De l'utilité de la foi · Augustin d'Hippone
Chapitre III : SENS MULTIPLES DE L’ANCIEN TESTAMENT.
Pour quiconque veut connaître à fond ce qu’on appelle l’Ancien Testament, il n’y a que quatre manières de l’envisager : au point de vue de l’histoire, de l’étiologie, de l’analogie et de l’allégorie. Ne crois pas qu’il y ait rien d’étrange de ma part à me servir de termes grecs. D’abord, c’est ainsi qu’on a fait pour moi, et je n’ose pas avec toi suivre une autre méthode. Ensuite, tu remarqueras que chez nous ces idées n’ont pas de termes usuels qui les expriment ; si pour les traduire je forgeais des mots, ce serait certainement une chose plus étrange encore. D’un autre côté, si je me servais de circonlocutions, je serais moins à l’aise pour développer mon sujet. Je te prierai seulement de croire que si je pèche en quelque point, ce ne sera ni par l’enflure ni par l’emphase. On explique l’Écriture au point de vue de l’histoire, quand on montre ce qui a été écrit ou ce qui a été fait, et encore ce qui a été non fait, mais seulement écrit, comme si ç’eût été fait ; au point de vue de l’étiologie, quand on fait voir pour quel motif telle chose a été dite ou faite ; au point de vue de l’analogie, quand on prouve qu’il n’y a pas contradiction entre les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau ; au point de vue de l’allégorie, quand on montre qu’il ne faut pas prendre à la lettre certains détails écrits, mais qu’il faut les entendre figurément.
Toutes ces formes de langage ont été employées par Notre-Seigneur Jésus-Christ et par les Apôtres. C’est dans le sens historique qu’on doit entendre la réponse du Christ à l’objection qu’un jour de sabbat ses disciples avaient rompu des épis : « N’avez-vous point lu », dit-il, « ce que fit David, lorsque lui et ceux qui l’accompagnaient furent pressés de la faim, comme il entra dans la maison de Dieu et mangea des pains de proposition, dont il n’était permis de manger ni à lui, ni à ceux qui étaient avec lui, mais aux prêtres seuls1 ? » Mais voici qui a rapport à l’étiologie. Le Christ ayant défendu qu’on répudiât son épouse si ce n’est pour cause de fornication, ses interlocuteurs répliquèrent que Moïse avait permis qu’on renvoyât son épouse en lui donnant un écrit de séparation : « Moïse a fait cela », répondit le Christ, « à cause de la dureté de votre cœur2 ». Ces expressions montrent pourquoi Moïse fit bien en son temps d’accorder cette permission, et le précepte que donnait le Christ, indiquait que les temps n’étaient plus les mêmes. Ces changements de temps, cet ordre de choses arrangé et réglé par une admirable disposition de la divine Providence, exigeraient de trop longs développements.
Quant à l’analogie qui fait ressortir l’accord entre les deux Testaments, dirai-je que tous ceux dont les Manichéens reconnaissent l’autorité, s’en sont servis, quand eux-mêmes peuvent voir combien de choses ils disent avoir été introduites dans les saintes Écritures par je ne sais quels corrupteurs de la vérité ? Cette assertion m’a toujours paru, même quand j’étais leur disciple, sans aucun fondement, et non-seulement à moi, mais à toi aussi, je me le rappelle, et à tous ceux qui, comme nous, mettaient à juger un soin un peu plus grand que la foule des fidèles. Maintenant, qu’un grand nombre de questions, qui me tenaient fort en peine, sont pour moi éclaircies et résolues, celles par exemple où se complaît le plus souvent leur jactance, et qu’ils développent avec d’autant plus d’enthousiasme que, n’ayant pas d’adversaire, ils le font avec plus de sécurité ; je trouve que c’est le comble de l’impudence, ou, en termes plus doux, de l’inadvertance et de la faiblesse d’esprit, d’aller dire que les Écritures saintes sont falsifiées, quand ils ne peuvent prouver ce fait pour aucun des exemplaires publiés à une époque si rapprochée de nous. S’ils disaient qu’ils n’ont pas cru devoir les accepter entièrement, parce qu’elles sont l’œuvre d’hommes qu’ils ne croient pas être des écrivains véridiques, ce serait en définitive un faux-fuyant honnête, ou une erreur pardonnable. C’est là ce qu’ils ont fait pour le livre intitulé les Actes des Apôtres. Mais leur dessein, quand j’y réfléchis en moi-même, me confond d’étonnement. Car ce que je désire ici, c’est moins la sagesse dans ces hommes que la déférence. Ce livre, en effet, renferme tant de choses semblables à celles qu’ils admettent, qu’à mon avis il est bien étrange à eux de ne pas l’accepter, sauf à dire que ce qui les y blesse est faux et interpolé. Ou, si un tel langage est inconvenant, comme il l’est en effet, pourquoi accordent-ils quelque valeur aux épîtres de Paul et aux quatre évangiles, où il y a peut-être proportionnellement beaucoup plus qu’il n’a pu s’en trouver dans les Actes des Apôtres, de ces choses qu’ils veulent faire passer pour des interpolations d’écrivains corrupteurs ? Mais voici à ce sujet ce qu’il m’en semble, et je te prie d’examiner avec moi la chose tranquillement et avec tout le calme de la réflexion. Tu sais que les Manichéens, cherchant à faire mettre leur maître Manichée au nombre des apôtres, disent que l’Esprit-Saint, que le Seigneur a promis d’envoyer à ses disciples, est venu à nous en la personne de Manichée lui-même. Mais en admettant les Actes des Apôtres, où l’arrivée du Saint-Esprit est clairement rapportée3, ils ne sauraient comment prouver que ce passage a été interpolé. Ils veulent, en effet, qu’il y ait eu avant Manichée même je ne sais quels corrupteurs des Livres saints, corrupteurs qui désiraient concilier la loi des Juifs avec l’Evangile. Or, ils ne peuvent soutenir que le passage concernant le Saint-Esprit est corrompu, à moins d’affirmer que ces corrupteurs ont lu dans l’avenir, et inséré dans leurs livres un fait qu’on invoquerait plus tard contre Manichée, quand celui-ci déclarerait que le Saint-Esprit a été envoyé en sa personne. Mais nous parlerons du Saint-Esprit une autre fois et plus en détail ; pour le moment, revenons à notre sujet.
Il a été assez démontré, je pense, que pour l’histoire, l’étiologie et l’analogie, l’Ancien Testament est conforme au Nouveau ; reste à prouver qu’il en est de même pour l’allégorie. Notre Sauveur lui-même se sert dans l’Evangile d’une allégorie empruntée à l’Ancien Testament. « Cette race », dit-il, « demande un prodige, et on ne lui en donnera point d’autre que celui du prophète Jonas. Car comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre4 ». Citerai-je l’Apôtre Paul qui montre aussi, dans sa première épître aux Corinthiens, que le récit même de l’Exode était une allégorie du futur peuple chrétien ? « Or, vous ne devez pas ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge, qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse, dans la nuée et dans la mer, qu’ils ont tous mangé d’une même viande spirituelle, et qu’ils ont tous bu d’un même breuvage. Car ils buvaient de l’eau de la pierre spirituelle qui les suivait, et Jésus-Christ était cette pierre. Mais il y en avait peu d’un si grand nombre qui fussent agréables à Dieu, étant presque tous morts dans le désert. Or, toutes ces choses ont été les figures de ce qui nous regarde, afin que nous ne nous abandonnions pas aux mauvais désirs, comme ils s’y abandonnèrent. Ne devenez point non plus idolâtres, comme quelques-uns d’entre eux dont il est écrit : Le peuple s’assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent pour se divertir. Ne commettons point de fornication, comme quelques-uns d’entre eux commirent ce crime, pour lequel il y en eut vingt-trois mille qui furent frappés de mort en un seul jour. Ne tentons point Jésus-Christ, comme le tentèrent quelques-uns d’entre eux, qui furent tués par les serpents. Ne murmurez point comme murmurèrent quelques-uns d’entre eux, qui furent frappés de mort par l’ange exterminateur. Or, toutes ces choses qui leur arrivaient étaient des figures, et elles ont été écrites pour nous servir d’instruction, à nous autres qui nous trouvons à la fin des temps5 ». Il y a encore dans l’Apôtre une allégorie qui convient parfaitement à mon sujet, puisque nos adversaires eux-mêmes ont l’habitude d’en faire parade dans leurs discussions. Le même Paul dit aux Galates : « Car il est écrit qu’Abraham a eu deux fils, l’un de la servante et l’autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de la servante naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse de Dieu. Tout ceci est une allégorie ; car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première qui a été établie sur le mont de Sina, et qui n’engendre que des esclaves, est figurée par Agar. Car Sina est une montagne d’Arabie, qui représente la Jérusalem d’ici-bas, qui est esclave avec ses enfants ; au lieu que la Jérusalem d’en haut est vraiment libre, et c’est elle qui est notre mère6 ».
Ici donc ces hommes pervers, en voulant rendre la Loi inutile, nous obligent à approuver ces Écritures. Car ils relèvent soigneusement ce qui a été dit, que ceux-là sont dans l’esclavage qui vivent sous la Loi, et ils terminent par ces paroles triomphantes : « Vous qui voulez être justifiés par la Loi, vous n’avez plus de part à Jésus-Christ, vous êtes déchus de la grâce7 ». Tout cela est vrai, nous l’avouons, et cette Loi, nous ne la déclarons nécessaire que pour ceux à qui l’esclavage est encore utile. Ce qui a fait son utilité, c’est que les hommes que la raison ne pouvait détourner du péché, avaient besoin d’être retenus par une pareille loi, c’est-à-dire par la menace et la peur de ces châtiments qui peuvent frapper les yeux des insensés. Le Christ, en nous délivrant de ces terreurs, ne condamne pas cette loi ; il ne fait que nous inviter à obéir à son amour, et à ne pas être esclaves de la crainte de la Loi. C’est là la grâce même, bienfait dont ne comprennent point l’origine céleste ceux qui désirent encore être sous les chaînes de la Loi. L’apôtre Paul les blâme justement comme des infidèles, puisque cette servitude à laquelle ils étaient condamnés à une certaine époque par une juste disposition de Dieu, ils ne croient pas en être délivrés maintenant par Notre-Seigneur Jésus-Christ. De là cette parole du même apôtre : « La Loi nous a servi de conducteur pour nous mener comme des enfants à Jésus-Christ8 ». Ainsi donc Dieu a donné aux hommes un conducteur qu’ils devaient craindre, pour leur donner ensuite un maître qu’ils devaient aimer. Toutefois ces préceptes et ces commandements de la Loi ; dont il n’est plus permis aux chrétiens maintenant de faire usage, tels que le sabbat, la circoncision, les sacrifices et autres choses de ce genre, renferment tant de mystères, que tout homme pieux comprend qu’il n’est rien de plus funeste que de prendre à la lettre, c’est-à-dire mot pour mot, tout ce qui s’y trouve, et rien aussi de plus salutaire que d’en saisir l’esprit. De là cette parole : « La lettre tue et l’esprit donne la vie9 » ; et cette autre parole : « Lorsqu’ils lisent le vieux Testament, ce voile demeure toujours sur leur cœur, sans être levé, parce qu’il ne s’ôte que par Jésus-Christ10 ». En effet, ce qui s’ôte par Jésus-Christ, ce n’est pas l’Ancien Testament, mais le voile qui le couvre, de sorte que par Jésus-Christ l’on comprend et l’on voit, comme à nu, ce qui sans le Christ est obscur et caché. Aussi le même apôtre ajoute-t-il aussitôt : « Mais quand leur cœur se tournera vers le Seigneur, alors le voile en sera ôté11 ». Il ne dit pas : La Loi, ou bien l’Ancien Testament disparaîtra. Ainsi donc, ce ne sont pas ces livres que la grâce divine a supprimés comme renfermant des choses inutiles, mais bien l’enveloppe qui recouvrait des choses utiles. Voilà ce qu’on peut dire à ceux qui apportent un soin pieux, et non un esprit brouillon et méchant, à la recherche du sens de ces Écritures ; on leur fait toucher du doigt et l’ordre des choses, et les motifs des actes et des paroles, et la conformité entre l’Ancien et le Nouveau Testament, conformité si grande qu’il ne reste pas entre eux la moindre différence, et le secret de toutes ces figures qui, une fois expliquées et comprises, nous forcent de déclarer que ceux-là sont bien malheureux, qui veulent les condamner avant de les connaître.
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