieu assiste à ces noces pour montrer que c’était lui qui, avant son incarnation et lorsqu’il était dans le sein de Dieu le Père, avait institué le mariage.
Bède. (hom pour le 18 dim. après l’Epiphan). La démarche pleine de condescendance de Jésus, en assistant à ces noces, confirme la foi des chrétiens, et démontre combien est condamnable l’erreur de Tatien et de Marcion, qui déclarent le mariage illicite. Si le lit nuptial, orné de la pureté requise, et le mariage, contracté avec la chasteté voulue, étaient illicites, le Seigneur n’eût jamais voulu assister à ces noces. La chasteté est bonne, la continence des veuves est meilleure, la perfection virginale est bien supérieure ; Notre-Seigneur donc pour approuver le choix de ces divers états de vie, et discerner cependant le mérite de chacun, a daigné naître du sein immaculé de la Vierge Marie ; aussitôt sa naissance, il a voulu recevoir les bénédictions de la prophétesse Anne qui était veuve, et, dans sa jeunesse, il honore de la présence de sa haute vertu les noces auxquelles il est invité.
S. Aug. (Traité 8 sur S. Jean). Qu’y a-t-il d’étonnant que le Fils de Dieu se soit rendu à ces noces, lui qui est venu dans le monde pour célébrer des noces toutes divines ? Il a, en effet, une épouse qu’il a rachetée de son sang, à laquelle il a donné l’Esprit saint pour gage, et qu’il s’est unie dans le sein de la Vierge Marie. Le Verbe est lui-même époux, et la nature humaine est son épouse, et l’un et l’autre forment un seul Fils de Dieu, comme un seul Fils de l’homme. Le sein de la Vierge Marie a été le lit nuptial, d’où il s’avance comme un époux qui sort de sa chambre nuptiale (Ps 18,6).
Bède. Ces noces ont lieu trois jours après l’arrivée de Jésus en Galilée ; et cette circonstance n’est pas sans mystère. Le premier âge ou le premier jour du monde, avant la loi, a été éclairé par les exemples éclatants des patriarches ; le second sous la loi, par les oracles des prophètes ; le troisième sous la grâce, par les écrits des Évangélistes, et c’est dans ce troisième jour, que Notre-Seigneur a voulu naître dans une chair mortelle. Ces noces ont lieu à Cana, en Galilée, c’est-à-dire (d’après la signification de ces deux mots), dans le zèle de la transmigration, et cette circonstance apprend à ceux qui veulent se rendre dignes de la grâce de Jésus-Christ, qu’ils doivent être enflammés du zèle d’une religion véritable, et passer des vices à la pratique des vertus et des choses de la terre à l’amour des biens célestes. Pendant que le Seigneur prend part au repas des noces, le vin vient à manquer, et il le permet pour faire éclater, par la création d’un vin plus exquis, la gloire qui est comme cachée dans l’Homme-Dieu : « Et le vin, venant à manquer, la mère de Jésus lui dit : Ils n’ont plus de vin ».
S. Chrys. (hom. 21 sur S. Jean). Il est important d’examiner d’où venait à la mère de Jésus cette haute idée qu’elle avait de son Fils, alors qu’il n’avait encore fait aucun miracle, puisque l’Évangéliste fait plus loin cette remarque : « Ainsi Jésus fit à Cana, en Galilée, le premier de ses miracles », etc. Nous répondons que sa gloire et sa puissance commençaient à se révéler par le témoignage de Jean, et par ce que Jésus lui-même avait dit à ses disciples. D’ailleurs, et bien auparavant, sa conception toute divine, et les prodiges qui entourèrent son berceau, avaient donné à Marie la plus haute idée de l’enfant dont elle était mère. Saint Luc confirme cette explication, lorsqu’il dit : « Et sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur » (Lc 2,19). Pourquoi donc Marie ne l’a-t-elle pressé plus tôt de faire des miracles ? C’est qu’il commençait seulement alors sa vie publique ; jusque-là sa vie extérieure avait été celle d’un homme ordinaire, et sa mère n’avait osé lui faire une demande semblable. Mais dès qu’elle eut appris le témoignage que Jean lui avait rendu, et qu’elle l’eut vu entouré déjà de disciples, elle lui fait cette prière avec confiance. - Alcuin. Marie représente ici la synagogue qui presse Jésus-Christ de faire un miracle ; car les Juifs avaient coutume de faire de semblables demandes.
« Jésus lui répondit : Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » - S. Aug. (Traité précéd). Il en est qui osent contredire l’Évangile, affirmer que Jésus n’est point né de la Vierge Marie, et ils cherchent à appuyer leur erreur sur ces paroles de Jésus à Marie. Comment, objectent-ils, regarder comme sa mère celle à qui Jésus ne craint pas de dire : « Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » Mais quel est donc celui qui présente ces dernières paroles du Seigneur à notre foi ? c’est Jean l’Évangéliste ; mais n’est-ce pas lui aussi qui vient de nous dire : « Et la mère de Jésus était là ? » Pourquoi s’exprime-t-il de la sorte ? c’est que les deux choses sont vraies. Mais Jésus s’est-il donc rendu à ces noces pour enseigner aux enfants à mépriser leurs mères ? - S. Chrys. (hom. 21). Voulez-vous savoir le respect profond que Jésus avait pour sa mère ? écoutez saint Luc qui vous dit que « le Sauveur était soumis à ses parents ». Tant que les parents, en effet, ne s’opposent pas à l’accomplissement de ce que Dieu demande de nous, c’est un devoir de leur être soumis. Mais quand leurs exigences sont inopportunes, et tendent à nous arracher à nos devoirs religieux, il n’est plus sûr de leur obéir.
S. Aug. (du symbole, 2, 5) Jésus, en tant qu’homme, était inférieur à Marie, et il lui était soumis ; mais en tant que Dieu, il était au-dessus de toutes les créatures. C’est donc pour bien distinguer entre l’homme et Dieu, qu’il dît à Marie : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » - S. Chrys. (hom. 21). Le Sauveur fait encore cette réponse pour une autre raison, il ne veut pas que ses miracles soient l’objet du moindre soupçon. En effet, c’étaient à ceux qui manquaient du vin, et non à sa mère, de lui faire cette demande. Il veut donc montrer qu’il fait toutes ses actions en temps convenable, avec discernement et sans aucune confusion. C’est pour cela qu’il ajoute : « Mon heure n’est pas encore venue », c’est-à-dire, je ne suis pas encore connu de ceux qui sont ici ; ils ne savent pas encore que le vin manque, laissez-les donc s’en apercevoir tout d’abord. Celui qui n’a pas éprouvé la nécessité d’un bienfait, n’en comprendra pas non plus l’importance.
S. Aug. (du symbole, 2, 5). Ou bien encore, Notre-Seigneur répond de la sorte, parce qu’en tant qu’il était Dieu, il n’avait point de mère ; il en avait une en tant qu’homme, mais le miracle qu’il devait opérer était l’œuvre de la divinité, et non de la faible nature humaine. Cependant la mère de Jésus le pressait de faire ce miracle. Mais Jésus, alors qu’il allait accomplir les œuvres divines, semble méconnaître le sein où il a été conçu, et il dit à sa mère : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » paroles dont voici le sens : Vous n’avez pas engendré la puissance qui doit en moi opérer ce miracle, c’est-à-dire ma divinité. (Il l’appelle femme, pour désigner son sexe, et non pour l’assimiler aux femmes ordinaires). Mais comme c’est vous qui avez engendré ce qu’il y a de faible en moi, je vous reconnaîtrai lorsque cette faible nature humaine sera suspendue à la croix. Voilà pourquoi il ajoute : « Mon heure n’est pas encore venue », c’est-à-dire, je vous reconnaîtrai lorsque cette humanité, dont vous êtes la mère, sera attachée à la croix. C’est alors, en effet, qu’il recommande sa mère à son disciple, parce qu’il allait mourir avant elle, et qu’il devait ressusciter avant sa mort. Remarquez qu’à l’exemple des manichéens qui cherchent un appui à leurs pernicieuses erreurs dans ces paroles : « Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » les astrologues veulent autoriser leur système erroné sur ces autres paroles du Sauveur : « Mon heure n’est pas encore venue ». Vous voyez, disent-ils, que Jésus-Christ était assujetti au destin, puisqu’il déclare lui-même que son heure n’est pas encore venue. Qu’ils se rendent donc à ces paroles du Fils de Dieu, lorsqu’il dit : « J’ai le pouvoir de quitter la vie, et de la reprendre ensuite » (Jn 10,18) ; qu’ils cherchent le véritable sens de ces paroles : « Mon heure n’est pas encore venue » ; qu’ils cessent d’asservir au destin le Créateur du ciel, car en supposant même l’influence des astres sur la destinée de l’homme, le Créateur des astres devait être nécessairement affranchi de cette influence. Ajoutez que non seulement Jésus-Christ ne fut point soumis à cette destinée fatale, ni vous, ni un autre, ni aucun homme que ce soit. Que signifient donc ces paroles : « Mon heure n’est pas encore venue ? » C’est qu’il avait le pouvoir de mourir quand il le voudrait, et que le temps ne lui paraissait pas encore venu d’user de ce pouvoir. Il voulait auparavant appeler ses disciples autour de lui, annoncer le royaume des deux, opérer les prodiges et les miracles qui devaient faire reconnaître sa divinité, et aussi manifester son humilité en se soumettant à toutes les infirmités de notre nature mortelle. Lorsqu’il eut accompli suffisamment ces divers desseins, l’heure vint pour lui, non l’heure de la nécessité, mais celle de sa volonté, non l’heure imposée par la fatalité, mais déterminée par sa puissance.
Jn 2, 5-12
S. Chrys. (hom. 22 sur S. Jean). Bien que Jésus vienne de dire à sa mère : « Mon heure n’est pas encore venue », il se rend cependant à ses désirs, et démontre amplement par là qu’il n’était point soumis à l’heure. Car s’il était assujetti à une heure déterminée, comment se fait-il qu’il opère ce miracle avant que l’heure soit arrivée ? Un autre motif de cette conduite, c’est le témoignage d’honneur qu’il veut donner à sa mère, pour ne point paraître la contredire et la couvrir de honte devant tant de témoins ; car elle avait fait approcher les serviteurs, pour faire appuyer sa demande par un plus grand nombre de personnes : « Sa mère dit à ceux qui servaient, faites tout ce qu’il vous dira ». - Bède. Comme si elle leur disait : Il fera ce miracle, bien qu’il paraisse le refuser, car sa mère connaissait sa bonté et son âme compatissante : « Or, il y avait là six urnes de pierre », etc. Ces urnes (en latin hydriae), étaient des vases destinés à contenir de l’eau, et leur nom vient du mot grec äùñ, qui veut dire eau.
Alcuin. Ces vases étaient destinés à contenir de l’eau pour servir aux purifications en usage chez les Juifs, qui, entre autres traditions pharisaïques, observaient celle de se purifier fréquemment. - S. Chrys. (hom. précéd). Comme le sol de Palestine est très aride, et qu’on y rencontre peu de fontaines et de puits, les Juifs remplissaient d’eau de grandes urnes, pour n’être pas obligés d’en aller chercher dans les fleuves, et pouvoir se purifier facilement s’ils venaient à tomber dans quelque impureté légale. L’Évangéliste ajoute : « Qui servaient aux purifications des Juifs », pour ôter aux incrédules jusqu’à l’ombre du soupçon qu’il restait au fond de ces vases de la lie avec laquelle en jetant de l’eau dessus, on aurait fait un vin fort léger, et il montre aussi jusqu’à l’évidence, que ces vases n’avaient jamais contenu de vin.
S. Aug. (Traité 9 sur S. Jean). Le mot metretas vient du grec ìÝôñïí, et signifie des vases d’une certaine mesure, des urnes, des amphores ou autres vases semblables. - Bède. Ces expressions deux ou trois ne veulent pas dire que parmi ces vases, les uns contenaient deux mesures, les autres trois, mais que chacun d’eux pouvait contenir deux ou trois mesures.
« Jésus leur dit : Remplissez les urnes d’eau, et ils les remplirent jusqu’au bord ». - S. Chrys. (hom. précéd). Mais pourquoi Jésus ne fit-il pas ce miracle avant que les urnes fussent remplies d’eau ? Le miracle eût été bien plus éclatant, s’il eût fait sortir une nouvelle substance du néant, au lieu de donner simplement de nouvelles propriétés à une substance déjà existante. Oui, en effet, ce miracle est d’un ordre supérieur, mais pour plusieurs il eût paru beaucoup moins digne de foi. Aussi voyons-nous souvent Notre-Seigneur affaiblir, pour ainsi dire, la grandeur de ses miracles, pour les rendre plus croyables. Ajoutons qu’il opère un grand nombre de miracles à l’aide de substances déjà existantes, pour détruire cette pernicieuse erreur que le Créateur du monde est distinct du vrai Dieu, car si ce prétendu créateur du monde lui était opposé, il ne ferait point servir les objets qu’il a créés à démontrer sa puissance divine. Ce n’est point Jésus lui-même qui puise dans les vases pour montrer que l’eau est changée en vin, c’est aux serviteurs qu’il donne l’ordre de puiser pour les rendre eux-mêmes témoins du miracle : « Et Jésus leur dit : Puisez maintenant et portez-en au maître d’hôtel ».
Alcuin. Le mot triclinium veut dire une rangée de trois lits, du mot grec ëßíç, lit de repos sur lequel les convives s’étendaient ; l’Architriclinus, ou président du festin, était le premier des convives qui, suivant l’usage antique, étaient étendus sur des lits. Il en est qui pensent que ce président du festin était un des prêtres juifs, qui pouvaient assister aux noces, pour apprendre comment on devait s’y conduire. - S. Chrys. (hom. 22). On aurait pu objecter que les convives étaient dans l’ivresse et que leur goût était émoussé au point de ne plus pouvoir juger si c’était de l’eau ou du vin qu’on leur présentait. Ceux au contraire qui étaient chargés du service de la table, étaient à l’abri de tout soupçon et n’avait qu’un soin, celui de préparer tout avec ordre et intelligence. Aussi est-ce pour donner un témoin irrécusable du miracle qu’il venait d’opérer, que Notre-Seigneur dit aux serviteurs : « Portez-en au maître du festin », parce que son palais n’était pas émoussé, et non pas : Servez ce vin aux convives.
S. Hil. (de la Trin., 3). C’est de l’eau que l’on verse dans les urnes, et c’est du vin que l’on en retire avec les coupes ; ceux qui ont rempli ces urnes diffèrent de sentiment avec ceux qui viennent y puiser. Les premiers ne peuvent pas supposer qu’on puisse en retirer autre chose que de l’eau ; ceux au contraire qui puisent dans ces urnes croient qu’on les a remplies de vin : « Sitôt que le maître du festin eut goûté l’eau changée en vin, ne sachant d’où il venait (mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient), il appela l’époux ». Ce ne fut pas un mélange, mais une création. L’eau pure disparut pour faire place à un vin généreux ; ce n’est point par le mélange d’une substance plus forte qu’on obtient une liqueur plus faible ; la première substance est complètement détruite, et fait place à une substance qui n’existait pas encore.
S. Chrys. Notre-Seigneur voulait que le caractère divin de ses miracles se révélât peu à peu ; aussi ne fait-il pas connaître lui-même ce qui vient d’arriver. Le maître du festin n’appelle pas non plus les serviteurs (car leur témoignage n’eût pas suffi pour faire admettre un miracle aussi étonnant de la part de celui que l’on regardait comme un homme ordinaire) ; il s’adresse à l’époux qui était beaucoup plus en mesure de voir et d’apprécier ce qui venait de se faire. Or, ce n’est pas un vin ordinaire, mais un vin excellent que Notre-Seigneur met à la place de l’eau : « Et il lui dit : Tout homme sert d’abord le bon vin », etc. En effet, un des caractères des miracles de Jésus-Christ, c’est d’être beaucoup plus éclatants et aussi plus utiles que les choses qui sont le produit ordinaire de la nature. Les serviteurs furent témoins du changement de l’eau en vin, et le maître du festin aussi bien que l’époux, jugèrent eux-mêmes de l’excellence de ce vin. Il est probable que l’époux exprima sa reconnaissance en quelques paroles, mais l’Évangéliste n’en dit rien, il se contente de rapporter ce qui est nécessaire, c’est-à-dire, que Jésus a changé l’eau en vin, et il ajoute aussitôt : « Ainsi Jésus fit à Cana, en Galilée, le premier de ses miracles ». (hom. 23). C’était le moment, en effet, d’opérer des miracles, puisqu’il était entouré de disciples parfaitement disposés et qui suivaient avec une grande attention toutes les actions du Sauveur, (hom. 21). Prétendrait-on qu’il n’y a point de preuve suffisante que ce soit là le premier des miracles de Jésus, parce que l’Évangéliste ajoute : « A Cana, en Galilée », ce qui permet de supposer qu’il en avait déjà fait ailleurs ? Nous répondrons en citant de nouveau les paroles de Jean-Baptiste : « C’est pour qu’il fût manifesté en Israël, que je suis venu baptiser dans l’eau » (Jn 1,31). Si le Sauveur avait fait des miracles dans sa première enfance, les Israélites n’auraient pas eu besoin qu’on vînt le leur révéler. La multitude des miracles que fit Jésus dans un court espace de temps, lui donnèrent une si grande célébrité, que son nom était connu dans toute la Judée. Mais sa réputation eût été mille fois plus grande s’il avait commencé à faire des miracles dès ses premières années, car des miracles faits par un enfant eussent paru plus surprenants et ils auraient eu beaucoup plus de temps pour se répandre. Mais il convenait qu’il ne fit point de miracles dès son enfance, car on eût refusé de croire à son incarnation, et la jalousie extrême de ses ennemis les aurait portés à le crucifier avant le temps qu’il avait marqué.
S. Aug. (Traité 9 sur S. Jean). Ce miracle par lequel Notre-Seigneur a changé l’eau en vin, n’a rien d’étonnant pour ceux qui savent que c’est Dieu qui agit lui-même. Il opère aux noces de Cana, dans les urnes pleines d’eau, ce qu’il fait tous les ans dans les ceps de nos vignes, nous n’admirons pas cette dernière transformation, parce qu’elle s’accomplit chaque année sous nos yeux ; Dieu s’est donc réservé de nouveaux prodiges pour réveiller les hommes de leur assoupissement, et leur rappeler l’adoration qu’ils lui doivent, voilà pourquoi l’Évangéliste ajoute : « Et il manifesta sa gloire ». - Alcuin. C’est qu’en effet, il est le roi de gloire qui change les éléments avec une puissance souveraine. - S. Chrys. (hom. 23). Voilà ce qu’il a fait, de son côté du moins, pour manifester sa gloire. Si ce miracle fut alors inconnu d’un grand nombre, tout l’univers devait dans la suite l’entendre raconter.
« Et ses disciples crurent en lui ». Ils devaient, en effet, croire avec plus de facilité, et examiner avec plus d’attention les faits dont ils étaient témoins. - S. Aug. (de l’acc. des Evang., 2, 17). Mais si leur foi en Jésus-Christ ne date que de ce miracle, ils n’étaient donc pas encore ses disciples, lorsqu’ils se rendirent à ces noces ? Il faut donc voir ici une manière de parler semblable à celle que nous employons, lorsque nous disons que l’apôtre saint Paul est né à Tarse, en Cilicie, car il est évident qu’il n’était pas Apôtre au moment de sa naissance. De même lorsque nous lisons dans l’Évangile, que les disciples de Jésus-Christ furent invités à ces noces, nous devons entendre qu’ils n’étaient pas encore ses disciples, mais qu’ils devaient le devenir plus tard.
S. Aug. (Traité 9 sur S. Jean). Considérez maintenant les mystères qui sont renfermés dans ce miracle du Seigneur ; toutes les prédictions qui avaient Jésus-Christ pour objet devaient recevoir en lui leur accomplissement. C’était de l’eau qu’il avait sous les yeux, et il a changé cette eau en vin lorsqu’il ouvrit l’intelligence de ses Apôtres et qu’il leur expliqua les Écritures (Lc 24). C’est ainsi qu’il donne de la saveur à ce qui était insipide, et une force enivrante à ce qui n’en avait aucune. - Bède. Au moment où le Seigneur se manifesta dans le mystère de son incarnation, la saveur généreuse du vin de la loi perdait insensiblement de sa force première par suite de l’interprétation toute charnelle des pharisiens. - S. Aug. (Traité précéd). S’il avait fait répandre l’eau qui était dans les urnes pour la remplacer par un vin qu’il aurait tiré des trésors cachés de la création, il aurait paru condamner les livres de l’Ancien Testament. Mais au contraire, il change cette eau en vin, et nous démontre ainsi qu’il est l’auteur de l’Ancien Testament, car c’est par son ordre que les urnes ont été remplies d’eau. Mais cette eau reste sans saveur si la foi n’y découvre pas le Christ. Nous savons que les livres de la loi comprennent tout le temps qui s’est écoulé depuis le commencement du monde, que ce temps se partage en six époques, et que nous sommes dans la sixième de ces époques. La première se compte d’Adam jusqu’à Noé ; la seconde, de Noé à Abraham ; la troisième, d’Abraham à David ; la quatrième de David jusqu’à la captivité de Babylone ; la cinquième de la captivité de Babylone jusqu’à Jean-Baptiste ; la sixième, de Jean-Baptiste à la fin du monde. Les six urnes sont donc la figure des six âges du monde pendant lesquels la prophétie n’a pas fait défaut. Les urnes pleines représentent les prophéties accomplies. Mais que signifie cette circonstance qu’elles contenaient deux ou trois mesures ? Si l’Évangéliste n’avait dit que trois mesures, notre esprit, sans chercher ailleurs, s’arrêterait au mystère de la Trinité. Mais de ce qu’il s’est exprimé autrement, en disant : « Deux ou trois », ce n’est pas une raison pour abandonner cette interprétation, car là où le Père et le Fils sont nommés, on doit y joindre aussi l’Esprit saint, qui est la charité mutuelle du Père et du Fils. Voici une autre explication qu’on peut encore donner. Les deux mesures peuvent représenter les deux peuples, Juifs et Grecs, et les trois mesures, les trois enfants de Noé.
Alcuin. Les serviteurs sont les docteurs du Nouveau Testament, chargés d’expliquer aux simples fidèles le sens spirituel des Écritures. Le président du festin, c’est tout homme versé dans la science de la loi, comme Nicodème, Gamaliel, Saul. L’eau changée en vin que l’on présente au maître du festin, c’est la doctrine de l’Évangile qui leur est confiée et qui était comme cachée sous la lettre de la loi. Nous voyons à ce festin nuptial trois espèces différentes de convives, parce que l’Eglise se compose de trois ordres de fidèles : les personnes mariées, les vierges et les docteurs. Notre-Seigneur Jésus-Christ a gardé le bon vin pour la fin, parce qu’il a réservé l’Évangile pour le sixième âge du monde.