L'Enfance admirable de la très sainte Mère de Dieu · Saint Jean Eudes

    Première partie

    Chapitre I : Les raisons du titre de ce livre

    Ne vous étonnez pas, mon cher lecteur, si j'ai donné pour titre à ce livre: L'Enfance admirable de la très sainte Mère de Dieu. Car, en effet, cette sainte Enfance est toute pleine de merveilles.

    Cette Vierge incomparable n'est pas seulement admirable dans les grandeurs de sa divine maternité, et dans les glorieux apanages de cette très sublime dignité, qui sont sa souveraine puissance, sa très éminente sainteté et sa gloire inénarrable; mais elle est aussi admirable dans les bassesses et dans les faiblesses de son Enfance. Elle n'est pas seulement admirable dans ses hautes qualités de Fille aînée du Père éternel, de Mère du Fils, d'Épouse du Saint-Esprit, de Temple de la très sainte Trinité, 58 de Reine des hommes et des Anges, d'Impératrice du ciel et de la terre; mais encore en qualité de fille de Joachim et d'Anne. Elle n'est pas seulement admirable en la conception du Verbe éternel, en sa naissance, et lorsqu'elle le porte sur son sein virginal; mais aussi elle est pleine de merveilles en sa propre conception, en sa naissance, et lorsqu'elle est attachée aux mamelles de sa mère.

    Je vois les Anges tout transportés, lorsqu'en la voyant monter glorieuse et triomphante dans le ciel, ils disent avec étonnement: Quelle est celle-ci qui, sortant des déserts de la terre, s'élève avec tant de magnificence vers le ciel, toute remplie de délices, et appuyée sur son bien-aimé 79 ? Mais j'entends aussi les mêmes Anges qui, l'apercevant, au point de sa naissance, comme une belle aube du jour qui commence à paraître, et qui peu à peu devient luisante comme une lune, puis éclatante comme un soleil, s'écrient avec ravissement: Quelle est celle-ci qui s'avance peu à peu, comme une aurore naissante, quasi aurora consurgens, belle comme la lune, choisie comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille 8 0 Nous oyons le Père éternel, qui se plaint amoureusement qu'elle a blessé son coeur des traits embrasés de son très pur amour; et, selon la version des Septante, qu'elle a ravi son coeur, c'est-à-dire, son Fils unique et bien-aimé, lorsqu'elle l'a attiré dans son sein virginal: Rapuisti cor meum 81.

    Or, par quel moyen l'a-t-elle ravi ? Elle l'a ravi non pas seulement par un regard de ses yeux, in uno oculorum tuorum, c'est-à-dire, par les grands actes de vertu qu'elle 59 a faits, étant déjà beaucoup avancée dans les voies de la grâce, ce qui est signifié par le regard des yeux qui 79 « Quae est ista quae ascendit de deserto, deliciis afflens, innixa super dilectum suum ? » Cant. VIII, 5.

    80 « Quae est ista quae progreditur quasi aurora consurgens, pulchra ut luna, electa ut sol, terribilis ut castrorum acies ordinata ? Cant. VI, 9,

    Cant. IV, 9.

    sont une des plus nobles parties du corps humain, mais aussi par un des cheveux de son cou, in uno crine colli tui, c'est-à-dire, par les plus petites choses qu'elle a faites pour Dieu dans la petitesse de son âge et dans les commencements de sa grâce.

    Mais n'avez-vous jamais pris garde de quelle manière son divin Époux, le Saint-Esprit, fait son portrait, dans le chapitre septième des Cantiques, où, la dépeignant depuis les pieds jusqu'à la tête, et faisant l'éloge de toute ce qu'il y a de plus noble et de plus excellent en elle, comme sont les yeux, le cou, la poitrine, la tête, il commence par ses pieds et par sa chaussure, qui représentent le commencement de sa vie, et les premiers pas qu'elle a faits dans les voies de Dieu en son Enfance, dont il ne parle qu'avec des termes de ravissement: Quam pulchri sunt, dit-il, gressus tui in calceamentis, filia Principis 8 2 : « O fille du grand Prince du ciel, que votre chaussure et vos premières démarches sont belles et ravissantes ! » Remarquez qu'il ne parle point avec admiration de ces bienheureuses entrailles qui doivent porter le Fils du Père éternel, ni de ces bénites mamelles qui le doivent allaiter, ni de ces saintes mains qui le doivent emmailloter, ni de ces yeux sacrés qui seront baignés de larmes à son sujet, ni de cette langue angélique qui sera employée à le louer, ni de ce Coeur plus que séraphique qui l'aimera plus ardemment que tous les coeurs des hommes et des Anges ensemble. Mais les démarches de ses pieds et sa chaussure, c'est-à-dire, les premières actions et les premiers pas du commencement de sa vie, et les choses qui paraissent les plus viles et les plus abjectes en elle, telles que sont les bassesses de son Enfance, c'est ce qui est l'objet de ses ravissements, c'est ce qui lui fait dire avec admiration: « Que votre chaussure, ô fille du Prince, et que vos démarches sont belles et admirables I »

    Non, il n'y a rien dans cette glorieuse Enfant qui ne soit digne d'admiration. Elle est admirable dans sa prédestination éternelle, dans les saintes figures qui l'ont précédée et représentée, dans les divins oracles qui l'ont prédite et annoncée. Vous êtes admirable, ô Vierge non pareille, dans votre conception immaculée, qui est un abîme de prodiges; admirable dans les neuf mois de votre résidence au ventre sacré de votre bénite mère, dont tous les moments sont miraculeux; admirable en votre naissance, qui n'en a jamais eu de semblable, après celle de votre Fils; admirable en votre auguste nom de Marie, qui est un monde de merveilles; admirable en votre demeure de trois ans en la maison de vos parents, dont tous les moments contiennent autant de miracles; admirable en votre sortie de la maison de votre père et de votre mère, pour vous aller offrir solennellement à Dieu dans son temple, n'ayant que trois ans, qui est un effet extraordinaire et miraculeux de l'amour inconcevable que vous avez pour sa divine Majesté; admirable en cette oblation et présentation, qui est pleine de prodiges; admirable dans le séjour que vous avez fait au sanctuaire du temple, ce qui ne s'est pu faire que par un ordre miraculeux de la divine Providence; admirable dans les exercices et occupations merveilleuses que vous avez eues pendant votre résidence dans ce même temple.

    Que dirai je davantage ? Je vois encore, dans cette bénite Enfant, plusieurs excellences et perfections merveilleuses, et qui seront éternellement l'objet des admirations et des louanges de tous les habitants du ciel. Car si nous cherchons son origine et son extraction, nous trouverons qu'elle est merveilleusement illustre et glorieuse devant Dieu et devant les hommes, puisqu'elle est sortie de plusieurs ducs, de plusieurs rois, dont le saint roi 61 David est le premier, et de plusieurs Patriarches éminents en sainteté.

    Si nous regardons le père et la mère par lesquels Dieu nous l'a donnée, nous verrons que ce sont deux prodiges de vertu et de sainteté, et qu'elle est le fruit miraculeux de leurs saintes prières. Si nous faisons réflexion sur les circonstances de sa conception et de sa naissance, nous connaîtrons qu'elle a été annoncée miraculeusement à ses parents, par un Archange qui a été envoyé de Dieu exprès pour cet effet, et qu'elle a été formée par un miracle de sa divine puissance, dans les entrailles d'une mère qui était stérile.

    Si nous jetons les yeux sur son corps virginal, nous le verrons orné d'une beauté ravissante, mais miraculeuse, parce qu'elle imprime l'amour de la pureté dans les coeurs de ceux qui la voient.

    Cant. VII. 1.

    Si nous considérons son intérieur, nous verrons son esprit éclairé d'une lumière qui n'en a jamais eu de semblable dans les enfants d'Adam; son âme remplie d'une grâce qui surpasse toutes les grâces des hommes et des Anges, comme il sera montré ci-après; et son Coeur plus embrasé du divin amour que les coeurs des Séraphins.

    Enfin, quelle merveille de voir une Enfant d'un jour, qui est Mère d'un Dieu et Mère de tous les enfants d'un Dieu, ainsi que nous le ferons voir dans ce livre ! Quel prodige de voir que la petite Marie, fille de Joachim et d'Anne, qui vient de naître, est déjà Reine du ciel et de la terre, comme nous le verrons ci-après ! Quel miracle de voir une Enfant qui ne sait pas encore parler, et qui est un prodige de science et de sagesse, qui est un abîme de grâce, qui est un miracle de sainteté, qui est une fournaise ardente d'amour et de charité, qui est le plus haut trône de toutes les vertus, qui est le sanctuaire du Saint-Esprit et de tous ses dons, qui est le temple le plus sacré de la très sainte Trinité, et qui, en un mot, est un monde immense d'une infinité de choses grandes et merveilleuses! 62

    Après cela, vous ne serez pas surpris, mon cher lecteur, de ce que j'ai nommé ce livre L'Enfance admirable de la très sainte Mère de Dieu, puisqu'il contient toutes ces merveilles.

    Il est composé de trois parties, dont la première comprend douze grands Mystères, qui appartiennent à la sainte Enfance de la bienheureuse Vierge.

    La seconde contient douze Excellences merveilleuses de cette bienheureuse Enfance.

    La troisième renferme douze Vertus très éminentes de cette incomparable Enfant, et ensuite douze Moyens de l'honorer en sa très honorable Enfance, et plusieurs Méditations sur ce sujet.

    Si vous aimez cette très aimable Enfant, et si vous prenez la peine de lire ce qui est contenu dans ce livre, cette lecture vous donnera de la joie en la vue de toutes les merveilles que Dieu a faites en elle et par elle, vous excitera à en bénir sa divine Majesté, augmentera dans votre coeur la dévotion que vous lui portez, vous poussera à imiter ses vertus, et vous portera à imprimer ces mêmes sentiments dans les coeurs des autres: ce qui contribuera au salut de plusieurs âmes, qui est le but et la fin pour lesquels j'ai entrepris ce travail.

    Car, grâces à mon Dieu, je n'ai point d'autre prétention que de faire connaître et aimer mon très adorable Jésus et ma très adorable1 Marie, et de coopérer au salut de quelques âmes, qui les servent et honorent en ce monde, et qui soient dignes de les bénir et glorifier éternellement en l'autre. Ce que je ne puis faire par aucun moyen plus efficace et plus doux qu'en leur persuadant d'avoir une dévotion spéciale à la très sacrée Mère de Dieu. Car c'est le sentiment et le langage de tous les saints Docteurs, que, comme ceux qui ne servent point cette grande Princesse, ne peuvent pas prétendre que son Fils Jésus, qui l'aime tant, leur donne place dans sa maison qui est le paradis: il est impossible aussi que ceux qui lui ont une véritable dévotion, puissent périr.

    C'est pourquoi j'exhorte de tout mon coeur, et je supplie très instamment tous les pasteurs, tous les prédicateurs, tous les catéchistes, tous les confesseurs, tous les ecclésiastiques, tous les religieux, tous les régents des collèges, tous les maîtres et maîtresses d'école, tous les pères et mères, toutes les personnes qui ont des serviteurs et servantes, et surtout tous les vrais enfants de la Congrégation de Jésus et Marie, de n'omettre rien de tout ce qu'ils pourront faire, par leur exemple et par leurs paroles, pour imprimer une particulière et sincère dévotion à la bienheureuse Vierge dans les coeurs des fidèles Car ils contribueront, par ce moyen, au salut de beaucoup d'âmes; et ces paroles que le Saint-Esprit fait dire à cette Mère de bonté, s'accompliront au regard d'eux: La vie éternelle ne peut manquer à ceux qui font ce qu'ils peuvent pour me faire connaître et aimer des autres: Qui elucidant me, vitam aeternam habebunt 84. CHAPITRE II.-- Que tous les chrétiens sont obligés d'avoir une dévotion spéciale à tous

    Source du texte : Bibliothèque Saint Libère

    Texte non relu : il vient de la numérisation d'une édition ancienne, des fautes de lecture peuvent subsister.

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