L'évangile avec les Pères
Lc 3, 1-6
- 2ème Dimanche de l'Avent, année C
L'évangile
1La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée ; Hérode, tétrarque de la Galilée ; Philippe, son frère, tétrarque de l’Iturée et du pays de la Trachonite, et Lysanias, tétrarque de l’Abilène ; 2au temps des grands prêtres Anne et Caïphe, la parole du Seigneur se fit entendre à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. 3Et il vint dans toute la contrée du Jourdain, prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés, 4ainsi qu’il est écrit au livre des oracles du prophète Isaïe : « Une voix a retenti au désert : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers. 5Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les chemins tortueux deviendront droits, et les raboteux unis. 6Et toute chair verra le salut de Dieu. »
Bible Crampon (1923).
Ce qu'en disent les Pères
Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Luc, traduction de l'abbé Péronne (1868).
Lc 3, 1-2
S. Grég. (hom. 20 sur les Evang). L’époque où le Précurseur du divin Rédempteur reçut la mission de prêcher et d’annoncer la parole de Dieu, est solennellement désignée par le nom de l’empereur romain et des princes qui régnaient sur la Judée : « L’an quinzième de l’empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, tétrarque de la Galilée », etc. Jean-Baptiste venait annoncer celui qui venait racheter une partie des Juifs et un grand nombre d’entre les Gentils, et c’est pour cela que sa prédication se trouve datée du règne de l’empereur des Gentils et des rois de Judée ; et comme la gentilité devait être réunie en un seul corps, il n’est parlé que d’un seul prince qui gouvernait l’empire romain : « L’an quinzième de l’empire de Tibère César », etc. - Ch. des Pèr. gr. Après la mort de l’empereur Auguste, de qui les empereurs romains prirent le nom d’Auguste, Tibère lui succéda, et il était alors dans la quinzième année de son règne.
Orig. (Hom. 21). Les oracles prophétiques qui ne s’adressaient qu’aux Juifs ne font mention que du règne des princes de la nation juive : « Vision d’Isaïe, au temps d’Ozias, de Joathan, d’Achaz et d’Ezéchias, rois de Juda (Is 1). Mais la prédication de l’Évangile qui devait retentir dans tout l’univers est datée de l’empire de Tibère César, qui paraissait être le maître du monde. Si les Gentils seuls avaient dû avoir part à la grâce du salut, il aurait suffi de parler de Tibère ; mais comme les Juifs devaient aussi embrasser la foi, il est également fait mention des principautés et des tétrarchies de la Judée : « Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, tétrarque de la Galilée », etc. - S. Grég. La Judée se trouvait alors divisée en plusieurs petites principautés, comme un signe de la division et de la ruine dont Dieu devait punir la coupable perfidie des Juifs ; selon ces paroles du Sauveur : « Tout royaume divisé contre lui-même sera désolé » (Lc 11). - Bède. Pilate fut envoyé comme gouverneur en Judée la douzième année du règne de Tibère César, et il conserva ce gouvernement pendant dix années consécutives, presque jusqu’à la fin de la vie de Tibère. Hérode, Philippe et Lysanias sont les fils du roi Hérode, sous le règne duquel naquit le Sauveur. Il faut ajouter à ces trois frères, Hérode Archélaüs, qui régna dix ans, et qui ayant été accusé auprès d’Auguste par les Juifs, fut exilé à Vienne où il mourut. L’empereur Auguste, pour affaiblir le royaume de Judée, le partagea alors en plusieurs tétrarchies.
S. Grég. (hom. 20). Jean-Baptiste venait annoncer celui qui était roi et prêtre à la fois. L’évangéliste saint Luc précise donc l’époque de sa prédication, non seulement par ceux qui régnaient alors sur la Judée, mais par les grands-prêtres actuels des Juifs : « Sous les grands-prêtres Anne et Caïphe ». - Bède. Tous deux étaient grands-prêtres lorsque Jean commença sa prédication, mais Anne exerçait le souverain pontificat cette année-là même, Caïphe, l’année même où Notre-Seigneur Jésus-Christ fut crucifié. Il y eut bien dans l’intervalle trois autres grands-prêtres, mais l’Évangéliste ne fait mention que de ceux qui ont pris une part plus active à la passion du Sauveur. Les préceptes de la loi étaient obligés de céder devant la violence et l’ambition ; ce n’était ni le mérite personnel, ni la dignité de la famille qui obtenait le souverain pontificat, la puissance romaine en disposait à son gré. En effet, l’historien Josèphe nous rapporte qu’un des premiers actes de Valérius Gratus, avait été de dépouiller le pontife Anne de la souveraine sacrificature, pour en revêtir Ismaël, fils de Baphi. Quelque temps après, Ismaël en était dépouillé à son tour, et avait pour successeur Eléazar, fils du grand-prêtre Ananias. L’année suivante, Valérius ôtait à Ismaël les insignes sacrés du pontificat pour les remettre à un certain Simon, fils de Caïphe. Un an après, Simon avait pour successeur Joseph, qui s’appelait aussi Caïphe. Tout le temps de la prédication de Notre-Seigneur se trouve ainsi compris dans un espace de quatre ans.
S. Ambr. Le Fils de Dieu qui devait former et rassembler son Église, commence à opérer par sa grâce dans son serviteur : « La parole du Seigneur se fit entendre à Jean », etc. Ainsi ce n’est pas un homme, mais le Verbe de Dieu qui préside à la première formation de l’Église. Saint Luc proclame Jean prophète par cette formule abrégée : « La parole de Dieu se fit entendre à Jean ». En effet, celui qui est rempli de la parole de Dieu a-t-il besoin d’une autre recommandation, et l’Évangéliste n’a-t-il pas tout dit dans ces seules paroles ? Saint Matthieu et saint Luc ont voulu au contraire rehausser en Jean-Baptiste le titre de prophète par la description de son vêtement, de sa ceinture et de sa nourriture. - S. Chrys. (hom. 40 sur S. Matth). La parole de Dieu, c’est ici le commandement de Dieu, parce qu’en effet, le fils de Zacharie n’est point venu de son chef, mais par l’impulsion de Dieu lui-même. - Théophyl. Pendant tout le temps qui s’écoula depuis son enfance jusqu’au jour où il devait paraître en Israël, il demeura caché dans le désert, et l’Évangéliste ajoute ici : « Dans le désert » ; pour détourner jusqu’à l’ombre du soupçon que les liens du sang ou d’une amitié contractée dès l’enfance portaient Jean-Baptiste à rendre témoignage à Jésus. Aussi le saint Précurseur nous assure-t-il expressément qu’il ne le connaissait pas (Jn 1). - S. Grég. de Nyss. (de la Virgin). Celui qui était venu dans l’esprit et la vertu d’Elie, devait aussi se séparer du commerce des hommes, et s’appliquer à la contemplation des choses invisibles, de peur qu’habitué aux illusions que produisent les sens, il ne vînt à perdre ces clartés intérieures et celles qui devaient lui faire discerner et reconnaître le Sauveur. Aussi il fut rempli d’une telle abondance des grâces divines, qu’aucun prophète n’en reçut jamais de semblables, parce que durant tout le cours de sa vie, il ne cessa d’offrir aux regards de Dieu une âme pure de tout désir vicieux et de toute passion naturelle. - S. Ambr. L’Église elle-même est comme un désert, parce que celle qui était abandonnée a plus d’enfants que celle qui avait un mari (Is 54,1 ; voyez aussi Ga 4,27). Le Verbe de Dieu s’est donc fait entendre, pour que la terre qui était auparavant déserte, nous produisît des fruits de salut.
Lc 3, 3-6
S. Ambr. Le Verbe s’est fait entendre, la voix suivit de près, car le Verbe agit d’abord à l’intérieur, et la voix lui sert ensuite d’instrument et d’interprète : « Et il vint dans toute la région du Jourdain ». - Orig. (hom. 2). Le mot Jourdain signifie qui descend, parce que le fleuve des eaux salutaires descend des hauteurs de Dieu. Or quels lieux Jean-Baptiste devait-il parcourir de préférence, si ce n’est les bords du Jourdain ; ainsi lorsque le repentir touchait un cœur, on pouvait aussitôt recevoir le baptême de la pénitence dans les eaux du fleuve : « Prêchant le baptême de pénitence pour la rémission des péchés ». - S. Grég. (hom. 20). Chacun voit par ces paroles que non seulement Jean prêchait le baptême de la pénitence, mais qu’il le donnait à quelques-uns, et cependant ce baptême ne pouvait en réalité remettre les péchés. - S. Chrys. (hom. 10 sur S. Matth). Et quelle rémission des péchés était possible, alors que la victime pour les péchés du monde n’était pas encore immolée, et que l’Esprit saint n’était pas encore descendu sur la terre ? Pourquoi donc ces paroles de saint Luc : « Pour la rémission des péchés ? » Les Juifs étaient profondément ignorants, et vivaient dans une grande indifférence à l’égard de leurs fautes, c’était là la cause de tous leurs maux. Ce fut donc pour les obliger à reconnaître leurs péchés et à chercher le Rédempteur, que Jean vint les exhorter à faire pénitence, afin que contrits de leurs fautes et revenus à de meilleurs sentiments, ils fissent tous leurs efforts pour obtenir leur pardon. C’est donc avec dessein que l’Évangéliste, après avoir dit que « Jean vint prêchant le baptême de la pénitence », ajoute : « Pour la rémission des péchés », comme s’il disait : il les exhortait à se repentir, pour les disposer à obtenir plus facilement leur pardon par la foi en Jésus-Christ. Si en effet ils n’avaient pas été conduits par la pénitence, ils n’auraient pas songé à demander la grâce de la rémission de leurs péchés. Or ce baptême les préparait à croire en Jésus-Christ. - S. Grég. (hom. 20). Ou bien l’Évangéliste dit que Jean prêchait le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés, parce qu’il avait la mission de prêcher le baptême qui remet les péchés, baptême qu’il ne pouvait donner. Ainsi de même qu’il était par le Verbe ou la parole de sa prédication le Précurseur du Verbe incarné, de même son baptême impuissant pour la rémission des péchés précédait le baptême de la pénitence qui les remet véritablement. - S. Ambr. C’est pour cela qu’il en est plusieurs qui virent dans saint Jean la figure de la loi, parce que la loi pouvait bien faire connaître le péché, mais ne pouvait le remettre.
S. Grég. de Nazianze. (Disc. 39). Disons quelques mots de la nature et du caractère des différents baptêmes. Moïse a baptisé dans l’eau, dans la nuée et dans la mer (mais d’une manière figurative). Jean a baptisé, mais non pas selon le rit des Juifs, car il ne baptisait pas seulement dans l’eau, mais pour la rémission des péchés, cependant son baptême n’était pas tout à fait spirituel, car l’Évangéliste n’ajoute point : Par l’Esprit. Jésus baptise, mais par l’Esprit, et c’est le baptême parfait. Il est encore un quatrième baptême, le baptême du martyre et du sang que Jésus-Christ lui-même a voulu recevoir, baptême plus auguste et plus vénérable que les autres, parce qu’il n’est point exposé à être profané par les rechutes dans le péché. On peut encore compter un cinquième baptême, baptême des larmes, baptême laborieux, dans lequel David se purifiait en arrosant chaque nuit de ses larmes le lit où il prenait son repos.
« Comme il est écrit dans le livre du prophète Isaïe (Is 40). Voix de celui qui crie dans le désert ». - S. Ambr. C’est avec raison que Jean-Baptiste, le Précurseur du Verbe est appelé « la voix », car la voix précède le Verbe dont elle dépend, tandis que le Verbe qui vient après lui est supérieur. - S. Grég. (hom. 7 et 20). Jean-Baptiste crie dans le désert, parce qu’il vient annoncer les consolations de la rédemption aux Juifs abandonnés et plongés dans la détresse. Et quel était le sens de ses prédications ? « Préparez le chemin du Seigneur », etc. Tout homme qui prêche la véritable foi et la nécessité des bonnes œuvres, que fait-il autre chose que de préparer la voie du Seigneur dans les cœurs de ceux qui l’écoutent, et de rendre droits ses sentiers en faisant naître dans les âmes des pensées pures par ses saintes prédications. - Orig. (hom. 21). Ou bien encore, c’est nous-mêmes qui devons préparer la voie au Seigneur dans notre cœur. Car le cœur de l’homme est grand et spacieux, si toutefois il est pur, car sa grandeur ne consiste pas dans les dimensions extérieures, mais dans la force de son intelligence qui le rend capable de contenir la vérité. Préparez donc par une vie sainte la voie au Seigneur dans votre cœur, redressez le sentier de votre vie par l’excellence et la perfection de vos œuvres, afin que la parole de Dieu puisse pénétrer en vous sans obstacle. - S. Bas. (Ch. des Pèr. gr). Ce sentier, c’est la voie qu’ont parcourue leurs ancêtres, et que les premiers hommes ont faussée et corrompue ; la parole de Dieu commande donc à ceux qui sont loin d’imiter le zèle de leurs pères de redresser de nouveau ce sentier. - S. Chrys. (Ch. des Pèr. gr). Ce n’était point à lui de crier : « Préparez la voie du Seigneur », c’était l’office du Précurseur, et il est appelé la voix, parce qu’il était le Précurseur du Verbe.
S. Cyr. (Liv. 3, sur Isaïe, ch. 40). Jean-Baptiste prévient cette question qu’on pouvait lui faire : Comment préparerons-nous la voie du Seigneur ? Comment encore redresserons-nous ses sentiers ? Ceux qui veulent mener une vie vertueuse rencontrent tant d’obstacles ! Il y a, en effet, des chemins et des sentiers qui ne sont nullement praticables, parce que tantôt ils s’élèvent sur les collines et sur des endroits abrupts, tantôt ils descendent brusquement dans les vallées ; c’est pour éloigner cette difficulté que le saint Précurseur ajoute : « Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées ». C’est ce que Notre-Seigneur a opéré spirituellement par sa puissance. Autrefois, en effet, le chemin de la vertu et de la sainteté évangélique était difficile à parcourir, parce que les âmes étaient comme appesanties sous le poids des plaisirs sensuels ; mais aussitôt qu’un Dieu fait homme eut expié le péché dans sa chair (Rm 8), toutes les voies furent aplanies, aucune colline, aucune vallée ne fit plus obstacle à ceux qui voulaient avancer. - Orig. (hom. 22). Lorsque Jésus fut venu et qu’il eut envoyé son Esprit, toute vallée a été remplie de bonnes œuvres et des fruits de l’Esprit saint ; si vous possédez ces fruits, non seulement vous cesserez d’être une vallée, mais vous commencerez à devenir la montagne de Dieu. - S. Grég. de Nysse. (Ch. des Pèr. gr). Ou bien les vallées sont ici la figure de la pratique paisible et tranquille des vertus, selon cette parole du Roi-prophète : Les vallées seront pleines de froment » (Ps 69). - S. Chrys. (Ch. des Pèr. gr). Sous le nom de montagne, Jean-Baptiste désigne les orgueilleux et les superbes que Jésus-Christ a humiliés, les collines sont ceux qui sont désespérés, non seulement à cause de l’orgueil de leur esprit, mais par suite de l’impuissance et de la stérilité de leur désespoir, car une colline ne produit aucun fruit. - Orig. (hom. 22). Par ces collines et ces montagnes, vous pourriez encore entendre les puissances ennemies qui ont été abaissées par la venue du Christ. - S. Bas. Comme les collines, si on les compare aux montagnes, en diffèrent par la grandeur, mais leur sont semblables pour le reste ; ainsi les puissances ennemies sont toutes égales par la volonté qu’elles ont de nous nuire, mais diffèrent entre elles par l’énormité du mal qu’elles causent. - S. Grég. (hom. 20). Ou bien cette vallée qui croît en se comblant, cette montagne qui décroît en s’abaissant, c’est la gentilité que la foi en Jésus-Christ a remplie de la plénitude de la grâce, et les Juifs qui, par leur coupable perfidie, ont perdu cette hauteur dont ils étaient si fiers, car les humbles reçoivent les grâces que les superbes éloignent de leur cœur par leur orgueil. - S. Chrys. (hom. 40 sur S. Matth). Ou bien par cette comparaison il nous apprend qu’aux difficultés de la loi va succéder la facilité de la foi, comme s’il disait : Vous n’aurez plus à craindre ni travaux pénibles, ni douleurs, mais la grâce et la rémission des péchés vous ouvriront une voie facile pour arriver au salut. - S. Grég. de Nysse. Ou bien, il ordonne de combler les vallées et d’abaisser les collines et les montagnes, pour nous apprendre que la vertu bien réglée ne doit ni présenter de vide causé par le défaut des bonnes œuvres, ni offrir d’inégalités par l’excès du bien. - S. Grég. (hom. 20). Les chemins tortueux deviennent droits lorsque les cœurs des méchants, que l’iniquité avait rendus tortueux, rentrent dans la droiture de la justice, et les chemins raboteux deviennent unis, lorsque les âmes irascibles et violentes reviennent à la bénignité de la douceur par l’infusion de la grâce céleste.
S. Chrys. Le saint Précurseur motive ensuite la nécessité de tous ces changements : « Et toute chair verra le salut de Dieu ». Il nous apprend ainsi que la vertu et la connaissance de l’Évangile se répandront jusqu’aux extrémités de la terre pour changer en douceur et en bonté les mœurs féroces et l’opiniâtre volonté du genre humain. Ce ne sont pas seulement les Juifs appelés prosélytes, mais toute la nature humaine qui est appelée à contempler le salut de Dieu. - S. Cyr. (sur Isaïe, 3, 40). C’est-à-dire le salut de Dieu le Père qui a envoyé son Fils pour être notre Sauveur. La chair est prise ici pour l’homme tout entier. - S. Grég. (hom. 20). Ou bien dans un autre sens, toute chair, c’est-à-dire tout homme, n’a pu voir en cette vie le salut de Dieu qui est Jésus-Christ ; le saint prophète porte donc ses regards jusqu’au jour du jugement dernier, où tous les hommes, les réprouvés comme les élus, verront également le salut de Dieu.