De la grandeur de l'âme · Augustin d'Hippone
Chapitre IV : L’ÂME N’EST PAS UN NÉANT, BIEN QU’ELLE N’AIT NI LONGUEUR, NI LARGEUR. — LA HAUTEUR. — LE VENT.
Aug. C’est bien ! mais réponds âmes questions, car tu connais déjà peut-être ce que j’essaye de t’enseigner. Tu ne doutes pas, je crois, que cet arbre ne soit pas absolument rien. — Ev. Qui en douterait ? — Aug. Et maintenant, doutes-tu que la justice ne soit bien supérieure à cet arbre ? — Ev. C’est là du ridicule ; comme s’il pouvait y avoir comparaison ! — Aug. Tu y vas généreusement avec moi ; mais écoute encore : Il est certain que cet arbre est tellement inférieur à la justice, que, nulle comparaison ne te semble possible, tu as de plus avoué que cet arbre n’est pas un pur néant ; te plaît-il donc de croire que la justice elle — même ne soit rien ? — Ev. Qui pousserait la démence jusqu’à le croire ? — Aug. Très-bien ; mais peut-être cet arbre te paraît-il quelque chose précisément à cause qu’il est grand à sa manière, ou large, ou robuste, et qu’à défaut de ces qualités il ne serait plus rien ? — Ev. C’est ce qui me paraît. — Aug. Quoi donc, la justice, qui est bien quelque chose d’après ton aveu, et même quelque chose de plus divin que cet arbre, de plus précieux, la justice te paraît-elle longue ? — Ev. Quand je pense à la justice, il ne peut me venir à l’esprit ni longueur, ni largeur, ni rien de semblable. — Aug. Si donc la justice n’est rien de tout cela, et que cependant elle ne soit pas un pur néant, pourquoi l’âme te paraît-elle un néant, si elle n’a quelque longueur ? — Ev. Allons, quand même il n’y aurait dans l’âme ni longueur, ni largeur, ce ne serait point un motif pour qu’elle me parût un néant ; mais, tu le sais, tu n’as pas encore dit qu’elle n’a véritablement rien de tout cela. Car il est possible que bien des choses très-estimables n’aient pas ces propriétés ; mais je n’y vois pas un motif de croire aussitôt que notre âme en soit là.
Aug. C’est là, je le sais, le point qu’il nous reste à éclaircir, et j’avais promis de te l’expliquer plus tard ; mais comme la matière est très-subtile et qu’elle exige une perspicacité d’intelligence bien autre qu’il n’est ordinaire à l’homme d’en apporter dans les actes journaliers de la vie, je te conseille de suivre docilement les sentiers par lesquels il me paraît bon de te conduire ; de ne point te lasser de détours nécessaires, pour te plaindre d’arriver un peu trop tard au terme désiré. Je te demanderai d’abord s’il existe aucun corps sans avoir selon son espèce, longueur, largeur et profondeur ? — Ev. Je ne comprends point de quelle profondeur tu parles. — Aug. Je parle de celle qui permet de supposer ou même de percevoir par les sens, si le corps est diaphane comme le verre, quelque chose à l’intérieur du corps ; et je crois que sans cette profondeur on ne pourrait ni percevoir, ni même supposer aucun corps. Je désire que tu me découvres ta pensée à ce sujet. — Ev. Je ne doute nullement que ces propriétés ne fassent l’apanage nécessaire de tous les corps. — Aug. Et peux-tu penser que les corps seuls possèdent ces trois propriétés ? — Ev. Je ne sais pas comment elles pourraient être ailleurs. — Aug. Tu ne crois pas alors que l’âme soit autre qu’un corps ? — Ev. Si nous admettons que le vent est un corps, l’âme, je ne puis le nier, me paraît corporelle ; car je pense qu’elle est quelque chose de semblable. — Aug. Que le vent soit un corps, je l’accorde aussi facilement que je te l’accorderais au sujet des flots. Car nous sentons (lue le vent n’est autre chose que l’air ébranlé et agité ; c’est ce que nous éprouvons dans un lieu tranquille et à l’abri de tout vent, alors qu’en chassant les mouches avec un léger éventail, nous frappons l’air, dont nous sentons le souffle. Mais quand ce phénomène se produit par le mouvement caché des corps célestes ou terrestres, à travers les grands espaces du monde, nous disons que c’est le vent ; il a même reçu des noms divers selon les diverses parties du ciel. Est-ce bien cela ? — Ev. Je ne pense pas autrement, et ce que tu dis, je le regarde comme probable, mais je n’ai pas avancé que l’âme fût un souffle, j’ai dit qu’elle est quelque chose de semblable. — Aug. Dis-moi d’abord si tu penses que le vent, dont tu as fait mention, a de quelque façon, longueur, largeur et profondeur. Nous verrons ensuite si l’âme est quelque chose d’analogue ; ainsi, nous pourrons découvrir quelle est sa grandeur. — Ev. Où trouver facilement plus de longueur, plus de largeur, plus de profondeur qu’il n’y en a dans cet air, dont tu m’as persuadé que les commotions forment le vent ?
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