De l'Immortalité de l'âme · Augustin d'Hippone

    Chapitre IV : L’ART ÉTANT IMMORTEL, LA RAISON, QUI SE CONFOND AVEC LUI, DOIT L’ÊTRE AUSSI ; PEU IMPORTE L’IGNORANCE OU L’OUBLI, L’ART N’EST PAS MOINS DANS L’ÂME A L’ÉTAT LATENT.

    S’il subsiste dans l’âme quelque chose d’immuable et qui suppose la vie, c’est aussi une nécessité que l’âme soit immortelle. Ces propositions sont tellement enchaînées que la première ne peut être vraie sans la seconde. Or, la première est vraie ; car, pour ne pas parler d’autre chose, qui oserait soutenir que le rapport des nombres n’est pas immuable, ou que tout art n’est pas fondé sur ce rapport, ou que l’art n’existe pas dans l’artiste, lorsque celui-ci ne l’exerce pas, ou qu’il existe ailleurs que dans son âme, ou qu’il puisse se trouver dans un être privé de vie, ou que ce qui est immuable puisse cesser d’être, ou que l’art soit différent de la raison ? Quoiqu’on définisse un art l’assemblage d’un grand nombre de raisons, cependant il est facile de comprendre, et l’on peut dire très-justement qu’un art est aussi une seule raison. Mais que l’une ou l’autre de ces propositions soit vraie, il ne s’ensuit pas moins que l’art ou la science est immuable. D’un autre côté il est évident que non-seulement l’art existe dans l’âme de l’artiste, mais qu’il ne peut exister que dans l’âme de l’artiste, et que l’on ne peut l’en séparer. En effet, si l’art pouvait être séparé de l’âme, ou il serait ailleurs que dans l’âme, ou il n’existerait nulle part, ou il passerait aussitôt d’une âme dans une autre âme. Mais : 1° de même que l’art ne peut exister que dans un être animé, de même la vie unie à la raison ne se trouve que dans l’âme ; 2° Ce qui existe doit être quelque part, et ce qui est immuable ne peut pas cesser d’être ; 3° Si l’art passait d’une âme dans une autre, abandonnant celle-ci pour habiter dans celle-là, il s’ensuivrait que personne ne peut enseigner un art sans en perdre la connaissance, ou que du moins personne ne peut s’en instruire sans que celui qui enseigne n’oublie ou ne meure. Si ces conséquences sont aussi absurdes que fausses, comme il est certain, l’âme humaine est immortelle.

    Et quand même l’art serait tantôt dans l’âme, et tantôt n’y serait pas, ce qui arrive, comme chacun ne le sait que trop, par oubli ou par ignorance, cet argument ne ferait rien à l’immortalité ; on peut le renverser de la manière suivante : ou il n’y a rien dans l’âme qui ne soit actuellement présent à la pensée, ou l’art de la musique n’est point dans l’artiste musicien, lorsqu’il s’occupe seulement de géométrie ; cette dernière proposition est fausse, donc l’autre est vraie. L’âme ne sent qu’elle possède telle connaissance, qu’autant que cette connaissance est l’objet de la pensée actuelle ; il peut donc y avoir quelque chose dans l’âme, quoique l’âme n’en ait pas le sentiment intime3, et peu importe de savoir combien la chose dure. Cette théorie des idées auxquelles on ne fait pas une attention expresse, et des sentiments cachée, est d’une grande importance en métaphysique et en morale. Si l’esprit est occupé trop longtemps à d’autres idées, et ne peut plus rappeler facilement son attention sur ses connaissances antérieures, c’est ce que l’on appelle l’oubli ou l’ignorance. Mais lorsque, en raisonnant avec nous-mêmes, ou lorsque, bien interrogés par un autre sur quelques beaux-arts, nous découvrons quelques vérités, nous ne les trouvons que dans notre âme. Or, trouver n’est pas faire ou engendrer ; autrement l’âme créerait et engendrerait des vérités éternelles en les découvrant dans le temps. Souvent en effet, elle découvre des vérités éternelles : qu’y a-t-il de plus éternel que les rapports du cercle, ou d’autres vérités du même genre, et peut-on comprendre qu’elles n’aient pas toujours été, et ne doivent pas être toujours ? Il est donc évident que l’âme humaine est immortelle, et qu’elle conserve dans son sein profond les vrais rapports des choses ; quoiqu’elle paraisse, soit par ignorance, soit par oubli, ou ne pas les posséder, ou les avoir perdus4.

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