Du Symbole · Augustin d'Hippone
Chapitre III : LE FILS DE DIEU RECEVANT D’UNE VIERGE UNE NAISSANCE HUMAINE. SA PASSION
Voyons dans ce Fils unique de Dieu le Père tout-puissant, ce qu’il a fait pour nous, ce qu’il a souffert pour nous. Il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Ce Dieu si grand, parfaitement égal à son Père, est né humble du Saint-Esprit et de la Vierge Marie, afin de guérir les orgueilleux. L’homme s’était enorgueilli et était tombé ; Dieu s’est humilié et a été exalté. Qu’est-ce que cette humilité de Jésus-Christ ? C’est la main que Dieu présente à l’homme tombé. Nous sommes tombés, et Dieu est descendu ; nous gisions à terre, et Dieu s’est incliné vers nous. Saisissons cette main libératrice et relevons-nous, si nous ne voulons pas irrévocablement tomber dans le châtiment. Ainsi donc, voulant s’incliner vers nous, Dieu est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie. Et cette naissance humaine est tout à la fois un abîme d’humilité et de grandeur. Comment un abîme d’humilité ? Parce que Dieu est né des hommes. Comment un abîme de grandeur ? Parce qu’il est né d’une Vierge. Une Vierge a conçu, une Vierge a enfanté, et pendant et après son enfantement elle est restée Vierge.
Et ensuite ? Jésus-Christ a souffert sous Ponce-Pilate. Ce dernier exerçait la double fonction de gouverneur et de juge, quand Jésus-Christ souffrit les douleurs de sa Passion. Le nom du juge Ponce-Pilate précise la date de la passion du Sauveur, de son crucifiement, de sa mort et de sa sépulture. Qui a souffert ? Qu’a-t-il souffert ? Pour qui a-t-il souffert ? Qui ? Le Fils unique de Dieu Notre-Seigneur. Quoi ? Il a été crucifié, il est mort et a été enseveli. Pour qui ? Pour les impies et pour les pécheurs. O bonté infinie ! O miséricorde immense ! « Que rendrai-je au Seigneur pour toutes les grâces dont il m’a comblé ? »
Le Verbe a été engendré avant tous les temps, avant tous les siècles. Il a été engendré avant. Avant quoi, puisqu’il n’y avait rien ? N’imaginez aucun temps antérieur à la naissance du Fils de Dieu dans le sein de son Père ; je parle de cette naissance en tant qu’il est le Fils unique du Dieu tout-puissant, Notre-Seigneur. Telle est la naissance dont je parle d’abord. Avant tout il ne saurait y être question d’un commencement dans l’ordre temporel ; gardez-vous de croire qu’il y ait dans l’éternité un moment où le Père était, sans que le Fils existât. Depuis que le Père est Père, le Fils est Fils. Pourquoi dire depuis, dès qu’il n’y a pas commencement ? Si donc le Père n’a pas eu de commencement, le Fils n’en a pas eu davantage. Mais, direz-vous, comment donc est-il né s’il n’a pas eu de commencement ? Je réponds qu’il est éternellement coéternel à son Père. Jamais le Père n’a existé sans que le Fils existât, et cependant le Fils est engendré par le Père. Trouverai-je quelque part une comparaison pour rendre ma pensée ? Nous appartenons aux choses terrestres, à la créature visible. Que la terre me fournisse une comparaison ; elle ne m’en fournit point. La mer sera-t-elle plus heureuse ? pas davantage. Et le genre animal ? il est dans la même impuissance. L’animal engendre, et alors nous voyons et celui qui engendre et celui qui est engendré ; mais dans l’ordre du temps, le père est toujours antérieur au fils. Cherchons la coexistence, et nous croirons la coéternité. Si nous pouvons trouver un père coexistant à son fils et un fils coexistant à son père, croyons que Dieu le Père est coexistant à son Fils unique et que le Fils est coexistant à son Père. Sur la terre nous pouvons trouver deux êtres coexistants, mais nous ne pouvons trouver deux êtres coéternels. Cependant la coexistence nous facilitera la croyance à la coéternité. Je vous vois redoubler d’attention quand on vous dit : où peut-on trouver un père coexistant à son fils et un fils coexistant à son père ? Le père n’engendre que parce qu’il est plus âgé, et pour la même raison le fils est plus jeune que son père. Ne trouverons-nous donc pas un père coexistant à son fils et un fils coexistant à son père ? Comment cela se peut-il ? Eh bien ! voici du feu ; considérez le feu comme père et la lumière comme fils, et aussitôt vous trouvez un père et un fils coexistants. Dès que le feu existe, il engendre immédiatement la lumière ; le feu n’est pas plus avant la lumière, que la lumière n’est après le feu. Et si nous demandons quel est celui qui engendre, si c’est le feu qui engendre la lumière, ou la lumière qui engendre le feu ; aussitôt le bon sens naturel nous répond sans hésiter : c’est le feu qui engendre la lumière, et ce n’est pas la lumière qui engendre le feu. Nous trouvons là un père qui commence, et un fils qui existe simultanément à son père, sans qu’il puisse y avoir ni antériorité ni postériorité. Le père commence, et le fils commence en même temps. Puisque je vous ai montré un père qui commence et un fils qui commence en même temps ; ne devez-vous pas croire à un Père sans commencement et à un Fils également sans commencement ; l’un éternel, l’autre coéternel ? Si vous êtes en progrès, vous comprenez ; tâchez donc de faire des progrès. Vous naissez et vous devez croître ; car personne ne débute par la perfection. Quant au Fils de Dieu, il est né parfait ; parce qu’il n’est pas né dans le temps, parce qu’il est coéternel à son Père et avant tous les temps, non point par l’âge mais par l’éternité. — Or ce Fils coéternel au Père, ce Fils dont la génération a arraché ce cri au prophète : « Qui racontera sa génération ? » et qui est né du Père éternellement, ce Fils est né d’une Vierge dans la plénitude des temps. De longs siècles avaient précédé cette naissance. Quand le moment lui parut opportun, quand il le voulut, quand il le jugea convenable, le Verbe Fils de Dieu naquit humainement, et cette naissance fut de sa part un acte de libre volonté. Personne d’entre nous ne naît quand il veut et ne meurt quand il veut ; au contraire Jésus-Christ naquit quand il voulut et mourut quand il voulut ; comme il l’avait voulu il naquit d’une Vierge ; comme il l’avait voulu, il mourut sur une croix. Il a fait tout ce qu’il a voulu, parce que sous la forme extérieure de l’humanité, il cachait véritablement sa divinité ; sans cesser d’être Dieu il se fit réellement homme, de telle sorte que Jésus-Christ était en même temps Dieu et homme.
Que dirai-je de sa croix ? Comment en parler ? Il choisit le dernier genre de mort, afin qu’aucun genre de mort ne fût capable de faire trembler les martyrs. Pendant sa vie mortelle, il montra la sublimité de sa doctrine ; sur la croix, il donna l’exemple d’une patience sublime. Son martyre, ce fut le crucifiement ; l’instrument de ce martyre, ce fut la croix ; la récompense, ce fut sa résurrection. Sur la croix, il nous a montré ce que nous devons supporter ; dans sa résurrection il nous a montré ce que nous devons espérer. Semblable au juge suprême qui décerne le prix de la lutte il nous a dit : Faites et recevez ; faites l’œuvre et recevez-en la récompense ; combattez dans la lice et vous serez couronnés. Quelle est cette œuvre ? L’obéissance. Quelle est la récompense ? La résurrection pour ne plus mourir. Pourquoi ajouter : pour ne plus mourir ? Parce que Lazare est ressuscité et est mort de nouveau ; Jésus-Christ est également ressuscité, « mais il ne meurt plus, la mort n’exercera plus sur lui son empire ».
L’Ecriture nous dit : « Vous avez appris quelle a été la patience de Job, et vous avez vu le terme qu’y a mis le Seigneur ». A la lecture des souffrances de Job, on tremble, on frémit. Quelle a été sa récompense ? Il a reçu le double de ce qu’il avait perdu. Remarquons ici que ce n’est pas en vue de récompenses temporelles que l’homme doit pratiquer la patience ; qu’il ne se dise pas Je supporterai cette perte et Dieu me rendra le double d’enfants ; Job a reçu le double de ce qu’il avait perdu, et il n’engendra qu’autant de fils qu’il en avait. Il n’en eut donc pas le double ? En réalité il en eut le double, puisque ses premiers enfants vivaient encore pour lui. Qu’on ne dise pas davantage : Je supporterai tous les maux qui m’arriveront et Dieu fera pour moi ce qu’il a fait pour Job ; n’y aurait-il pas là, non plus de la patience, mais de l’avarice ? En effet, si ce saint patriarche n’avait pas eu la patience, il n’aurait pas supporté courageusement tous les maux qui venaient fondre sur lui ; et alors en quoi donc aurait-il mérité ces éloges que Dieu lui prodigue : « Avez-vous remarqué mon serviteur Job ? Il n’est personne qui lui ressemble sur la terre ; c’est un homme parfait, un véritable serviteur de Dieu ». Quel plus beau témoignage, mes frères, cet homme pouvait-il mériter de la part du Seigneur ? Et cependant sa femme voulut le tromper par ses suggestions insidieuses, comme si elle eût été une forme nouvelle revêtue par ce même serpent qui, dans le paradis terrestre, trompa le premier homme à peine sorti des mains de Dieu, et maintenant se flattait encore de tromper ce saint patriarche et de faire entrer une pensée de blasphème dans son âme. Que ne souffrit-il pas, mes frères ? Qui peut avoir autant à souffrir dans ses biens, dans sa famille, dans la personne de ses enfants, dans son corps, et enfin dans la personne d’une femme qui semblait ne lui être laissée que pour mettre le comble à ses épreuves ? Si le démon lui avait conservé cette femme, c’est parce qu’il savait devoir trouver en elle une aide très-efficace ; n’avait-il pas vaincu le premier homme par la première femme ? voilà pourquoi il avait conservé cette Eve. Quelles souffrances Job eut donc à supporter ! Il avait perdu tout ce qu’il possédait ; sa maison s’était écroulée et en s’écroulant elle avait écrasé ses enfants. Pour juger de l’empire que la patience exerça sur lui, écoutez sa réponse : « Le Seigneur m’a donné, le Seigneur m’a ôté ; il n’est arrivé que ce qui a plu au Seigneur : que son nom soit béni ». Il m’a repris ce qu’il m’avait donné ; l’auteur de ces dons est-il mort ? Il m’a ôté ce qu’il m’avait donné. Comme s’il disait : il m’a tout ôté ; qu’il me prive de tout, qu’il me laisse dans une complète nudité et qu’il me conserve pour lui. Que peut-il me manquer si je possède mon Dieu ? ou à quoi tout le reste pourrait-il me servir, si je ne possédais pas Dieu ? Puis vinrent les souffrances corporelles ; son corps ne fut plus qu’une plaie depuis les pieds jusqu’à la tête ; il était couvert de tumeurs et rongé par les vers : et malgré cet état, Job ne laissait pas de s’attacher de plus en plus étroitement à Dieu. Sa femme, se faisant non pas la consolatrice de son mari, mais l’auxiliatrice du démon, tenta de lui inspirer la pensée du blasphème : « Jusques à quand, dit-elle, supporterez-vous toutes ces infortunes ? Lancez quelque parole contre le Seigneur, et mourez ». Puisqu’il était si profondément humilié, il méritait d’être glorifié. Et c’est en effet ce que Dieu s’empressa de faire à son égard, même sur la terre, en attendant qu’il pût au ciel lui décerner une récompense infiniment plus belle. Job s’était humilié et Dieu l’exalta ; le démon s’était élevé et Dieu l’abaissa, car « il humilie celui-ci et exalte celui-là ». Toutefois, mes frères, quand quelqu’un d’entre nous se trouve éprouvé par quelques tribulations de ce genre, qu’il n’en attende point ici-bas la récompense ; par exemple s’il subit quelques pertes, qu’il ne dise pas : « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté ; il n’est arrivé que ce qui a plu au Seigneur, que son nom soit béni » ; qu’il ne tienne pas, dis-je, ce beau langage, dans l’intention d’obtenir le double de ce qu’il a perdu. Que ce soit la patience et non pas l’avarice qui loue le Seigneur. Si vous cherchez à recevoir le double de ce que vous avez perdu, et si c’est dans ce but que vous louez le Seigneur, c’est la cupidité qui vous inspire et non la charité. N’invoquez pas en votre faveur l’exemple du saint homme Job ; ce serait une illusion de votre part. Quand Job supportait toutes ses douleurs, il n’espérait pas recevoir le double de ce qu’il perdait. Vous pouvez en trouver la preuve, si vous voulez étudier soit la première de ses épreuves quand il perdit tous ses biens et ses enfants, soit la seconde quand son corps ne devint plus qu’une plaie. A la première épreuve il répond : « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté ; il n’est arrivé que ce qui a plu au Seigneur ; que son nom soit béni ». Il pouvait dire : Le Seigneur m’a donné, le Seigneur m’a repris, il peut me rendre ce qu’il m’a enlevé, il peut me rendre plus qu’il ne m’a enlevé. Tel n’est point son louange, niais : il n’est arrivé que ce qui a plu au Seigneur ; je veux que ce qui lui plait me plaise à moi-même ; ce qui plait à un bon Maître ne doit pas déplaire à un serviteur fidèle ; ce qui plaît à un médecin ne doit pas déplaire à un malade. Ecoutez sa seconde profession de foi : « Vous avez parlé, dit-il à sa femme, comme une personne insensée. Puisque nous recevons tous les biens de la main de Dieu, pourquoi ne supporterions-nous pas les maux ? » Il n’ajoute pas, et il aurait pu le faire en toute vérité : le Seigneur est tout-puissant et il peut remettre ma chair dans son premier état, et nous rendre au centuple ce dont il nous a dépouillés : il aurait craint de laisser croire que sa patience n’était qu’un calcul basé sur cette espérance. Ce ne fut point là son langage, ce n’est point là ce qu’il espérait. Or le Seigneur lui accorda la récompense qu’il n’espérait pas, afin de nous apprendre qu’il ne l’abandonnait point dans ses épreuves ; toute autre récompense qu’il lui aurait accordée eût suffi à ce saint homme, mais comme elle eût été invisible pour nous, nous n’aurions pu y puiser aucun enseignement salutaire. Quand donc la sainte Ecriture nous exhorte à la patience et à l’espérance des biens futurs, elle veut élever nos cœurs au-dessus des choses présentes. « Vous avez appris la patience de Job, et vous avez vu la fin du Seigneur ». Pourquoi « la patience de Job » et non pas la fin de Job lui-même ? Vous aspireriez aussitôt à une possession double de la première ; vous diriez, je rends grâces à Dieu, je veux souffrir, et comme Job je reçois le double. « La patience de Job, la fin du Seigneur ». Nous connaissons la patience de Job et la fin du Seigneur. Quelle fin du Seigneur ? « Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Ce sont là les paroles de Jésus-Christ sur la croix. Dieu l’avait abandonné quant au bonheur présent, mais non quant à l’immortalité éternelle. C’est là la fin du Seigneur. Les Juifs se saisissent de lui, l’insultent, le chargent de chaînes, le couronnent d’épines, le couvrent de crachats, le flagellent, l’accablent d’opprobres, le clouent sur la croix, le percent d’une lance, enfin l’ensevelissent : il est entièrement abandonné. Mais à qui donc ? A ceux qui l’insultent. Eh bien ! donc prenez patience, afin que vous ressuscitiez et que vous ne mouriez plus, à l’exemple du Sauveur. N’est-il pas écrit : « Jésus-Christ ressuscitant d’entre les morts ne meurt plus ? »
Source du texte : Wikisource