De la discipline chrétienne · Augustin d'Hippone
Chapitre V : AMOUR PERNICIEUX POUR LE PROCHAIN
Vous me direz peut-être : J’aime mon prochain comme moi-même. Je comprends parfaitement. Vous voulez vous enivrer avec celui que vous aimez comme vous-même. Faisons-nous du bien aujourd’hui, buvons autant que nous pouvons. Reconnaissez que c’est ainsi que vous vous aimez, et qu’en attirant à vous votre prochain vous l’invitez à ce qui vous plaît. Il est nécessaire que celui que vous aimez, vous l’entraîniez à ce qui flatte l’amour que vous avez pour vous-même. Homme tout humain, ou plutôt homme cruel, d’aimer ce qu’aiment les bêtes sauvages ! Dieu a courbé vers la terre la face des animaux pour y chercher leur nourriture ; pour vous il vous a élevé au-dessus de cette terre que vous ne touchez que du pied. Il a voulu que votre front fût tourné vers le ciel. Que votre cœur ne démente point votre visage. N’ayez point le front haut et le cœur rampant, écoutez plutôt cette parole aussi belle que vraie : Le cœur en haut ; ne mentez pas dans la maison de la discipline. Quand cette parole vous est adressée, répondez ; mais que votre réponse ne soit point un mensonge. C’est dans ce sens que vous devez vous aimer et alors vous aimerez votre prochain comme vous-même. Qu’est-ce qu’avoir son cœur en haut, si ce n’est réaliser cette première parole : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit ? » Puisqu’il y a deux préceptes, n’en formuler qu’un serait-il suffisant ? Un seul suffit, pourvu qu’il soit bien compris. En effet nous trouvons dans l’Ecriture ces paroles citées par saint Paul : « Vous ne commettrez point d’adultère, vous ne serez point homicide, vous ne déroberez point, vous ne convoiterez point, et s’il y a quelqu’autre commandement il se trouve résumé, dans cette parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-même. L’amour qu’on a pour son prochain ne souffre pas qu’on lui fasse aucun mal, et ainsi l’amour est l’accomplissement de la loi ». Qu’est-ce que la charité ? La dilection. Sans paraître avoir rien dit de la dilection envers Dieu, l’Apôtre laisse à entendre que la dilection pour le prochain suffit à l’accomplissement de la loi. Tout autre commandement se trouve résumé, observé dans cette parole. Dans laquelle ? « Vous aimerez votre prochain comme vous-même ». Voilà un commandement ; pourtant nous avons dit qu’il y en a deux dans lesquels se résument toute la loi et les prophètes.
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