Avantages de la viduité ou lettre à Julienne veuve · Augustin d'Hippone

    Chapitre VI : SI LES FEMMES PEUVENT ÊTRE SAINTES DE CORPS.

    En disant de la vierge « qu’elle se rend sainte de corps et d’esprit »17, il est évident que l’Apôtre n’a pas voulu enseigner que les femmes chrétiennes, chastes et soumises à leurs maris, sont dans une impossibilité réelle d’être saintes de corps en même temps que d’esprit. Se peut-il, en effet, que l’esprit soit saint, et que le corps, instrument de l’esprit, ne le soit pas ? Mais ne raisonnons pas, ne consultons que l’oracle divin pour expliquer comment saint Pierre, à propos de Sara, dit d’une manière absolue : « Les saintes femmes »18, sans ajouter : de corps. Saint Paul réprouve en ces termes la fornication : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ ? Prendrai-je donc les membres de Jésus-Christ pour en faire les membres d’une prostituée ? »19 Osera-t-on dire que les membres de Jésus-Christ ne sont pas saints, ou que le corps des épouses chrétiennes a cessé d’être membre de Jésus-Christ ? Écoutons encore : « Votre corps est le temple du Saint-Esprit, que vous avez reçu de Dieu, vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes, car vous avez été achetés à un grand prix »20. Ce grand docteur dit du corps des fidèles qu’il est membre de Jésus-Christ et le temple du Saint-Esprit, et il entendait parler des fidèles des deux sexes, sans distinction des vierges ou des épouses. Les unes sans doute peuvent être élevées en mérite au-dessus des autres, comme parmi les membres il en est de supérieurs ; mais quels qu’ils soient, ils ne sont pas séparés du corps. Donc, en disant de la vierge qu’elle est sainte de corps et d’esprit, l’Apôtre affirmait seulement que les vierges jouissent d’une sainteté plus grande de corps et d’esprit, sans soutenir aucunement que le corps des épouses est indigne de toute sanctification.

    Appréciez donc le bien dont vous jouissez ; de plus, n’oubliez pas que si votre état est si digne de louange, c’est parce qu’il est rehaussé par un autre qui, bon en lui-même, est d’un degré inférieur au vôtre. En serait-il ainsi, s’il n’y avait aucun autre état que le vôtre ? Les yeux occupent dans le corps humain la place d’honneur ; en serait-il ainsi, s’il n’y avait aucun autre membre dans le corps ? Dans le firmament, le soleil jette plus de lumière que la lune, mais il ne l’amoindrit pas ; les étoiles elles-mêmes brillent d’un éclat différent, mais l’orgueil ne les divise pas21 « Dieu a tout fait et tout est très-bien »22. Remarquez qu’à propos de l’ensemble il est dit : « Tout est très-bien », tandis qu’après la création de chacune des œuvres on se contente de dire : « Et Dieu vit que cela était bien »23. Chaque œuvre en particulier n’était donc que bonne en elle-même, mais, envisagée dans l’ensemble de tous les êtres, elle prend un nouveau degré de bonté : « Et Dieu vit que tout ce qu’il avait fait était très-bien »24. À n’envisager que chaque chose en particulier, il y a entre elles des degrés de supériorité ; mais l’ensemble des êtres a un caractère d’excellence que n’a pas chaque être en particulier. Ah ! que la saine doctrine de Jésus-Christ contribue par sa grâce à vous rendre saine dans son corps sacré ; et si vous possédez dans votre corps et dans votre esprit un avantage que tous ne possèdent pas, que votre esprit, le guide de votre corps, ait soin de ne pas se prévaloir avec insolence ni s’enorgueillir avec ignorance.

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