Livre I : les Visions
Chapitre III
Hermas continua ses jeûnes et ses prières. Une nuit, il vit encore l’Église qui lui donna rendez-vous dans un lieu écarté, pour l’heure de midi : il n’y manqua pas. Et d’abord il aperçut un banc avec un oreiller et un linge étendu dessus ; ces apprêts dans un lieu si solitaire lui faisaient peur : il se mit à genoux, confessant ses péchés. Cependant l’Église arriva accompagnée de six jeunes hommes, et le touchant par derrière, elle lui dit : « Hermas, ne prie pas tant pour tes péchés, et prie pour la justice, afin que ta maison y ait part. » Et, le faisant lever, elle le prit par la main, le mena vers le banc, et dit aux jeunes hommes qui l’accompagnaient : « Allez ! bâtissez ! » Ensuite elle fit asseoir Hermas à sa gauche, la droite étant, dit-elle, réservée aux martyrs, et elle lui montrait une grande tour carrée que les six jeunes hommes bâtissaient sur les eaux, avec des pierres carrées et luisantes, apportées les unes de la terre, les autres du fond de l’eau, par des milliers d’hommes tous uniquement occupés à cela. Les pierres qu’ils tiraient du fond de l’eau étaient toutes taillées et joignaient si bien, que la tour semblait d’une seule pierre ; mais parmi les autres quelques-unes seulement étaient admises, on jetait le reste ; et il y avait aussi près de la tour beaucoup de pierres, ou raboteuses, ou fendues, ou blanches et rondes, qui ne pouvaient servir : et entre les pierres qu’on jetait, les unes roulaient dans le chemin et de là dans des lieux déserts, d’autres dans le feu où elles brûlaient, quelques autres roulaient jusqu’au bord de l’eau sans pouvoir jamais y tomber, si rapide et si précipitée que fût leur chute. « Cette tour, Hermas ! c’est moi, dit l’Église : elle est bâtie sur les eaux régénératrices du baptême, par la foule innombrable des anges, sous la direction des premiers d’entre eux ; et quand le bâtiment sera achevé, ils feront tous ensemble un festin près de la tour, pour glorifier le Seigneur. Elle a pour fondement les apôtres, les évêques, les docteurs, les prêtres et les diacres qui s’acquittent de leur devoir avec sainteté ; les anges tirent, pour la construire, les âmes des martyrs des eaux de la douleur, et celles des néophytes et des fidèles des terres de l’incrédulité ; Celles qu’ils trouvent pures et saintes, ils les emploient ; celles qui ont péché et qui veulent faire pénitence, ils les placent auprès de la tour. Les unes sont raboteuses, elles n’ont pas fidèlement gardé la vérité après l’avoir connue ; les autres sont fendues, l’esprit de discorde est dans leur cœur ; les autres trop petites, elles ont embrassé la foi, mais en conservant la plus grande partie de leurs vices. D’autres sont blanches, mais rondes, et il faudra pour qu’elles soient bonnes à quelque chose, en retrancher beaucoup ; elles sont riches, il faudra, pour les rendre saintes, que leurs richesses leur soient enlevées : elles y tiennent trop. Quand tu étais riche, Hermas, tu étais mort ; aujourd’hui tu es vivant, car tu as été de ces pierres. Enfin, les anges brisent et jettent au loin celles qui ont embrassé la foi avec dissimulation et sans se dépouiller en rien de leur malice ; les unes ont abandonné la voie véritable, elles roulent dans les sentiers de l’hérésie et de là dans les champs déserts de l’erreur ; d’autres ont renoncé à Dieu pour toujours et sont tombées vivantes dans le feu de l’impénitence ; d’autres ont connu la vérité, elles désirent ardemment les eaux du baptême, elles viennent jusqu’au bord de ces eaux sacrées ; mais la sainteté de la religion les effraie, la pensée de leur faiblesse les épouvante ; elles se retirent. Hermas ! continua l’Église, vois-tu ces sept femmes qui soutiennent la tour et y font entrer tous ceux qui les servent ? ce sont la Foi, la Mortification, la Simplicité, l’Innocence, la Modestie, la Discipline et la Charité ; chacune est fille de celle qui la précède. » À ces mots elle disparut.
Chaque fois que l’Église apparut à Hermas, ce fut sous une forme nouvelle, et il souhaitait en savoir la raison : il jeûna et pria beaucoup plein de ce désir. Le jeune homme qui lui avait révélé le nom de la vieille femme vint enfin le lui dire. « Vous êtes faibles et languissants, vous n’avez pas de confiance en Dieu ; le soin de vos affaires temporelles vous rend tristes et paresseux comme dans une vieillesse décrépite ; vous êtes infirmes et demeurez toujours assis, sans pouvoir bouger : voilà pourquoi l’Église a paru d’abord sous la forme d’une femme tout à fait vieille, assise et immobile dans sa chaire. Dieu a eu pitié de vous, il vous a donné un peu de force, il vous a guéris de vos infirmités ; voilà pourquoi l’Église a paru ensuite sous la forme d’une femme qui avait la chair et les cheveux d’une vieille, il est vrai, mais dont le visage était jeune, qui parlait debout et en riant. Dieu vous a comblés de biens, il a renouvelé vos cœurs, il vous a fait asseoir sur le siège inébranlable de la sincère pénitence ; voilà pourquoi l’Église a paru la dernière fois sous la forme d’une femme aux cheveux blancs, à la vérité, mais toute jeune et toute belle, pleine de douceur et d’une grande joie, assise sur un banc à quatre pieds. »
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