L'évangile avec les Pères

    Lc 22, 14 – 23, 56

    • Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur, année C

    L'évangile

    14L’heure étant venue, Jésus se mit à table, et les douze Apôtres avec lui ; 15et il leur dit : « J’ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous avant de souffrir. 16Car, je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu’à la Pâque parfaite, célébrée dans le royaume de Dieu. » 17Et prenant une coupe, il rendit grâces et dit : « Prenez et partagez entre vous. 18Car, je vous le dis, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que le royaume de Dieu soit venu. » 19Puis il prit du pain, et ayant rendu grâces, il le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous : faites ceci en mémoire de moi. » 20Il fit de même pour la coupe, après le souper, disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, lequel est versé pour vous. 21Cependant voici que la main de celui qui me trahit est avec moi à cette table. 22Quant au Fils de l’homme, il va selon ce qui a été décrété ; mais malheur à l’homme par qui il est trahi ! » 23Et les disciples se mirent à se demander les uns aux autres quel était celui d’entre eux qui devait faire cela. 24Il s’éleva aussi parmi eux une dispute, pour savoir lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand. 25Jésus leur dit : « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui leur commandent sont appelés Bienfaiteurs. 26Pour vous, ne faites pas ainsi ; mais que le plus grand parmi vous soit comme le dernier, et celui qui gouverne comme celui qui sert. 27Car quel est le plus grand, de celui qui est à table, ou de celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, cependant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. 28Vous, vous êtes demeurés avec moi dans mes épreuves ; 29et moi, je vous prépare un royaume, comme mon Père me l’a préparé, 30afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume, et que vous soyez assis sur des trônes, pour juger les douze tribus d’Israël. » 31Et le Seigneur dit : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; 32mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères. — 33Seigneur, lui dit Pierre, je suis prêt à aller avec vous et en prison et à la mort. » 34Jésus lui répondit : « Je te le dis, Pierre, le coq ne chantera pas aujourd’hui, que tu n’aies nié trois fois de me connaître. » 35Il dit encore à ses disciples : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni chaussures, avez-vous manqué de quelque chose ? — 36De rien, » lui dirent-ils. Il ajouta : « Mais maintenant, que celui qui a une bourse la prenne, et de même celui qui a un sac ; et que celui qui n’a point d’épée vende son manteau, et en achète une. 37Car, je vous le dis, il faut encore que cette parole de l’Écriture s’accomplisse en moi : Il a été mis au rang des malfaiteurs. En effet, ce qui me concerne touche à sa fin. » 38Ils lui dirent : « Seigneur, il y a ici deux épées. » Il leur répondit : « C’est assez. » 39Étant sorti, il s’en alla, selon sa coutume, vers le mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. 40Lorsqu’il fut arrivé dans ce lieu, il leur dit : « Priez, afin de ne point tomber en tentation. » 41Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’un jet de pierre ; et s’étant mis à genoux, il priait, 42disant : « Père, si vous voulez, éloignez de moi ce calice ! Cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui se fasse. » 43Alors lui apparut du ciel un ange qui le fortifiait. 44Et se trouvant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre. 45Après avoir prié, il se leva et vint vers les disciples, qu’il trouva endormis de tristesse. 46Et il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, afin de ne point entrer en tentation. » 47Comme il parlait encore, voici qu’une troupe de gens parut ; celui qu’on appelait Judas, l’un des Douze, marchait en tête. Il s’approcha de Jésus pour le baiser. 48Et Jésus lui dit : « Judas, tu livres le Fils de l’homme par un baiser ! » 49Ceux qui étaient avec Jésus, voyant ce qui allait arriver, lui dirent : « Seigneur, si nous frappions de l’épée ? » 50Et l’un d’eux frappa le serviteur du grand prêtre, et lui emporta l’oreille droite. 51Mais Jésus dit : « Restez-en là. » Et, ayant touché l’oreille de cet homme, il le guérit. 52Puis, s’adressant aux Princes des prêtres, aux officiers du temple et aux Anciens qui étaient venus pour le prendre, il leur dit : « Vous êtes venus comme après un brigand, avec des épées et des bâtons. 53J’étais tous les jours avec vous dans le temple, et vous n’avez mis pas la main sur moi. Mais voici votre heure et la puissance des ténèbres. » 54S’étant saisis de lui, ils l’emmenèrent et le conduisirent dans la maison du grand prêtre ; Pierre suivait de loin. 55Ayant allumé du feu au milieu de la cour, ils s’assirent autour, et Pierre s’assit parmi eux. 56Une servante, qui le vit assis devant le feu, l’ayant regardé fixement, dit : « Cet homme était aussi avec lui. » 57Mais Pierre renia Jésus, en disant : « Femme, je ne le connais point. » 58Peu après, un autre l’ayant vu, dit : « Tu es aussi de ces gens-là. » Pierre répondit : « Mon ami, je n’en suis point. » 59Une heure s’était écoulée, lorsqu’un autre se mit à dire avec assurance : « Certainement cet homme était aussi avec lui, car il est de la Galilée. » 60Pierre répondit : « Mon ami, je ne sais ce que tu veux dire. » Et aussitôt, comme il parlait encore, le coq chanta. 61Et le Seigneur, s’étant retourné, regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. » 62Et étant sorti de la maison, Pierre pleura amèrement. 63Or, ceux qui tenaient Jésus se moquaient de lui et le frappaient. 64Ils lui bandèrent les yeux, et, le frappant au visage, ils l’interrogeaient, disant : « Devine qui t’a frappé. » 65Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres injures. 66Dès qu’il fit jour, les Anciens du peuple, les Princes des prêtres et les Scribes se réunirent, et amenèrent Jésus dans leur assemblée. Ils dirent : « Si tu es le Christ, dis-le-nous. » 67Il leur répondit : « Si je vous le dis, vous ne le croirez pas ; 68et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas et ne me relâcherez pas. 69Désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu. » 70Alors ils dirent tous : « Tu es donc le Fils de Dieu ? » Il leur répondit : « Vous le dites, je le suis. » 71Et ils dirent : « Qu’avons-nous encore besoin de témoignage ? Nous l’avons nous-mêmes entendu de sa bouche. »

    1Alors toute l’assemblée s’étant levée, ils menèrent Jésus devant Pilate, 2et ils se mirent à l’accuser, en disant : « Nous avons trouvé cet homme qui poussait notre nation à la révolte, et défendait de payer les tributs à César, se disant lui-même le Christ roi. » 3Pilate l’interrogea, disant : « Es-tu le roi des Juifs ? » Jésus lui répondit : « Tu le dis. » 4Pilate dit aux Princes des prêtres et au peuple : « Je ne trouve rien de criminel en cet homme. » 5Mais redoublant leurs instances, ils dirent : « Il soulève le peuple, répandant sa doctrine dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici. » 6Quand Pilate entendit nommer la Galilée, il demanda si cet homme était Galiléen ; 7et ayant appris qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à Hérode, qui se trouvait aussi à Jérusalem, en ces jours-là. 8Hérode eut une grande joie de voir Jésus ; car depuis longtemps il en avait le désir, parce qu’il avait entendu beaucoup parler de lui, et il espérait lui voir opérer quelque prodige. 9Il lui adressa beaucoup de questions, mais Jésus ne lui répondit rien. 10Or, les Princes des prêtres et les Scribes se trouvaient là, l’accusant avec opiniâtreté. 11Mais Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris ; après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’une robe éclatante, il le renvoya à Pilate. 12Le jour même, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. 13Pilate, ayant assemblé les Princes des prêtres, les magistrats et le peuple, 14leur dit : « Vous m’avez amené cet homme comme excitant le peuple à la révolte ; je l’ai interrogé devant vous, et je n’ai trouvé en lui aucun des crimes dont vous l’accusez ; 15ni Hérode non plus, car je vous ai renvoyés à lui, et, vous le voyez, rien qui mérite la mort n’a été prouvé contre lui. 16Je le relâcherai donc après l’avoir fait châtier. » 17[Pilate était obligé, au jour de la fête, de leur accorder la délivrance d’un prisonnier]. 18Mais la foule tout entière s’écria : « Fais mourir celui-ci, et relâche-nous Barabbas : » — 19lequel avait été mis en prison à cause d’une sédition qui avait eu lieu dans la ville, et d’un meurtre. 20Pilate, qui désirait relâcher Jésus, les harangua de nouveau ; 21mais ils répondirent par ce cri : « Crucifie-le ! crucifie-le ! » 22Pour la troisième fois, Pilate leur dit : « Qu’a-t-il donc fait de mal ? Je n’ai rien trouvé en lui qui mérite la mort. Ainsi je le ferai châtier et je le renverrai. » 23Mais ils insistèrent, demandant à grands cris qu’il fût crucifié, et leurs clameurs allaient grandissant. 24Pilate prononça donc qu’il serait fait comme ils demandaient. 25Il relâcha celui qu’ils réclamaient, et qui avait été mis en prison pour sédition et meurtre, et il livra Jésus à leur volonté. 26Comme ils l’emmenaient, ils arrêtèrent un nommé Simon, de Cyrène, qui revenait de la campagne, et ils le chargèrent de la croix ; pour qu’il la portât derrière Jésus. 27Or, il était suivi d’une grande foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. 28Se tournant vers elles, Jésus dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; 29car voici que des jours viennent où l’on dira : Heureuses les stériles, et les entrailles qui n’ont point enfanté et les mamelles qui n’ont point allaité ! 30Alors les hommes commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous, et aux collines : Couvrez-nous. 31Car, si l’on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec ? » 32Et l’on conduisait en outre deux malfaiteurs, pour les mettre à mort avec Jésus. 33Lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Calvaire, ils l’y crucifièrent, ainsi que les malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. 34Mais Jésus disait : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Se partageant ensuite ses vêtements, ils les tirèrent au sort. 35Le peuple se tenait là et regardait. Les magistrats se joignaient à lui pour railler Jésus en disant : « Il en a sauvé d’autres ; qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu. » 36Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant et lui présentant du vinaigre ; 37ils disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même. » 38Il y avait encore au-dessus de sa tête une inscription portant, en caractères grecs, latins et hébraïques : « Celui-ci est le roi des Juifs. » 39Or, l’un des malfaiteurs pendus à la croix l’injuriait, disant : « Puisque tu es le Christ, sauve-toi toi-même et sauve-nous ! » 40Mais l’autre le reprenait, en disant : « Ne crains-tu donc pas Dieu, toi non plus, condamné que tu es au même supplice ? 41Pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes ; mais lui, il n’a rien fait de mal. » 42Et il dit à Jésus : « Seigneur, souvenez-vous de moi, quand vous serez parvenu dans votre royaume. » 43Jésus lui répondit : « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis. » 44Il était environ la sixième heure, quand des ténèbres couvrirent toute la terre jusqu’à la neuvième heure. 45Le soleil s’obscurcit, et le voile du temple se déchira par le milieu. 46Et Jésus s’écria d’une voix forte : « Père, je remets mon esprit entre vos mains. » En disant ces mots, il expira. 47Le centurion, voyant ce qui était arrivé, glorifia Dieu, et dit : « Certainement, cet homme était juste. » 48Et toutes la multitude qui s’était rassemblée pour ce spectacle, considérant ce qui était arrivé, s’en retournait en se frappant la poitrine. 49Mais tous les amis de Jésus se tenaient à distance, avec les femmes qui l’avaient suivi de Galilée et contemplaient tout cela. 50Or, il y avait un homme, appelé Joseph, membre du conseil, homme bon et juste, 51qui n’avait donné son assentiment ni au dessein des autres, ni à leurs actes ; — il était d’Arimathie, ville de Judée, et attendait, lui aussi, le royaume de Dieu. 52Cet homme alla trouver Pilate, lui demanda le corps de Jésus, 53et l’ayant descendu, il l’enveloppa d’un linceul, et le déposa dans un sépulcre taillé dans le roc, où personne n’avait encore été mis. 54C’était le jour de la Préparation, et le sabbat allait commencer. 55Les femmes qui étaient venues de la Galilée avec Jésus, ayant accompagné Joseph, considérèrent le sépulcre, et la manière dont le corps de Jésus y avait été déposé. 56S’en étant donc retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums ; et le jour du sabbat, elles demeurèrent en repos, selon le précepte.

    Bible Crampon (1923).

    Ce qu'en disent les Pères

    Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Luc, traduction de l'abbé Péronne (1868).

    Lc 22, 14-18

    S. Cyr. Après que les disciples eurent préparé ce qu’il fallait pour célébrer la pâque, l’heure vint de la manger : « Et l’heure étant venue », etc. - Bède. L’heure de manger la pâque, c’est le soir du quatorzième jour du premier mois, au moment où la lune du quinzième jour se lève. - Théophyl. Mais pourquoi l’Évangéliste nous dit-il que le Seigneur se mit à table, puisque les Juifs devaient se tenir debout pour manger l’agneau pascal ? Nous répondons qu’après avoir mangé l’agneau pascal, suivant les prescriptions de la loi, ils se mirent à table, suivant l’usage, pour prendre d’autres aliments.

    « Et il leur dit : J’ai désiré d’un grand désir de manger cette pâque avec vous », etc. - S. Cyr. Notre-Seigneur s’exprime de la sorte, parce que l’avare disciple épiait le moment où il pourrait livrer son divin Maître, mais le Sauveur n’avait fait connaître ni la maison ni le nom de celui chez qui il devait célébrer la pâque, pour qu’on ne pût se saisir de sa personne avant qu’il l’eût célébrée, et il donne ici la raison de cette conduite. - Théophyl. Ou encore : « J’ai désiré d’un grand désir », c’est-à-dire, c’est la dernière cène que je fais avec vous, aussi m’est-elle précieuse et chère. Ainsi ceux qui partent pour un long voyage, adressent à leurs amis leurs plus tendres adieux. - S. Chrys. Ou encore, il s’exprime ainsi, parce que cette pâque devait être suivie de sa mort sur la croix ; or, nous voyons que plusieurs fois, pendant sa vie, il prédisait sa passion et manifestait le désir ardent de la voir arriver. - Bède. Il désire manger d’abord avec ses disciples la pâque figurative et révéler ainsi au monde les mystères de sa passion. - Eusèbe. Ou bien encore, le Seigneur étant sur le point d’instituer une pâque nouvelle, il dit avec raison : « J’ai désiré ardemment cette pâque », c’est-à-dire, le mystère nouveau du Nouveau Testament qu’il donnait à ses disciples, et que tant de prophètes et de justes avaient désiré voir. Or, comme il avait soif du salut de tous les hommes, il instituait un mystère qui devait être célébré dans le monde entier, tandis que la pâque établie par Moïse ne pouvait être célébrée que dans un seul endroit, c’est-à-dire, à Jérusalem ; elle n’était donc point destinée à toutes les nations et ne pouvait être l’objet d’un désir si ardent. - S. Epiph. (Liv. 1 cont. les hérés., 30, 22). Ce fait seul peut servir à confondre l’erreur insensée des ébionites sur l’usage de la chair, puisque le Sauveur a mangé l’agneau pascal des Juifs, et il dit expressément : « J’ai désiré manger cette pâque », afin qu’on ne puisse l’entendre autrement.

    Bède. Notre-Seigneur donne ainsi par son exemple son approbation à la pâque légale, et en même temps il en interdit désormais la célébration, en enseignant qu’elle n’était que la figure des mystères qu’il venait révéler : « Car je vous le dis, je ne la mangerai plus jusqu’à ce qu’elle soit accomplie dans le royaume de Dieu », c’est-à-dire, je ne célébrerai plus la pâque mosaïque, jusqu’à ce que Je mystère dont elle est la figure, soit accompli dans l’Eglise, car elle est vraiment le royaume de Dieu, selon cette parole : « Le royaume de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17). C’est encore à cette pâque ancienne à laquelle le Sauveur voulait mettre fin que se rapportent les paroles qui suivent : « Et prenant le calice, il rendit grâces et dit : Prenez et partagez entre vous », etc. Il rend grâces, parce que toutes les cérémonies de l’ancienne loi allaient finir et céder la place à des rites tout nouveaux. - S. Chrys. (Disc. 1 sur Lazare). Lorsque vous prenez place à table, souvenez-vous que la prière doit succéder au repas ; mangez donc avec modération et sobriété, de peur qu’appesantis par les excès de la table, vous ne puissiez ni fléchir les genoux, ni prier Dieu. Après nos repas, ne nous dirigeons donc pas aussitôt vers notre lit, mais livrons-nous à la prière, car évidemment le Sauveur a voulu nous enseigner ici qu’au repas doivent succéder, non le sommeil et le repos, mais la prière et la lecture des saintes Écritures : « Car je vous le dis ; je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu ». - Bède. Ces paroles peuvent être entendues simplement en ce sens, que le Sauveur ne devait plus boire de vin depuis cette heure de la cène jusqu’au temps de sa résurrection où il devait venir établir le royaume de Dieu. En effet, saint Pierre atteste qu’ils le virent alors manger et boire avec eux : « Il s’est manifesté à nous qui avons mangé et bu avec lui depuis sa résurrection » (Ac 10,41). - Théophyl. La résurrection de Jésus-Christ est appelée le royaume de Dieu, parce qu’elle a détruit l’empire de la mort, ce qui a fait dire à David : « Le Seigneur a régné, il s’est revêtu de gloire », c’est-à-dire que, selon la prophétie d’Isaïe, il s’est dépouillé de la corruption du corps pour se revêtir d’un vêtement de magnificence et d’honneur. Or, après sa résurrection, il a voulu boire en présence de ses disciples, pour leur prouver que sa résurrection était réelle. - Bède. Cependant, il est plus logique de dire que Notre-Seigneur déclare qu’il ne boira plus le vin de in pâque comme il a déclaré précédemment qu’il ne mangerait plus l’agneau figuratif, jusqu’à ce que la manifestation de la gloire de son royaume fît embrasser la foi chrétienne à tout l’univers, et que le changement spirituel des deux grandes prescriptions de la loi (la nourriture et le breuvage de la pâque), vous fît comprendre que toutes les observances figuratives de la loi ne seraient plus désormais accomplies que d’une manière spirituelle.

    Lc 22, 19-20

    Bède. Après avoir accompli les cérémonies solennelles de la pâque ancienne, le Sauveur institue la nouvelle pâque, et commande à son Église de la célébrer en mémoire du mystère de la rédemption. Établi prêtre selon l’ordre de Melchisédech (Ps 109, et He 7), il remplace la chair et le sang de l’agneau par le sacrement de son corps et de son sang sous les espèces du pain et du vin : « Et ayant pris du pain il rendit grâces ». Il avait déjà rendu grâces en mettant fin à la pâque ancienne, et il nous enseigne ainsi par son exemple à louer, à glorifier Dieu au commencement comme à la fin de chacune de nos bonnes œuvres. « Il le rompit ». Il rompt lui-même le pain qu’il donne à ses disciples, pour montrer que son corps ne sera brisé dans sa passion que par sa volonté : « Et il le leur donne en disant : Ceci est mon corps qui est donné pour vous ». - S. Grég. de Nysse. (sur le bapt. de Jésus-Christ). Avant la consécration, le pain est un pain ordinaire, mais aussitôt le mystère de la consécration, il devient et il est appelé le corps de Jésus-Christ.

    S. Cyr. Ne doutez point de cette vérité, puisque le Fils de Dieu vous dit clairement : « Ceci est mon corps ». Mais plutôt recevez avec foi les paroles du Sauveur, car il est la vérité et ne peut mentir. C’est donc une erreur autant qu’une folie, de dire que l’effet de la consécration mystérieuse cesse, lorsqu’on réserve pour le jour suivant quelques fragments du pain consacré, car aucun changement ne se fait dans le corps sacré de Jésus-Christ, et il conserve toujours la vertu de la consécration aussi bien que la grâce qui donne la vie (Liv. 4 sur Jn 14). Car la vertu vivifiante de Dieu le Père, c’est le Verbe, son Fils unique, qui s’est fait chair sans cesser d’être le Verbe, et qui a communiqué à sa chair une vertu vivifiante (chap. 23). Si vous trempez un peu de pain dans une liqueur quelconque, il s’imprègne aussitôt du goût de cette liqueur. C’est ainsi que le Verbe de Dieu, source de vie, communique cette vertu vivifiante à sa chair par l’union étroite qu’il a contractée avec elle. Pouvons-nous en conclure que notre corps a part aussi à cette vertu vivifiante, parce que la vie de Dieu est en nous, et que le Verbe de Dieu demeure dans notre âme ? Non, car il y a une différence entre la participation que le Fils de Dieu nous donne à sa vertu lorsqu’il demeure en nous, et l’union étroite par laquelle il s’est incarné dans le corps qu’il a pris dans le sein de la vierge Marie, et dont il a fait son propre corps. Il était convenable, en effet, que le Fils de Dieu s’unit à nos corps par sa chair sacrée et son sang précieux que nous recevons sous les espèces du pain et du vin, pour nous communiquer une bénédiction vivifiante. Nous aurions eu horreur de la chair et du sang placés sur les saints autels, Dieu, plein de condescendance pour notre faiblesse, a donc communiqué aux dons offerts une vertu vivifiante en les changeant véritablement en sa propre chair, afin que ce corps vivifiant soit en nous comme une semence de vie, il ajoute : « Faites ceci en mémoire de moi ». - S. Chrys. (hom. 46 sur S. Jean). Jésus-Christ a institué ce mystère pour nous faire contracter avec lui une alliance plus étroite, et nous manifester toute l’étendue de son amour ; c’est pour cela que, non seule ment il se rend visible à ceux qui désirent le voir, mais encore qu’ils les laissent le toucher, le manger, l’embrasser et rassasier leurs saints désirs. Nous sortons donc de cette table, semblables à des lions qui respirent la flamme, et devenus terribles au démon. - S. Bas. (Moral., règl. 21, chap. 3, et régl. abrég., quest. 172). Apprenez à quelles conditions il nous est permis de manger le corps de Jésus-Christ, c’est-à-dire, en mémoire de l’obéissance qu’il a portée jusqu’à la mort, de sorte que ceux qui vivent, ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux. (2Co 5,45). - Théophyl. Il est question dans saint Luc de deux coupes, l’une dont Jésus dit plus haut : « Prenez-la et distribuez-la entre vous » ; la seconde qu’il distribue lui-même à ses disciples après la fraction et la distribution du pain, et dont il est dit : « De même le calice après le souper ». - Bède. Il faut sous-entendre : Il leur donna, afin que la phrase soit complète. - S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 1). Ou encore, saint Luc parle deux fois de la coupe, d’abord avant que Jésus distribuât le pain, et une seconde fois lorsqu’il l’eût distribué ; ce qu’il en dit en premier lieu, il le fait par anticipation, selon sa coutume, et il raconte ensuite en son temps ce dont il n’avait point parlé précédemment ; or, en réunissant ces deux parties, nous avons le même récit que nous donne saint Matthieu et saint Marc. - Théophyl. Le Sauveur appelle ce calice le calice du Nouveau Testament : « Ce calice est le Nouveau Testament en mon sang qui sera répandu pour vous ». Il nous apprend ainsi que le Nouveau Testament commence dans son sang. En effet, dans l’Ancien Testament, le sang des animaux vint consacrer la promulgation de la loi, et maintenant le sang du Verbe de Dieu est pour nous le signe sacré de la nouvelle alliance. Ces paroles : « Qui sera répandu pour vous », ne signifient pas que Jésus-Christ n’ait donné son corps et répandu son sang que pour les Apôtres seuls, car il a donné l’un et l’autre pour le salut du genre humain tout entier. La pâque ancienne avait pour objet la délivrance de la servitude d’Égypte, le sang de l’agneau avait été versé pour sauver de la mort les premiers nés des Hébreux ; la pâque nouvelle a pour fin la rémission des péchés, et le sang de Jésus-Christ est versé pour le salut éternel de ceux qui sont consacrés au service de Dieu. - S. Chrys. (hom. 46 sur S. Jean). Ce sang imprime en nous l’image auguste de notre roi, il préserve de toute flétrissure la noblesse de notre âme, il pénètre notre cœur de sa divine rosée, et lui inspire une force surhumaine. Ce sang met en fuite les démons et fait descendre en nous les anges et le Seigneur des anges ; ce sang répandu sur la terre l’a purifiée et lui a ouvert les portes des cieux. Ceux qui participent à ce sang divin sont associés aux vertus des cieux, revêtus du manteau royal de Jésus-Christ, ou plutôt revêtus de ce divin roi lui-même. Or, si vous approchez de lui avec un cœur pur, il sera pour vous un principe de grâce et de salut ; mais si vous osez vous présenter devant lui avec une conscience coupable, vous commettez un sacrilège et vous le recevez pour votre condamnation et votre supplice. En effet, si ceux qui profanent la pourpre royale sont punis du même châtiment que ceux qui la mettent en pièces, est-il contraire à la raison de dire que ceux qui reçoivent le corps de Jésus-Christ dans une conscience souillée, méritent le même supplice que ceux qui l’ont percé de clous ? - Bède. Comme le pain a pour but de fortifier notre corps, et le vin de produire le sang dans nos membres, l’un, le pain, se rapporte au corps de Jésus-Christ, et le vin à son sang. Mais aussi comme nous devons demeurer en Jésus-Christ, et que Jésus-Christ doit demeurer en nous, on mêle au vin de l’eau dans le calice du Seigneur, car au témoignage de l’apôtre saint Jean, les eaux sont la figure des peuples (Ap 17). Le Sauveur distribue d’abord le pain, et puis ensuite le calice ; en effet, dans la vie spirituelle, il faut commencer par les actions laborieuses et pénibles qui sont comme le pain, non seulement parce que nous ne devons manger notre pain qu’à la sueur de notre front (Gn 3), mais parce que le pain quand on le mange est d’une déglutition tant soit peu difficile. Ensuite aux fatigues de cette vie laborieuse, succède la joie produite par la grâce divine dont le calice est la figure. - Bède. Les Apôtres communièrent au corps de Jésus-Christ après la cène, parce qu’il fallait d’abord accomplir et terminer la pâque figurative avant de célébrer les mystères de la véritable pâque. Mais depuis, pour l’honneur d’un si grand sacrement, l’autorité de l’Église nous a ordonné de prendre tout d’abord cette nourriture spirituelle avant tout aliment terrestre. - Eutych. Patriar. Or, celui qui communie reçoit tout le corps et tout le sang du Seigneur, alors même qu’il ne reçoit qu’une partie des espèces consacrées ; car de même qu’un sceau imprime son empreinte tout entière sur plusieurs choses à la fois, et demeure intégralement le même après l’avoir communiquée ; de même encore qu’une seule et même parole se fait entendre à un grand nombre, nous devons croire aussi sans hésiter que le corps et le sang du Seigneur sont tout entiers dans tous ceux qui communient. Quant à la fraction du pain consacré, elle est une figure de la passion.

    Lc 22, 21-23

    S. Aug. (de l’acc. des Evang., 3, 1) Après avoir distribué le calice à ses disciples, Notre-Seigneur parle de nouveau de celui qui devait le trahir : « Cependant voici que la main de celui qui me trahit est avec moi à cette table ». - Théophyl. Il tient ce langage, non seulement pour montrer qu’il connaît l’avenir, mais pour faire ressortir sa grande bonté, qui épuisa tous les moyens propres à détourner Judas de son perfide dessein. C’est ainsi qu’il nous donne l’exemple du zèle avec lequel nous devons poursuivre jusqu’à la fin la conversion des pécheurs. Il veut aussi nous montrer la noire méchanceté de ce traître disciple qui ne rougit point de s’asseoir à la table de son Maître. - S. Chrys. (hom. 83 sur S. Matth). La participation aux divins mystères ne le fait pas renoncer à son dessein ; son crime n’en devient donc que plus monstrueux, et parce qu’il a osé s’approcher des saints mystères avec cette intention criminelle, et parce qu’il les reçoit sans en devenir meilleur, et en restant insensible à la crainte, aussi bien qu’à la reconnaissance et à l’honneur incomparable que le Sauveur lui témoigne. - Bède. Et cependant Jésus ne le désigne pas spécialement, de peur que ce reproche public ne le rende plus audacieux, et il parle en général de celui qui doit le trahir, pour toucher de repentir celui qui se sentira coupable. Il prédit en même temps le châtiment dont le traître sera puni, pour ramener par la perspective du supplice celui que la honte n’a pu fléchir : « Pour ce qui est du Fils de l’homme, il s’en va », etc. - Théophyl. Ce n’est pas qu’il n’eût pu se défendre lui-même, mais parce qu’il avait résolu de souffrir la mort pour le salut des hommes.

    S. Chrys. Quant à Judas, il accomplissait les Écritures avec une pensée criminelle ; gardons-nous de le justifier comme ayant été l’instrument de la Providence ; écoutons plutôt le Sauveur : « Cependant malheur à l’homme par lequel il sera trahi ! » - Bède. Malheur aussi à l’homme qui s’approche indignement de la table du Seigneur, et qui, à l’exemple de Judas, trahit le Fils de l’homme, en le livrant non pas aux Juifs, mais à des membres souillés par le péché ! Les onze Apôtres savaient bien qu’ils ne méditaient rien contre leur divin Maître ; néanmoins ils s’en rapportent plus volontiers à son témoignage, qu’à celui de leur conscience, et la crainte de leur faiblesse leur fait se demander s’ils ne sont pas coupables d’une faute qu’ils ne découvrent point en eux-mêmes : « Et ils commencèrent à se demander les uns aux autres », etc. - S. Bas. (règ. abrég. quest. 301). Parmi les maladies du corps, il en est qui ne sont point senties par ceux mêmes qui en sont atteints, et ils ont plus de foi aux conjectures des médecins qu’à leur propre insensibilité. Il en est de même pour les maladies de l’âme, celui qui ne se sent point coupable, doit s’en rapporter plus volontiers au témoignage de ceux qui peuvent mieux connaître l’état de son âme.

    Lc 22, 24-27

    Théophyl. Ils venaient de rechercher entre eux quel était celui qui trahirait le Seigneur, il était donc naturel de les entendre se dire l’un à l’autre : « C’est vous qui le trahirez », et de tirer cette conclusion : « Je suis le premier, c’est moi qui suis le plus grand », et autres choses semblables. C’est ce que raconte l’Évangéliste : « Il s’éleva aussi parmi eux une contestation, lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand ». - Apollin. (Ch. des Pèr. gr). Ou encore, la cause de cette contestation put venir de ce que le Seigneur devant bientôt quitter la terre, il fallait que l’un d’eux fût mis à la tête des autres, et tînt la place du Sauveur. Or, de même que les bons cherchent dans les Écritures les exemples de nos pères dans la foi qui peuvent augmenter en eux le zèle pour la perfection et l’humilité, de même aussi les méchants saisissent avec joie ce qu’il peut y avoir de répréhensible dans la conduite des élus, pour autoriser et couvrir leurs propres fautes. Aussi sont-ils enchantés de lire qu’une contestation s’éleva entre les disciples de Jésus-Christ. - S. Ambr. La conduite des Apôtres dans cette circonstance, n’est point pour nous une excuse, mais un avertissement. Veillons donc à ce qu’aucune contestation sur la préséance ne s’élève entre nous pour notre perte. - Bède. Considérons plutôt, non ce que les Apôtres ont fait sous l’impression d’un sentiment tout humain, mais la recommandation que leur a faite leur divin Maître : « Il leur dit : Les rois des nations », etc. - S. Chrys. (hom. 66 sur S. Matth). Il dit : « Les rois des nations », ce qui déjà est un préjugé défavorable contre l’action dont il s’agit ; car c’était le défaut dominant des païens d’ambitionner la primauté. - S. Cyr. Ajoutons que leurs sujets leur adressent des paroles de flatterie : « Et ceux qui exercent sur elles l’autorité, sont appelés bienfaiteurs ». Comme ils sont étrangers à toutes les lois divines, ils sont en proie à toutes ces passions funestes ; mais pour vous, votre grandeur sera dans la pratique de l’humilité : « Mais pour vous, il n’en sera pas ainsi », etc. - S. Bas. (rég. dévelop., quest. 30 et 3 1). Que personne donc ne s’enorgueillisse de la préséance, s’il ne veut perdre le mérite et la récompense de la béatitude promise à l’humilité (Mt 5), et qu’il sache que la véritable humilité nous porte à être le serviteur de tous nos frères. Or, de même que celui qui est chargé du soin d’un grand nombre de blessés, et qui étanche le sang de leurs plaies, ne s’enorgueillit point des services qu’il leur rend, à plus forte raison celui à qui Dieu a confié le soin de guérir les langueurs spirituelles de ses frères, et qui doit, comme serviteur de tous, rendre compte de tout au tribunal de Dieu, doit veiller avec le plus grand soin sur lui-même, et ainsi : « Celui qui est le plus grand, doit être comme le moindre ». Il est juste encore que ceux qui sont à la tête des autres, leur rendent des services même corporels, à l’exemple de Notre-Seigneur qui a lavé les pieds de ses disciples : « Et celui qui a la préséance, doit être comme celui qui sert ». Il n’est pas à craindre que cette condescendance du supérieur ne détruise l’humilité dans l’inférieur, c’est au contraire pour lui une éclatante leçon d’humilité.

    S. Ambr. Remarquez que l’humilité ne consiste pas seulement dans les marques d’honneur que vous témoignez aux autres ; car vous pouvez agir en cela pour obtenir la faveur du monde, par crainte de ceux qui ont la puissance, ou par un motif d’intérêt personnel ; vous cherchez alors votre avantage, plutôt que l’honneur des autres ; aussi Notre-Seigneur formule-t-il pour tous la même règle qui défend toute recherche de la préséance, et ne permet que les saintes luttes de l’humilité. - Bède. Pour suivre cette règle que prescrit le Seigneur, les supérieurs ont besoin d’un grand discernement, ils doivent éviter l’esprit de domination sur leurs inférieurs, ce qui est le propre des rois des nations, et la vaine complaisance dans les louanges qui leur sont données, sans cesser néanmoins d’être animés du zèle de la justice contre les vices des coupables. Le Sauveur confirme ensuite cette leçon par son exemple : « Car quel est le plus grand, celui qui est à table, ou celui qui sert ? Et moi cependant je suis au milieu de vous comme celui qui sert ». - S. Chrys. Paroles qui reviennent à celles-ci : Ne croyez pas que vos inférieurs aient besoin de vous, tandis que pour vous, vous en êtes complètement indépendants ; car moi-même, qui n’ai besoin de personne, de qui, au contraire, toutes les créatures du ciel et de la terre ont besoin, je suis descendu au rang de serviteur. - Théophyl. Il a exercé à leur égard les fonctions de serviteur, lorsqu’il leur a distribué le pain sacré et le calice, et il fait mention de ce fait pour leur rappeler que puisqu’ils ont mangé du même pain et bu du même calice, ils doivent tous faire profession des mêmes sentiments que Jésus-Christ, qui n’a point dédaigné de se rendre leur serviteur. - Bède. Ou encore, il veut parler de l’humble office qu’il a rempli en leur lavant les pieds, lui leur Maître et Seigneur (Jn 13,34). On pourrait encore appliquer cet office de serviteur à toutes les actions de sa vie mortelle. Enfin, on peut aussi l’entendre du sang qu’il a répandu sur la croix pour notre salut.

    Lc 22, 28-30

    Théophyl. De même que Notre-Seigneur avait dit malheur au traître, il promet des récompenses aux disciples qui lui resteront fidèles : « Pour vous, vous êtes demeurés avec moi dans mes tentations », etc. - Bède. Ce n’est point aux premiers essais de la vertu de patience, mais à la persévérance qu’est donnée la gloire du royaume des cieux ; parce qu’en effet, la persévérance (qui est aussi appelée constance ou force d’âme), est comme la base et la colonne de toutes les vertus, Ce sont donc ceux qui ont persévéré avec lui dans les tentations, que le Fils de Dieu fait entrer dans son royaume éternel ; car si nous sommes implantés en lui pour la ressemblance de sa mort, nous y serons aussi entés pour sa résurrection (Rm 6,8), comme l’ajoute le Sauveur : « Et moi, je vous prépare un royaume », etc.

    S. Ambr. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Remarquons ici que l’homme ne doit pas ambitionner la parfaite égalité avec Dieu, mais seulement la ressemblance avec lui ; car Jésus-Christ seul est la parfaite image de Dieu, parce qu’il reproduit en lui l’unité de la gloire du Père. L’homme juste porte en lui l’image de Dieu, lorsque la connaissance de Dieu le porte à mépriser le monde pour reproduire en lui la ressemblance de la vie divine. Or, nous mangeons le corps de Jésus-Christ afin de pouvoir participer à la vie éternelle, suivant la promesse du Sauveur : « Afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume ». Ce que Jésus-Christ nous promet ici pour récompense, n’est ni le manger, ni le boire, mais la communication de la grâce et de la vie des cieux. - Bède. Ou encore, cette table qui est préparée pour le bonheur de tous les saints, c’est la gloire elle-même de la vie des cieux, dont ceux qui ont eu faim et soif de la justice seront rassasiés, par la pleine jouissance du vrai bien, objet de tous leurs désirs. - Théophyl. Ces paroles du Sauveur ne signifient donc point qu’il y aura dans les cieux des aliments matériels, ni que son royaume doit être extérieur et sensible ; car la vie des élus sera semblable à celle des anges, comme il l’a prédit lui-même aux sadducéens (Mt 22 Lc 20) ; et saint Paul, d’ailleurs, nous déclare que le royaume de Dieu n’est ni dans le manger ni dans le boire (Rm 14,17).

    S. Cyr. Notre-Seigneur explique les vérités spirituelles par des comparaisons prises dans ce qui se passe au milieu de nous. En effet, ceux qui s’asseoient à la table des rois de la terre, jouissent auprès d’eux de certaines prérogatives, et c’est par cet usage qu’il veut nous faire comprendre ceux qui auront part aux premiers honneurs dans son royaume. - Bède. C’est la droite du Très-Haut qui opère cette transformation (Ps 117) ; elle fait asseoir à la table des cieux pour les nourrir des mets de la vie éternelle ceux qui sur la terre se sont fait gloire d’être les humbles serviteurs de leurs frères ; et elle établit les justes juges de leurs persécuteurs, ceux qui sont restés fidèles avec le Seigneur au milieu des tentations et des injustes jugements des hommes : « Et que vous siégiez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël ». - Théophyl. C’est-à-dire pour condamner dans les douze tribus ceux qui auront persévéré dans l’infidélité. - S. Ambr. Ces douze trônes ne sont point des sièges matériels et sensibles comme ceux dont se servent les hommes pour s’asseoir ; mais il faut les entendre dans ce sens, que de même que Jésus-Christ juge comme Dieu, récompense la vertu et punit l’impiété par la seule connaissance qu’il a des cœurs, et sans avoir besoin de discuter les actions ; ainsi les Apôtres entreront en participation de ce jugement tout spirituel, par les louanges qu’ils donneront à la foi et l’horreur qu’ils témoigneront pour l’infidélité, en condamnant l’erreur par l’exemple de leur vertu, et en poursuivant de leur haine le crime des sacrilèges.

    S. Chrys. (hom. 65 sur S. Matth). Mais est-ce que Judas prendra place aussi avec les autres Apôtres ? Non, sans doute, écoutez la loi que Dieu proclame par la bouche du prophète Jérémie : « Lorsque j’aurai promis quelque bien ou quelque faveur, si vous vous en rendez indigne, je vous châtierai (Jr 18,9-10) ». Aussi la promesse du Sauveur n’est pas absolue, mais conditionnelle : « Vous qui avez persévéré avec moi dans les tentations ». - Bède. Judas est donc exclus de ces magnifiques promesses ; il faut d’ailleurs admettre qu’il était sorti avant ces paroles de Notre-Seigneur. Nous devons aussi excepter de ces promesses ceux qui se retirèrent de Jésus et ne marchèrent plus avec lui après qu’ils l’eurent entendu parler de l’incompréhensible sacrement de son corps et de son sang (Jn 6,67).

    Lc 22, 31-34

    Bède. Dans la crainte que les onze Apôtres ne se laissent aller à un sentiment d’orgueil et n’attribuent à leurs propres forces d’avoir été presque les seuls de tant de milliers de Juifs, pour demeurer avec le Seigneur au milieu des tentations, le Sauveur leur déclare que s’ils n’avaient été protégés et soutenus par l’assistance divine, ils eussent été brisés comme les autres par la même tempête : « Le Seigneur dit encore Simon, Simon, voilà que Satan vous a demandés pour vous cribler comme le froment », etc. C’est-à-dire, qu’il a demandé à vous tenter et à vous secouer, comme on secoue le froment pour le cribler, paroles qui nous apprennent que le démon ne peut tenter la foi de personne sans la permission de Dieu. - Théophyl. Il s’adresse à Pierre, parce qu’il était plus fort que les autres, et qu’il pouvait s’enorgueillir des promesses que Jésus-Christ lui avait faites. Ou encore, il veut nous apprendre que les hommes qui ne sont rien (tant par leur nature que par la faiblesse de leur esprit), doivent fuir tout désir de domination sur leurs frères, c’est pour cela que, laissant tous les autres disciples, il s’adresse à Pierre qui avait été placé à leur tête : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ».

    S. Chrys. (hom. 83 sur S. Matth). Il ne dit pas : J’ai voulu, mais : « J’ai prié », langage plein d’humilité qu’il tient aux approches de sa passion, pour prouver la vérité de sa nature humaine. Car comment supposer que celui qui, sans recourir à la prière, avait dit avec le ton du commandement : « Sur cette pierre je bâtirai mon Église, et je te donnerai les clefs du royaume des cieux », ait eu besoin de la prière pour confirmer dans la foi l’âme chancelante d’un homme ? Il ne lui dit pas non plus : J’ai prié, afin que tu ne me renies point, mais afin que tu ne perdes point la foi. - Théophyl. Tu seras, il est vrai, ébranlé pour un moment, mais tu conserveras la semence de la foi que j’ai déposée dans ton âme ; le vent des tentations fera tomber les feuilles, mais la racine demeurera ferme. Satan, jaloux de l’amour que je te porte, demande et cherche à te nuire, et bien que j’ai prié pour toi, tu ne laisseras pas de succomber à ses attaques : « Et quand tu seras converti, confirme tes frères ». C’est-à-dire, après que tu auras expié dans les larmes et dans la pénitence le crime de m’avoir renié, confirme tes frères, toi que j’ai établi le prince des Apôtres ; c’est là ton devoir, comme étant avec moi la force et la pierre fondamentale de l’Église. Ce ne sont point seulement les Apôtres qui existaient alors que Pierre devait fortifier, mais tous les fidèles qui se succéderont jusqu’à la fin du monde. Que personne donc, parmi les chrétiens, ne perde confiance en voyant cet Apôtre renier son divin Maître, et recouvrer ensuite par la pénitence la sublime prérogative qui fait de lui le souverain Pontife du monde entier.

    S. Cyr. Admirez ici la patience vraiment inépuisable de Dieu, pour empêcher son disciple de tomber dans la défiance et le désespoir, il lui promet le pardon avant même qu’il ait commis son crime, et il le rétablit ensuite dans tous les droits de sa dignité d’Apôtre, en lui disant : « Et toi, quand tu seras converti, confirme tes frères ». - Bède. C’est-à-dire, j’ai préservé ta foi par mes prières, afin qu’elle ne vint point à défaillir. Souviens-toi donc aussi de fortifier la faiblesse de tes frères, afin qu’ils ne désespèrent point du pardon. - S. Athan. Gardez-vous donc de tout sentiment d’orgueil, gardez-vous du monde, c’est à celui qui a dit : « Nous avons tout quitté pour vous suivre », (Mt 19) que Notre-Seigneur commande de confirmer ses frères.

    Bède. Le Seigneur ayant promis à Pierre qu’il prierait, pour que sa foi ne vînt pas à défaillir, cet Apôtre, plein de confiance dans l’amour qu’il ressent pour le Sauveur, dans la ferveur de sa foi, et ne prévoyant point la chute lamentable qu’il va faire, ne peut croire qu’il puisse jamais être infidèle à son maître : « Pierre lui dit : Seigneur, je suis prêt à aller avec vous en prison et à la mort ». - Théophylacte. La grandeur de son amour l’enflamme et lui fait promettre l’impossible, tandis qu’il aurait dû ne point s’obstiner, en entendant la vérité même lui prédire qu’il succomberait à la tentation. Or, le Seigneur voyant ce langage présomptueux, lui précise la tentation à laquelle il doit succomber ; et lui prédit qu’il le reniera « Jésus lui répondit : Je te le dis, Pierre, le coq ne chantera point aujourd’hui que tu ne m’aies renié », etc. - S. Athan. Le Sauveur prédit à Pierre, dont l’esprit était prompt mais dont la chair était faible, qu’il le renierait, car il ne pouvait égaler le courage et la force d’âme de son divin Maître. Notre-Seigneur, dans sa passion, peut avoir des imitateurs mais pas d’égaux. - Théophyl. Il nous donne ici une grande leçon, c’est que la volonté de l’homme ne peut rien sans le secours de Dieu. Pierre, en effet, malgré toute sa ferveur, fut abandonné de Dieu, et vaincu par l’ennemi du salut.

    S. Bas. (Régl. abrég., guest. 8). Il est bon de savoir que Dieu permet quelquefois que les justes eux-mêmes fassent des chutes pour les guérir de l’orgueil dont ils se sont précédemment rendus coupables. Bien que leurs fautes paraissent avoir les mêmes caractères que celles des autres, il y a cependant une grande différence ; le juste, en effet, pèche comme par surprise, et presque sans le vouloir, tandis que les autres pèchent sans prendre aucun souci, ni d’eux-mêmes, ni de Dieu, et ne mettent même aucune distinction entre le péché et la vertu. Aussi ne doivent-ils pas être repris de la même manière, l’âme timorée a besoin d’être soutenue, et la réprimande qui lui est faite doit se borner à la faute qu’elle a commise. Quant aux autres, au contraire, qui ont détruit dans leur âme tout ce qu’il y avait de bien, il faut les soumettre aux châtiments, aux avertissements, aux reproches sévères, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils ont pour juge un Dieu juste, et qu’ils en conçoivent une crainte salutaire.

    S. Amb. (De l’acc. des Evang., 3, 2). Tous les évangélistes racontent cette prédiction que le Sauveur fit à Pierre, qu’il le renierait, mais tous ne la racontent pas dans les mêmes circonstances. Saint Matthieu et saint Marc placent cette prédiction après que Notre-Seigneur fut sorti de la maison où il avait mangé la pâque ; saint Luc et saint Jean, avant qu’il en fût sorti. Il nous serait facile de les concilier en disant que les deux derniers racontent cette prédiction, comme par récapitulation, et les deux autres par anticipation, si nous n’étions arrêtés par les paroles si diverses du Sauveur, et par les avertissements si différents, qui donnent lieu à Pierre de faire cette promesse si téméraire de mourir pour son Maître ou avec son Maître ; ce qui nous force d’admettre que Pierre fit éclater trois fois sa confiance présomptueuse à l’occasion de trois divers discours du Seigneur, et qu’à trois reprises, le Seigneur lui répondit qu’il le renierait trois fois avant que le coq eût chanté.

    Lc 22, 35-38

    S. Cyr. Notre-Seigneur avait prédit à Pierre qu’il le renierait alors qu’il le verrait au pouvoir de ses ennemis ; et comme il avait déjà parlé de la manière dont les Juifs s’empareraient de sa personne, il annonce à ses disciples la lutte qu’ils vont avoir à soutenir contre les Juifs : « Il leur dit ensuite : Quand je vous ai envoyés sans bourse », etc. En effet, le Sauveur avait envoyé ses saints Apôtres prêcher le royaume des cieux dans les villes et les bourgades, en leur défendant toute préoccupation des besoins du corps, et leur commandant de mettre en lui toute leur confiance pour les choses de la vie,

    S. Chrys. (sur ces par. de Rm 16, 3: Saluez Priscille et Aquilée) Celui qui enseigne l’art de la natation, commence par soutenir avec grande attention ses élèves de la main, mais ensuite il retire de temps en temps la main, et leur commande de s’aider eux-mêmes, il les laisse même s’enfoncer quelque peu. Notre-Seigneur tient cette conduite à l’égard de ses disciples. Dans les commencements il était attentif à tous leurs besoins, et leur préparait toutes choses avec une extrême abondance : « Et ils lui dirent : Nous n’avons manqué de rien ». Mais lorsque le moment fut venu pour eux de montrer leurs propres forces, il leur retira une partie de son secours et voulut qu’ils agissent un peu par eux-mêmes. Il leur dit donc : « Mais maintenant que celui qui a une bourse (pour mettre son argent), la prenne, qu’il prenne de même son sac qui porte ses vivres ». Or, lorsqu’ils n’avaient ni chaussures, ni ceinture, ni bâton, ni argent, ils n’ont manqué absolument de rien ; au contraire, dès que le Sauveur leur eut permis d’avoir une bourse et un sac, ils furent exposés à souffrir la faim, la soif, la nudité ; comme s’il leur disait : Jusqu’à présent vous avez eu tout en abondance, maintenant je veux que vous éprouviez la pauvreté ; aussi je ne vous oblige plus d’observer la loi que je vous ai donnée en premier lieu (Mt 10,18 Mc 6,8 Lc 9,3), et je vous permets de porter une bourse et un sac. Dieu aurait pu sans doute les maintenir dans cette même abondance, il ne le voulut pas pour plusieurs raisons : premièrement, afin que ses disciples, loin de rien s’attribuer, fussent obligés de reconnaître que tout ce qu’ils avaient venait de Dieu ; secondement, pour leur apprendre à se conduire eux-mêmes ; troisièmement pour prévenir l’idée trop avantageuse qu’ils auraient eue d’eux-mêmes. Ainsi, comme il permet que ses disciples soient exposés à des épreuves imprévues, il adoucit la sévérité de la première loi qu’il leur avait imposée, pour que la vie ne fût pas pour eux trop dure et trop accablante. - Bède. Le Sauveur ne prescrit pas à ses disciples la même règle de vie pour les temps de persécution et pour les temps de paix. Lorsqu’il envoie ses disciples prêcher l’Évangile, il leur défend de rien emporter avec eux, il veut que celui qui annonce l’Évangile, vive de l’Évangile, mais quand l’heure de sa mort approche, et que le peuple juif tout entier est sur le point de persécuter à la fois le pasteur et le troupeau, il leur donne, une règle appropriée aux circonstances, et leur permet d’emporter les choses nécessaires à la vie, jusqu’à ce que la fureur des persécuteurs soit apaisée, et que le temps d’annoncer l’Évangile soit revenu. Il nous donne en même temps l’exemple de nous relâcher un peu pour une cause juste et pressante des règles sévères que nous nous sommes prescrites. - S. Aug. (cont. Faust., 12, 77). Le Sauveur n’agit donc point ici par inconstance, mais par une sage économie, il modifie suivant la diversité de temps, ses préceptes, ses conseils ou ses permissions.

    S. Ambr. Mais pourquoi Notre-Seigneur, qui défend de frapper, commande-t-il d’acheter un glaive ? C’est pour les préparer à une légitime défense, et non pour autoriser un acte de vengeance, et pour qu’il soit bien constant qu’on a renoncé à se venger, alors qu’on aurait pu le faire. Il ajoute : « Et que celui qui n’en a point, vende sa tunique et achète une épée ». - S. Chrys. Que signifient ces paroles ? Jésus a dit à ses disciples : « Si l’on vous frappe sur la joue droite, présentez l’autre », (Mt 6) et voilà qu’il les arme pour se défendre, et seulement d’une épée. S’il jugeait nécessaire de les armer, il fallait joindre à l’épée le bouclier et le casque. Mais encore quand ils auraient eu ces armes par milliers, comment les Apôtres auraient-ils pu lutter contre tant de violences et d’embûches venant à la fois des peuples, des tyrans, des villes et des nations. Le seul aspect des armées ennemies eût jeté la terreur dans l’âme de ces hommes, qui avaient passé leur vie sur le bord des lacs et des fleuves. Ne croyons donc pas que Notre-Seigneur commande ici à ses disciples de se munir de glaives, il se sert ici de cette expression pour figurer les embûches que les Juifs lui tendaient pour le perdre. C’est pour cela qu’il ajoute : « Car je vous le dis, il faut encore que cette parole de l’Écriture s’accomplisse en moi ». « Il a été mis au rang des malfaiteurs ». (Is 52). - Théophyl. Le Sauveur, qui venait d’entendre ses disciples se disputer entre eux la préséance, leur dit : Ce n’est point ici le moment de vous occuper des premières places, c’est le temps des dangers et des blessures, moi-même qui suis votre maître, je vais être conduit à une mort ignominieuse et mis au rang des malfaiteurs, car toutes les prédictions qui me regardent touchent à leur fin, c’est-à-dire, à leur accomplissement. Sous cette image du glaive, Notre-Seigneur leur fait pressentir l’agression violente dont il va être l’objet, il ne la leur révèle pas tout entière pour ne point les frapper de terreur et d’abattement, il ne veut pas non plus la leur laisser entièrement ignorer, de peur que cette attaque subite et imprévue ne vînt les ébranler. Les disciples ainsi avertis, rappelleraient plus tard leurs souvenirs, et admireraient comment leur divin Maître s’était offert lui-même dans sa passion pour être la rançon du genre humain. - S. Bas. (Règl. abrég., quest. 31). Ou encore, le Seigneur ne fait pas ici un commandement de porter une bourse et un sac et d’acheter un glaive, mais il prédit ce qui doit arriver à ses Apôtres, qui, oubliant les circonstances de la passion, les grâces qu’ils avaient reçues, et la loi de Dieu, oseront se servir de l’épée ; souvent, en effet, l’Écriture emploie l’impératif pour le futur dans les prophéties, quoique cependant, dans plusieurs manuscrits, on ne lise point : Qu’il prenne, qu’il porte et qu’il achète, mais : « Il prendra, il portera, il achètera ». - Théophyl. Ou bien, il leur annonce qu’ils auront à souffrir la faim et la soif (sous l’expression figurée du sac), et de nombreuses tribulations (figurées par le glaive).

    S. Cyr. Ou bien encore, ces paroles du Sauveur : « Que celui qui a une bourse la prenne, et qu’il prenne aussi un sac », ne s’adressent pas à ses disciples, mais à tous les Juifs en général, et il semble leur dire : Si quelqu’un, parmi vous, a de grandes richesses, qu’il les réunisse et qu’il prenne la fuite ; et si quelque habitant de ce pays se trouve réduit à la dernière indigence, qu’il vende sa tunique pour acheter une épée ; car le choc de l’attaque qui viendra fondre sur eux sera si terrible, que rien ne pourra lui résister. Il leur fait connaître ensuite la cause de ces calamités, c’est-à-dire parce qu’il a été condamné au supplice destiné aux criminels, et qu’il a été crucifié avec des voleurs. Or, lorsque ce crime aura été consommé, les prophéties qui avaient pour objet la rédemption seront accomplies, et les persécuteurs subiront les châtiments prédits par les prophètes. Notre-Seigneur a donc prédit ici le sort réservé à la nation juive ; mais les disciples ne comprenaient pas la portée de ses paroles et pensaient que c’était pour résister à l’attaque du perfide disciple qu’il était besoin d’épées : « Ils lui dirent donc : Seigneur, voici deux épées ». - S. Chrys. Si son intention était qu’ils eussent recours pour le défendre à des moyens humains, cent épées n’auraient pas suffi, et s’il ne voulait qu’ils se servissent de ces moyens naturels, ces deux épées étaient même de trop.

    Théophyl. Le Seigneur ne voulut point les reprendre de leur peu d’intelligence, il se contenta de leur dire : « C’est assez », c’est ce que nous disons nous-mêmes lorsqu’une personne à qui nous adressons la parole, ne nous comprend pas : C’est bien, cela suffit, pour ne pas la fatiguer davantage. Quelques-uns prétendent que c’est par ironie que le Sauveur dit : « C’est assez », comme pour dire : Puisqu’il y a deux épées, elles suffiront pour nous défendre contre la multitude qui doit nous assaillir. - Bède. Ou bien encore, ces deux épées suffisent pour attester que le Sauveur a souffert volontairement sa passion, l’une témoigne du courage des Apôtres pour défendre leur divin Maître, et de la puissance qu’il a de guérir les blessures ; l’autre, qui n’est point tirée du fourreau, prouve qu’il ne leur a pas permis de faire tout ce qu’ils auraient pu pour le défendre. - S. Ambr. Ou bien encore, comme la loi ne défendait pas de frapper celui qui avait frappé, peut-être le Seigneur dit-il a Pierre : « C’est assez », pour faire entendre que cette juste vengeance n’était permise que jusqu’au règne de l’Évangile, parce que la loi ne commandait que la stricte justice, tandis que l’Évangile enseigne la charité parfaite. Il y a aussi un glaive spirituel qui porte le chrétien à vendre son patrimoine pour acheter la parole qui est comme le vêtement intérieur de l’âme. Il y a encore le glaive de la souffrance qui nous fait sacrifier notre corps, et acheter la couronne sacrée du martyre avec les dépouilles de notre chair immolée. Dans ces deux glaives que les disciples avaient avec eux, je ne puis m’empêcher de voir encore la figure de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui sont les armes mises en nos mains contre les attaques insidieuses du démon (Ep 6,13 Ep 6,17). Enfin Notre-Seigneur dit : « C’est assez », comme pour dire que rien ne manque à celui qui a pour armes la doctrine de l’Ancien et du Nouveau Testament.

    Lc 22, 39-42

    Bède. Le Sauveur voyant arriver l’heure où son disciple devait le trahir, se dirige vers l’endroit où il avait coutume de se retirer, pour que ses ennemis le trouvent plus facilement : ce Et étant sorti, il s’en alla, suivant sa coutume, à la montagne des Oliviers ». - S. Cyr, Il passait toute la journée dans la ville de Jérusalem, et le soir venu, il se retirait avec ses disciples sur la montagne des Oliviers : « Et ses disciples le suivirent ». - Bède. C’est avec dessein qu’après les avoir nourris des mystères de son corps et de son sang, il les conduit sur la montagne des Oliviers, pour nous apprendre que tous ceux qui ont été baptisés en sa mort, doivent être confirmés par l’onction du Saint-Esprit.

    Théophyl. Après le repas, le Seigneur ne se laisse aller ni à l’oisiveté, ni aux douceurs du repos, ni au sommeil, mais il s’applique à la prière et à l’enseignement : ce Lorsqu’il fut arrivé en ce lieu, il leur dit : Priez », etc. - Bède. Il est impossible que l’âme de l’homme soit exempte de tentations. Aussi ne leur dit-il pas : Priez afin de n’être point tentés, mais : « Priez, afin de ne point entrer en tentation » ; c’est-à-dire afin de n’être pas vaincus dans cette dernière tentation.

    S. Cyr. Mais ce n’est pas seulement par ses paroles qu’il veut leur être utile ; il s’avance donc un peu plus loin, et se met en prière : « Et il s’éloigna d’eux à la distance d’un jet de pierre », etc. Partout vous voyez le Sauveur se retirer à l’écart pour prier, il vous apprend ainsi la nécessité du recueillement de l’esprit et de la paix du cœur pour vous entretenir avec le Dieu très-haut, Or, s’il s’applique ainsi à la prière, ce n’est point qu’il ait besoin d’un secours étranger, lui qui est la vertu toute puissante du Père, mais il veut nous apprendre qu’il ne faut pas s’endormir dans les tentations, mais prier avec plus d’instance. - Bède. Le Sauveur prie seul pour tous les hommes, lui qui devait seul souffrir pour tous, et il nous enseigne par là que sa prière est aussi élevée au-dessus de la nôtre, que sa passion l’est au-dessus de nos souffrances. - S. Aug. (Quest. évang., 2, 50). Il s’éloigne de ses disciples à la distance d’un jet de pierre, comme pour les avertir par cette figure qu’ils devaient diriger vers lui la pierre, c’est-à-dire conduire jusqu’à lui le sens de la loi qui fut écrite sur la pierre.

    S. Grég. de Nysse. (ou Isid., Ch. des Pèr. gr). Mais pourquoi fléchit-il les genoux, selon le récit de l’Évangéliste : « Et s’étant mis à genoux, il priait ? » Les hommes ont coutume de se prosterner ainsi devant les grands pour les supplier, témoignant ainsi par leur attitude, que ceux qu’ils prient leur sont supérieurs. Or, il est évident que la nature humaine n’est rien en comparaison de celle de Dieu, c’est pourquoi dans les devoirs que nous rendons à cette nature incomparable, nous employons les marques d’honneur en usage parmi nous, pour témoigner notre respect à l’égard de ceux qui sont élevés au-dessus de nous. C’est ainsi que celui qui a pris sur lui nos misères, et s’est rendu notre médiateur, fléchit pour prier les genoux de l’humanité dont il s’est revêtu, pour nous apprendre à fuir l’orgueil pendant que nous prions, et à suivre en tout les inspirations de l’humilité ; car Dieu résiste aux superbes, et il accorde sa grâce aux humbles. (Jc 4 1P 5).

    S. Chrys. Tout homme qui enseigne un art quelconque, doit joindre l’exemple aux paroles ; c’est pourquoi Notre-Seigneur qui est venu nous enseigner toutes les vertus, conforme sa conduite à ses enseignements. Il nous fait un devoir de prier pour ne point entrer en tentation, il appuie ce précepte de son exemple : « Il priait, disant : Mon Père, si vous le voulez, éloignez de moi ce calice ». Ces paroles : « Si vous le voulez », ne supposent pas que le Sauveur ignorât que sa prière était agréable à son Père ; car cette connaissance n’était pas plus difficile pour lui que la science de la nature du Père, que lui seul connaît dans toute son étendue, ainsi qu’il le déclare lui-même : « Comme mon Père me connaît, ainsi je connais mon Père » (Jn 10). S’il parle de la sorte, ce n’est pas non plus pour éloigner sa passion, car comment admettre qu’il refusât d’être crucifié, lui qui, voyant un de ses Apôtres s’opposer à ses souffrances, l’avait repris sévèrement jusqu’à l’appeler Satan, après qu’il avait fait un si magnifique éloge de sa foi ? (Mt 16). Pour comprendre la raison de cette prière, considérez combien il était difficile de croire qu’un Dieu ineffable et incompréhensible, ait voulu se renfermer dans le sein d’une vierge, être nourri de son lait, et souffrir toutes les infirmités humaines. Or, comme tous les mystères de sa vie mortelle étaient presque incroyables, il envoya d’abord les prophètes pour les prédire à l’avance ; puis il vint lui-même revêtu d’une chair véritable (pour bien convaincre qu’il n’était pas un fantôme), et il permit que cette chair fût soumise à toutes les infirmités de la nature humaine ; à la faim, à la soif, au sommeil, au travail, à la douleur, à l’angoisse, et c’est par suite du même dessein, et pour prouver la vérité de son humanité, qu’il demande à son Père d’éloigner de lui la mort.

    S. Ambr. Il dit donc à Dieu : « Si vous le voulez, éloignez de moi ce calice » ; comme homme, il repousse la pensée de la mort ; comme Dieu, il maintient la loi qu’il a portée. - Bède. Ou encore, il demande à Dieu d’éloigner de lui ce calice, non par crainte des souffrances, mais par un sentiment de miséricorde pour son ancien peuple, des mains duquel il ne voudrait pas recevoir ce calice. Aussi ne dit-il pas : Éloignez de moi le calice, mais : « Éloignez de moi ce calice », c’est-à-dire le calice que me prépare le peuple juif, qui ne peut alléguer son ignorance pour excuser son crime, s’il me met à mort, puisqu’il a entre les mains la loi et les prophètes qui lui parlent tous les jours de moi. - S. Denys d’Alex. (Ch. des Pèr. gr). Ou bien encore, ces paroles : « Éloignez de moi ce calice », ne veulent pas dire : Faites qu’il ne m’arrive pas ; car on ne peut l’éloigner que parce qu’il est déjà arrivé. C’est donc lorsque le Sauveur sentit que ce calice était présent, qu’il commença à être affligé et attristé ; et c’est lorsqu’il le vit sous ses yeux, qu’il dit à son Père : « Éloignez de moi ce calice », car ce qui passe, ne demeure pas dans le même état, Jésus donc demande à Dieu d’éloigner de lui la tentation qui commence à l’assaillir ; et c’est dans ce sens qu’il nous conseille de prier pour ne point entrer en tentation. Or, il nous indique la voie la plus parfaite et la plus sûre pour échapper aux tentations : « Cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre ». En effet, Dieu est essentiellement étranger au mal, et il veut sincèrement nous combler de biens, au-delà même de ce que nous pouvons demander et comprendre. Le Sauveur demande donc que la volonté parfaite du Père qui lui est connue, ait son plein effet, parce que cette volonté est la même que la sienne en tant qu’il est Dieu, et il renonce à l’accomplissement de la volonté humaine, qu’il appelle la sienne, et qui est inférieure à celle de son Père. - S. Athan. (de l’incarn. contre les Ariens). Notre-Seigneur nous fait donc voir en lui deux volontés, la volonté humaine et la volonté divine ; la volonté humaine, qui ne voit que la faiblesse de la chair, refuse de souffrir, mais la volonté divine se soumet à la passion avec amour, parce qu’elle sait que le Fils de Dieu ne peut rester enchaîné dans les liens de la mort.

    S. Grég. de Nysse. Apollinaire prétend que la nature humaine en Jésus-Christ n’avait pas de volonté propre, et qu’il n’y a en lui qu’une seule volonté, celle du Dieu qui est descendu du ciel. Qu’il nous dise donc quelle est cette volonté dont le Sauveur ne veut point l’accomplissement, car la divinité ne peut renoncer à sa propre volonté. - Bède. Le Sauveur, aux approches de sa passion, a pris la voix de nos infirmités, pour nous apprendre à demander dans notre faiblesse l’éloignement des maux dont nous sommes menacés, tout en ayant la force d’être prêts à dire : Que la volonté de notre Créateur s’accomplisse, fût-elle opposée à la nôtre.

    Lc 22, 43-46

    Théophyl. Le Seigneur veut être fortifié par un ange alors qu’il priait, pour nous faire comprendre la puissance de la prière et nous apprendre à y recourir avant tout dans nos adversités. - Bède. Nous lisons dans un autre endroit, que les anges s’approchèrent de lui et le servaient (Mt 4). Nous avons donc une preuve de sa double nature dans ces anges qui tour à tour le servent et le fortifient, car le Créateur n’a pas besoin du secours de ses créatures, mais s’étant fait homme, il a voulu être fortifié pour notre instruction, de même qu’il s’est soumis à nos tristesses par amour pour nous. - Théophyl. Selon quelques-uns, cet ange apparut au Sauveur pour le glorifier et lui dire : Seigneur, c’est à vous qu’appartient la puissance, car vous pouvez délivrer le genre humain de la mort et de l’enfer.

    S. Chrys. Notre-Seigneur s’est revêtu véritablement de notre chair, et c’est pour établir la vérité de son incarnation et fermer la bouche aux hérétiques, qu’il se soumet à toutes les faiblesses de notre nature : « Et étant tombé en agonie, il priait encore plus ». - S. Ambr. Cette tristesse, cette agonie, sont un sujet de difficultés pour un grand nombre de ceux qui inclinent à voir dans la tristesse du Sauveur une preuve de l’infirmité essentielle à sa nature plutôt que la suite d’une faiblesse qu’il n’avait acceptée que pour un temps. Quant à moi, non seulement je ne crois pas devoir excuser ce sentiment, mais nulle part je ne trouve plus à admirer sa miséricorde et sa puissance. En effet, la rédemption de Notre-Seigneur m’eût été beaucoup moins avantageuse, s’il n’avait pris sur lui toutes nos passions, toutes nos faiblesses, car il a pris ma tristesse pour me communiquer sa joie. C’est avec confiance que je parle de la tristesse, parce que je suis prédicateur de la croix. Le Sauveur a dû prendre sur lui nos douleurs pour en triompher, car ceux en qui les souffrances produisent la stupeur et l’insensibilité plutôt que la douleur, n’ont point le mérite du véritable courage. Jésus a donc voulu nous apprendre à triompher de la mort, et surtout des tristesses de la mort. Vous êtes affligé, Seigneur, mais ce n’est pas de vos blessures, c’est des miennes, car c’est à cause de nos péchés qu’il a été blessé. Peut-être aussi est-il triste de ce que depuis la chute d’Adam, la mort est la seule voie par laquelle nous puissions sortir de ce monde. Ajoutons qu’il n’est pas moins vraisemblable que sa tristesse eût pour cause les châtiments que le crime sacrilège de ses persécuteurs devait attirer sur eux.

    S. Grég. (Moral., 7, 24). Aux approches de sa mort, le Sauveur a voulu reproduire en lui les combats de notre âme qui est aussi en proie à la terreur et à l’effroi, lorsque la dissolution prochaine de notre corps nous annonce l’heure du jugement éternel, et ce n’est pas sans raison, puisqu’elle est sur le point d’entendre la sentence qui doit fixer immuablement son sort pour l’éternité.

    Théophyl. Une nouvelle preuve que la prière du Sauveur était un acte de la nature humaine et non de la divinité, c’est la sueur dont il est inondé : « Et il eut une sueur comme des gouttes de sang découlant jusqu’à terre ». - Bède. Il ne faut point attribuer cette sueur à la faiblesse, une sueur de sang est contre nature, mais reconnaître plutôt l’enseignement que Notre-Seigneur a voulu nous y donner, c’est qu’il avait obtenu l’effet de sa prière, qui était d’épurer par son sang la foi de ses disciples encore entachée des imperfections de la fragilité humaine. - S. Aug. (sur les max. de Prosp). Cette sueur sanglante, qui accompagne la prière du Sauveur, figurait encore, que tous les martyres découleraient de son corps sacré qui est l’Église. - Théophyl. Ou encore, c’est ici une manière de parler au figuré, et cette sueur de sang signifie une sueur très-abondante. L’Évangéliste voulant nous représenter Notre-Seigneur inondé de sueur, nous dit qu’il eut une sueur de sang. Cependant il trouve ses disciples endormis sous le poids de la tristesse, et il leur en fait un reproche en même temps qu’il leur recommande de prier : « S’étant levé après sa prière, il vint à ses disciples, et les trouva endormis à cause de la tristesse ». - S. Chrys. On était au milieu de la nuit, les yeux des disciples étaient appesantis par le chagrin, et ils succombaient au sommeil plutôt par tristesse que par épuisement. - S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 4). Saint Luc ne dit pas combien de fois le Seigneur avait adressé à Dieu sa prière avant de venir trouver ses disciples, mais il n’y a ici aucune contradiction entre son récit et celui de saint Marc.

    Bède. Notre-Seigneur apprend à ses disciples que c’est pour eux qu’il a prié, et il les engage à entrer en participation de ses prières, en veillant et en priant eux-mêmes. « Et il leur dit : Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, afin de ne point entrer en tentation ». - Théophyl. C’est-à-dire, pour n’être point vaincu par la tentation ; car ne pas entrer en tentation, signifie n’en être pas victime. Ou encore, il nous recommande de prier pour obtenir une vie calme et tranquille, exempte de tout mal, car c’est en suivant les inspirations du démon et de l’orgueil qu’on se jette dans la tentation. Aussi l’apôtre saint Jacques ne dit pas : Jetez-vous dans la tentation, mais : « Considérez comme le sujet d’une grande joie lorsque vous tomberez dans les tentations, en acceptant volontiers et avec joie ce qui vous arrive malgré vous » (Jc 2).

    Lc 22, 47-53

    La Glose. Après le récit de la prière de Jésus-Christ, l’Évangéliste raconte sa trahison par son perfide disciple : « Il parlait encore, lorsqu’une troupe de gens parut, et à leur tête celui qui s’appelait Judas ». - S. Cyr. Il dit : « Celui qui s’appelait Judas », comme si ce nom lui faisait horreur. Il ajoute : « Un des douze », pour faire ressortir davantage la méchanceté de ce traître disciple, qui est devenu la cause de la mort de Jésus-Christ, après avoir été élevé par lui à la sublime dignité de l’apostolat. - S. Chrys. Il est des maladies incurables qui sont rebelles aux remèdes les plus énergiques, comme à ceux qui sont les plus doux ; ainsi l’âme une fois captivée et enchaînée volontairement dans les liens du vice, ne se rend à aucun avertissement. C’est ce qui s’est vérifié dans Judas, qui ne renonça pas au dessein de trahir son maître, bien que Jésus ait cherché à l’en détourner par tous les moyens possibles : « Et il s’approcha de Jésus pour le baiser ». - S. Cyr. Il avait oublié la gloire qui avait environné la vie du Christ, il crut donc pouvoir consommer son crime en secret, et il osa donner pour signal de cette trahison sacrilège le symbole de l’affection la plus tendre.

    S. Chrys. (Disc. 1 sur Laz). Nous ne devons pas cesser d’avertir nos frères, lorsque bien même ils ne profitent pas de nos avertissements, car les ruisseaux ne cessent pas de couler, lors même que personne ne vient y puiser. Vous ne persuadez pas aujourd’hui, peut-être serez-vous plus heureux demain. Le pêcheur traîne ses filets vides pendant toute la journée, et c’est vers le soir qu’il les remplit de poissons. Aussi bien que le Seigneur sut parfaitement qu’il ne convertirait pas Judas, il ne laissa pas de faire tout ce qui pouvait le détourner de son mauvais dessein : « Jésus lui dit : Judas, vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser ? » - S. Ambr. Il faut donner à ces paroles la forme interrogative, comme exprimant mieux le reproche tendre et affectueux que le Sauveur fait à ce traître disciple. - S. Chrys. Il l’appelle par son nom plutôt pour exprimer sa douleur et ramener le traître à de meilleurs sentiments que pour redoubler sa fureur. - S. Ambr, Il lui dit : « Vous trahissez par un baiser », c’est-à-dire, vous choisissez le symbole et le gage de l’amour pour me faire le plus cruel outrage, et c’est avec le plus doux signe de la paix que vous me donnez le coup de la mort. Vous, mon serviteur, vous trahissez votre Seigneur, vous, mon disciple, vous trahissez votre maître, vous que j’ai choisi pour apôtre, vous trahissez le Dieu, auteur de votre vocation. - S. Chrys. Cependant il ne lui dit pas en termes exprès : Vous trahissez votre maître, votre Seigneur, votre bienfaiteur ; mais « Vous trahissez le Fils de l’homme », c’est-à-dire, la mansuétude et la douceur même, celui qui vous a témoigné tant de tendresse et de bonté, que vous ne devriez jamais songer à le trahir, quand même il ne serait pas votre Seigneur et votre maître.

    S. Ambr. Le Sauveur donne ici à la fois une preuve éclatante de sa puissance divine et une grande leçon de vertu. Il dévoile le crime de son traître disciple, et il le supporte encore avec patience ; il lui montre celui qu’il trahit, en dévoilant aux yeux de tous les secrets de ses noirs desseins ; il montre celui qu’il va livrer, en disant : « Le Fils de l’homme » ; car ce n’est pas la divinité, mais l’humanité dont les ennemis de Jésus vont se saisir. Et cependant ce qui rend plus odieuse l’ingratitude du traître disciple, c’est d’avoir trahi celui qui, étant le Fils de Dieu, a voulu devenir pour nous le Fils de l’homme, et Jésus semble lui dire : Ingrat, c’est pour toi que j’ai pris cette humanité que tu trahis avec tant d’hypocrisie - S. Aug. (de l’acc. des Evang., 3, 5). Lorsque le Seigneur fut trahi, les premières paroles qu’il prononça furent celles-ci rapportées par saint Luc : « Vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser » ; puis celle que lui prête saint Matthieu : « Mon ami, dans quel dessein êtes-vous venu ? » Et enfin celles que rapporte saint Jean : « Qui cherchez-vous ? » - S. Ambr. Le Sauveur donne le baiser à Judas, non pour nous enseigner à dissimuler, mais pour nous montrer qu’il ne repousse pas même ce traître, et pour rendre sa trahison plus odieuse.

    Théophyl. Cependant les disciples veulent prendre la défense de leur maître, et tirent l’épée : « Ceux qui étaient avec lui, voyant ce qui allait arriver lui dirent : Seigneur, si nous frappions de l’épée ? » Mais comment pouvaient-ils avoir des épées ou des glaives ? Parce qu’ils venaient d’immoler l’agneau et sortaient de table. Tandis que les autres disciples demandent s’ils doivent se servir de leur épée, Pierre, toujours plein de zèle pour son divin Maître, n’attend pas sa réponse, et frappe aussitôt le serviteur du grand-prêtre : « Et l’un d’eux frappa l’un des serviteurs du grand-prêtre », etc. - S. Aug. (De l’acc. des Evang). D’après saint Jean, celui qui frappa fut Pierre, et celui qui fut frappé s’appelait Malchus. - S. Ambr. Pierre, dont l’ardeur n’avait pas d’égale et qui était instruit dans la loi, savait que le zèle de Phinées, qui avait mis à mort des sacrilèges, lui avait été imputé à justice (Nb 25 Ps 105,31 Si 45,28), et il frappe sans hésiter le serviteur du grand-prêtre. - S. Amb. (De l’acc. des Evang). Saint Luc ajoute : « Jésus dit : Arrêtez, laissez-les ». C’est ce que saint Matthieu rapporte en d’autres termes : « Remettez votre épée dans son fourreau ». Il n’y a pas de contradiction entre la réponse du Seigneur, telle que la rapporte saint Luc : « Arrêtez-vous là », et d’après laquelle le Sauveur approuverait ce qui avait été fait, mais sans vouloir rien de plus ; et celle que saint Matthieu prête au Sauveur, qui semble désapprouver tout ce que Pierre a fait en se servant de son épée. Il est certain que lorsque les disciples lui firent cette question : « Si nous frappions avec l’épée ? » il leur répondit : « Arrêtez-vous là, laissez-les » ; c’est-à-dire, ne vous inquiétez pas de ce qui doit arriver, il faut les laisser s’avancer jusqu’au bout, c’est-à-dire, se saisir de moi pour accomplir ce que les prophètes ont écrit de moi. En effet, l’Évangéliste ne dirait pas : « Jésus répondit », s’il ne répondait par le fait à la question de ses disciples plutôt qu’à l’action de Pierre. Or, dans l’intervalle qui s’écoule entre la question faite au Seigneur et sa réponse, Pierre, emporté par son zèle, frappa le serviteur du grand-prêtre, mais les Évangélistes n’ont pu raconter en même temps ce qui s’était passé simultanément. Alors, selon le récit de saint Luc, Jésus guérit celui qui avait été frappé : « Et ayant touché l’oreille de cet homme il le guérit ». - Bède. Jamais le Seigneur ne cesse d’exercer sa miséricorde, ils vont faire mourir le juste, et à ce moment même il guérit les blessures de ses bourreaux.

    S. Ambr. En guérissant la sanglante blessure de cet homme, Notre-Seigneur nous révèle ses divins mystères, et nous montre le serviteur du prince de ce monde réduit en servitude, non par la condition de sa nature, mais par sa faute, et recevant une blessure à l’oreille, parce qu’il n’a point voulu écouter les enseignements de la sagesse ; ou si Pierre lui-même a voulu frapper cet homme à l’oreille, c’est pour nous enseigner que celui qui n’a point l’oreille du cœur ouverte pour les saints mystères, ne mérite point d’avoir l’oreille du corps qui en est la figure, Mais pourquoi est-ce Pierre plutôt qu’un autre disciple ? Parce qu’il a reçu le pouvoir de lier et de délier, et c’est pour cela qu’il coupe avec le glaive spirituel l’oreille intérieure de celui dont l’intelligence est rebelle aux divins enseignements. Mais le Seigneur rend aussitôt à cet homme l’usage de l’ouïe, pour nous apprendre que ceux mêmes qui ont été blessés et scandalisés de sa passion, peuvent parvenir au salut, s’ils veulent se convertir, parce qu’il n’y a point de péché qui ne puisse être effacé par la puissance mystérieuse des sacrements de la foi. - Bède. Ou encore, ce serviteur est la figure du peuple juif, réduit injustement en servitude par les princes des prêtres, et qui, dans la passion du Sauveur, perd l’oreille droite, c’est-à-dire, l’intelligence spirituelle de la loi. Cette oreille est coupée par le glaive de Pierre, non que cet Apôtre ôte le sens de l’intelligence à ceux qui en font un bon usage, mais il le retranche aux âmes négligentes qui méritent de le perdre par un juste jugement de Dieu. Cependant la bonté divine rétablit dans son premier état l’oreille droite de ceux qui, parmi le peuple juif, ont embrassé la foi.

    « Or, Jésus leur dit : Vous êtes venus comme à un voleur, avec des épées et des bâtons », etc. - S. Chrys. Ils étaient venus de nuit, parce qu’ils craignaient le soulèvement de la multitude, et Jésus leur dit : « Qu’aviez-vous besoin de ces armes pour prendre celui qui est tous les jours au milieu de vous, puisque j’étais tous les jours avec vous dans le temple ? » - S. Cyr. Notre-Seigneur ne blâme pas les principaux d’entre les Juifs de n’avoir pas cherché plutôt à le mettre à mort, mais il leur reproche de s’imaginer, dans leur aveuglement, qu’ils peuvent se saisir de lui contre sa volonté ; et tel est le sens de ses paroles : Vous n’avez pu vous saisir de moi alors, parce que je ne le voulais pas, et aujourd’hui encore vous ne le pourriez pas davantage, si je ne me livrais moi-même entre vos mains : « Mais voici votre heure », c’est-à-dire mon Père qui se rend à mes vœux, vous accorde ce peu de temps pour exercer contre moi votre cruauté. Il ajoute que cette puissance de sévir contre le Christ, a été donnée aux ténèbres (c’est-à-dire au démon et aux Juifs) ; mais voici votre heure et la puissance des ténèbres. - Bède. C’est-à-dire : Vous vous réunissez contre moi dans les ténèbres, parce que la puissance dont vous vous armez contre la lumière est la puissance des ténèbres. On se demande comment saint Luc a pu dire que Jésus parlait ainsi aux princes des prêtres, aux officiers du temple, et aux anciens qui étaient venus pour le prendre ; tandis que d’après les autres Évangélistes, ils ne vinrent pas en personne, mais envoyèrent leurs serviteurs, et attendirent dans la maison de Caïphe. Nous répondons que cette contradiction n’est qu’apparente, et que les princes des prêtres vinrent effectivement, non par eux-mêmes, mais par ceux qu’ils envoyèrent en leur nom, et qui avaient reçu d’eux l’ordre de se saisir de Jésus-Christ.

    Lc 22, 54-62

    S. Ambr. Ces infortunés ne comprirent point le mystère de cette guérison, et n’eurent aucun égard pour ce sentiment de bonté et de clémence, qui ne peut souffrir que ses ennemis mêmes soient blessés : « S’étant donc saisis de lui, ils l’amenèrent », etc. Lorsque nous lisons qu’ils se saisirent de Jésus, gardons-nous de l’entendre de sa divinité, ou de croire que ce fut malgré lui, et par suite de sa faiblesse ; ils ne s’emparent de lui et ne le chargent de chaînes qu’en tant qu’il est revêtu d’un corps véritable semblable au nôtre. - Bède. Le prince des prêtres était Caïphe, qui était grand-prêtre pour cette année. - S. Aug. (de l’acc. des Evang) Cependant Jésus fut conduit premièrement chez Anne, beau-père de Caïphe, selon le récit plus circonstancié de saint Jean, et non chez Caïphe, comme le raconte saint Matthieu. Saint Marc et saint Luc ne disent pas le nom du grand-prêtre. - S. Chrys. (hom. 84 sur S. Matth,) Il fut conduit dans la maison du grand-prêtre, pour que tout se fit de son consentement et par son ordre ; car c’est là qu’ils s’étaient tous réunis pour attendre Jésus. Pierre donne ici une preuve de son ardent amour, il a vu tous les disciples prendre la fuite, et ne les a point imités : « Et Pierre le suivait de loin ». - S. Ambr. Remarquez cependant qu’il le suivait de loin, parce qu’il allait bientôt le renier ; car il n’eût pu se rendre coupable de ce crime, s’il se fût tenu plus près de Jésus-Christ. Toutefois il est digne d’éloges pour n’avoir point abandonné le Sauveur, malgré la crainte qu’il éprouvait ; cette crainte était un sentiment naturel, mais son zèle était l’effet de son amour. - Bède. Pierre, suivant de loin le Seigneur qui se dirige vers le lieu de ses souffrances, est la figure de l’Église, qui suit, il est vrai, c’est-à-dire qui doit imiter la passion du Sauveur, mais d’une manière bien différente ; car l’Église souffre pour elle-même, tandis que Jésus-Christ souffre pour l’Église.

    S. Ambr. Or, on avait allumé du feu dans la maison du prince des prêtres : « Après avoir allumé du feu au milieu de la cour, ils s’assirent autour, et Pierre s’assit parmi eux ». Pierre s’approcha pour se réchauffer, parce qu’à la vue du Seigneur chargé de chaînes, la chaleur de son âme s’était déjà refroidie. - S. Aug. (serm. 124 du temps). Pierre avait reçu les clefs du royaume des cieux, et devait avoir la charge d’une multitude innombrable de peuples encore ensevelis dans leurs péchés. Mais il avait encore quelque dureté dans le caractère, comme il le fait voir en coupant l’oreille au serviteur du grand-prêtre. Or, avec cette sévérité et cette dureté, quelle indulgence aurait-il eue pour les peuples qui devaient lui être confiés, s’il avait reçu le privilège de l’impeccabilité ? La Providence divine permit donc qu’il tombât le premier dans le péché, pour que le souvenir de sa propre chute modérât la sévérité de ses jugements à l’égard des pécheurs. Comme il était près du feu pour se chauffer, une jeune fille s’approcha de lui : « Une servante qui le vit assis devant le feu, l’ayant considéré attentivement », etc. - S. Ambr. Pourquoi est-ce une servante qui découvre la première la présence de Pierre, alors que c’était bien plutôt aux hommes à la reconnaître ? N’est-ce point que Dieu permit que ce sexe ne se rendît coupable dans la passion du Seigneur, pour qu’il eût part aussi à la grâce de la rédemption par sa passion ? Pierre étant reconnu, renie son Maître ; je préfère voir Pierre renier Jésus, plutôt que de dire que le Seigneur s’est trompé : « Et Pierre le nia, disant : Femme, je ne le connais point ». - S. Aug. (comme précéd). Que faites-vous, Pierre ? Votre langage est tout à coup changé ; votre bouche, pleine de foi et d’amour, ne laisse plus sortir que des paroles de haine et de perfidie ? Vous n’avez encore à craindre ni violences, ni tortures ; aucun de ceux qui vous interrogent, n’a assez d’autorité pour vous faire trembler ; une femme vous fait une simple question, sans intention peut-être d’abuser de votre réponse pour vous faire connaître ; que dis-je, ce n’est pas une femme, c’est une jeune fille chargée de garder la porte, c’est une humble servante.

    S. Ambr. Or, Pierre a renié Jésus, parce que sa promesse a été présomptueuse. Il ne le renie pas sur la montagne, ni dans le temple, ni dans sa maison, mais dans le prétoire des Juifs, il renie Jésus là où il est enchaîné, là où ne se trouve point la vérité. Il le renie en disant « Je ne le connais point » ; il eût été téméraire, en effet, de dire qu’il connaissait celui que l’esprit humain ne peut comprendre : « Car personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père » (Mt 11,47). Bientôt il renie Jésus une seconde fois : « Un peu après, un autre le voyant, lui dit : Vous aussi, vous êtes de ces gens là ». - S. Aug. (de l’accord des Evang). Lors de ce second reniement, Pierre fut interpellé par deux personnes ; par cette servante dont parlent saint Matthieu et saint Marc, et par une autre personne, dont fait mention saint Luc. Au moment dont saint Luc dit : « Un peu après », Pierre était déjà sorti, et le coq avait chanté pour la première fois, comme le raconte saint Marc, puis il était rentré (selon le récit de saint Jean), et se tenait devant le feu près de renier Jésus pour la seconde fois. En effet, écoutez-le : « Pierre répondit : Mon ami, je n’en suis point ». - S. Ambr. Il aime mieux se renier lui-même que de renier Jésus-Christ ; ou encore, c’est en niant qu’il soit de la société de Jésus, qu’il se renie lui-même. - Bède. Ce reniement de Pierre nous apprend qu’on ne renie pas seulement Jésus-Christ en soutenant qu’il n’est pas le Christ, mais en niant qu’on soit chrétien, lorsqu’on l’est en effet.

    S. Ambr. La même question est répétée à Pierre une troisième fois : « Une heure environ s’était écoulée, lorsqu’un autre vint dire avec assurance : Certainement cet homme était avec lui ». - S. Aug. (de l’accord des Evang). Saint Luc précise l’intervalle qui s’écoula entre le deuxième et le troisième renoncement : « Une heure environ s’était écoulée », intervalle dont saint Matthieu et saint Marc ne parlent qu’en ces termes généraux : « Un peu après », saint Jean n’en fait point mention. De même saint Matthieu et saint Marc parlent au pluriel de ceux qui adressaient ces questions à Pierre, tandis que saint Luc et saint Jean ne font mention que d’un seul. Il est facile de résoudre cette contradiction apparente en disant : ou bien que saint Matthieu et saint Marc ont suivi l’usage souvent adopté de mettre le pluriel pour le singulier ; ou bien qu’un seul surtout affirmait avoir vu Pierre, et que tous les autres insistaient en s’appuyant sur son témoignage. D’un autre côté, saint Matthieu raconte qu’un de ceux qui étaient présents dit à saint Pierre : « Certainement vous êtes aussi de ces gens-là ; car votre langage même vous trahit », et saint Jean qu’un autre lui dit également : « Est-ce que je ne vous ai pas vu dans le jardin ? » tandis que selon saint Marc et saint Luc, ils s’entretenaient de Pierre à peu près dans les mêmes termes. On peut adopter l’opinion de ceux qui croient que d’après tous les Évangélistes Pierre fut interpellé directement (car parler de lui devant lui-même, n’était-ce pas la même chose que lui parler à lui-même), ou bien qu’on s’est servi de ces deux manières de parler, et que les Évangélistes n’en ont raconté qu’une seule des deux. - Bède. On ajoute : « Car il est aussi Galiléen », non pas sans doute que les Galiléens eussent une langue différente de celle des habitants de Jérusalem (qui étaient aussi des hébreux), mais parce que chaque province et chaque pays ayant ses usages propres, ne pouvait éviter, en parlant, l’accent qui lui était particulier.

    « Pierre répondit : Mon ami, je ne sais ce que vous dites ». - S. Ambr. C’est-à-dire, je ne connais point vos discours sacrilèges. Nous cherchons à excuser Pierre, mais lui-même ne s’excusa point, c’est qu’en effet, ce n’est pas avec une réponse vague que l’on peut confesser Jésus-Christ, il faut une déclaration claire et formelle ; aussi ne peut-on dire que Pierre ait eu dessein de répondre dans ce sens, puisque bientôt le souvenir de son reniement lui fit verser des larmes amères.

    Bède. L’Écriture sainte a coutume de caractériser le mérite des faits par les différentes circonstances des temps ; ainsi Pierre, qui avait renié son divin Maître au milieu de la nuit, se repentit de son péché au chant du coq : « Et aussitôt, comme il parlait encore, le coq chanta », le souvenir de la vraie lumière lui fait expier le crime qu’il a commis dans les ténèbres de l’oubli. - S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 7). Le chant du coq se fit entendre après le triple reniement de Pierre, comme saint Marc le dit expressément. - Bède. Dans le sens figuré, ce coq représente les docteurs qui excitent les âmes languissantes et engourdies, en leur adressant ces paroles de l’Apôtre : Justes, tenez-vous dans la vigilance, et gardez-vous du péché » (1Co 15,34).

    S. Chrys. (hom. 42 sur S. Jean). Admirez la tendre sollicitude du Sauveur, il est chargé de chaînes et il veille avec amour sur son disciple, et d’un seul regard, il le touche et lui fait verser un torrent de larmes : « Et le Seigneur, se retournant, regarda Pierre ». - S. Aug. (de l’accord des Evang). Il faut examiner attentivement dans quel sens il faut entendre ces paroles. En effet, d’après saint Matthieu, « Pierre était assis au dehors dans la cour », et il ne se fût pas exprimé de la sorte, si Notre-Seigneur n’eût été alors dans l’intérieur de la maison. Saint Marc, de son côté, nous dit que « Pierre était en bas, dans la cour », paroles qui indiquent que les faits qui concernent Jésus, et font l’objet de son récit, se passaient non seulement dans l’intérieur, mais dans le haut de la maison. Comment donc le Seigneur a-t-il regardé Pierre ? Ce ne fut pas des yeux du corps, puisque Pierre alors se trouvait en dehors, dans la cour, avec ceux qui se chauffaient, pendant que tout le reste se passait dans l’intérieur de la maison. Il est donc ici question d’un regard tout divin, tel que celui qu’implorait le Psalmiste, lorsqu’il disait : « Regardez-moi, et exaucez-moi » ; (Ps 13) et encore « Tournez-vous vers moi, et délivrez mon âme » ; (Ps 6) et c’est dans ce sens qu’il faut entendre ces paroles : « Et le Seigneur, se retournant, regarda Pierre ». - Bède. En effet, pour Jésus, regarder, c’est faire miséricorde, et cette miséricorde nous est nécessaire non seulement pour faire pénitence, mais même pour en concevoir la résolution.

    S. Ambr. Ceux sur lesquels Jésus daigne ainsi jeter un regard, pleurent amèrement leurs fautes : « Et Pierre se ressouvint de la parole que le Seigneur lui avait dite : « Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Et Pierre étant sorti, pleura amèrement ». Quelle fut la cause de ses larmes ? La faute qu’il avait commise. Je lis bien que Pierre a pleuré ; je ne vois point qu’il ait cherché à s’excuser ; ses larmes effacent le crime qu’il avait honte d’avouer. Il avait renié son divin Maître une première et une seconde fois, mais sans verser de larmes, parce que le Seigneur ne l’avait pas encore regardé ; il le renie une troisième fois, Jésus le regarde, et il pleure amèrement. Si donc vous voulez mériter votre pardon, vous aussi lavez vos fautes dans vos larmes. - S. Cyr. Cependant Pierre n’osait pleurer publiquement, de peur que ses larmes ne le fissent découvrir, mais il sortit dehors pour donner un libre cours à ses larmes. Or, il pleurait non par crainte du châtiment qu’il avait mérité, mais parce qu’il avait renié son Maître bien-aimé, pensée plus accablante pour lui que tous les supplices.

    Lc 22, 63-71

    S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 6). Tous les évangélistes ne rapportent pas dans le même ordre le reniement de Pierre, qui eut lieu pendant que le Seigneur était en butte aux outrages de ses ennemis. Saint Matthieu et saint Marc racontent d’abord ces outrages, et puis la chute de Pierre ; saint Luc suit un ordre contraire, et ce n’est qu’après le reniement de Pierre, qu’il parle de ces outrages en ces termes : « Cependant ceux qui tenaient Jésus le raillaient », etc. - S. Chrys. Jésus, le Seigneur du ciel et de la terre, supporte et souffre les dérisions des impies, pour nous donner un sublime exemple de patience. - Théophyl. Ajoutons que le Seigneur des prophètes est l’objet de leurs moqueries comme un faux prophète.

    « Puis lui ayant bandé les yeux, ils le frappaient au visage », etc. - Bède. Ils lui faisaient subir cet indigne traitement, parce qu’il avait voulu se faire passer aux yeux du peuple pour un prophète. Or, ce même Jésus qui fut alors souffleté par les Juifs, est encore aujourd’hui outragé de la même manière par les blasphèmes des faux chrétiens. Ils lui bandèrent les yeux, non pour lui dérober le spectacle de leurs violences, mais pour dérober à eux-mêmes la vue de sa face adorable. C’est ainsi que les hérétiques, les Juifs et les mauvais catholiques, qui continuent de l’outrager par leur conduite criminelle, lui disent encore pour se moquer de lui : « Qui t’a frappé ? » lorsqu’ils s’imaginent qu’il ne peut connaître leurs pensées et leurs œuvres de ténèbres.

    S. Aug. (De l’accord des Evang). Le Seigneur fut donc en butte à ces outrages pendant toute la nuit dans la maison du prince des prêtres où il avait d’abord été conduit : « Et dès qu’il fut jour, les anciens du peuple, les princes des prêtres et les scribes s’assemblèrent, et l’ayant fait amener devant eux, ils lui dirent : Si vous êtes le Christ, dites-le nous ». - Bède. Ils ne désirent point connaître la vérité, mais ils attendent sa réponse pour le calomnier. Le Christ dont ils espéraient la venue, devait être de la race de David, et ils lui font cette question, pour lui faire un crime de s’être attribué la puissance royale, s’il répondait affirmativement : « Je suis le Christ ».

    Théophyl. Mais Jésus connaissait leurs dispositions intérieures, et il savait bien que n’ayant point voulu croire à ses œuvres, ils se rendraient encore bien moins à ses discours : « Et il leur répondit : Si je vous le dis, vous ne me croirez pas ». - Bède. Souvent en effet, il leur avait déclaré qu’il était le Christ ; par exemple lorsqu’il leur disait : « Mon Père et moi nous sommes un », (Jn 10,30) et en d’autres termes semblables : « Et si je vous interroge, vous ne me répondrez pas ». C’est ainsi qu’il leur avait demandé comment ils pouvaient dire que le Christ fût le Fils de David, puisque David inspiré l’appelait son Seigneur (cf. Mt 22,42 Mc 12,35-36 Lc 20,42, etc). Or, ils n’avaient voulu ni croire à sa parole, ni répondre à ses questions, et comme ils s’attachaient à calomnier le fils de David, il leur fait entendre une vérité beaucoup plus importante : » Désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ». - Théophyl. Paroles dont voici le sens : Le temps des discours et des enseignements est passé pour vous ; désormais c’est le temps du jugement, où vous me verrez, moi le Fils de l’homme assis à la droite de la puissance de Dieu. - S. Cyr. Lorsque la sainte Écriture nous représente Dieu comme assis, et qu’elle nous parle de son trône, elle veut exprimer qu’il est le Roi de l’univers, et qu’il a sur tous les hommes une puissance souveraine. Nous ne pouvons admettre, en effet, qu’il existe un tribunal où le Seigneur de toutes choses vienne siéger, ni que la nature divine ait une droite ou une gauche, car il n’appartient qu’aux corps d’avoir une forme, d’occuper une place, ou d’être assis. Mais comment le Fils de l’homme pourra-t-il paraître dans la même gloire et au même rang que son Père, s’il n’est pas son Fils par nature, s’il n’a pas en lui l’essence même du Père ? - Théophyl. Cette déclaration solennelle aurait dû leur inspirer une crainte salutaire, loin de là, elle ne fait que redoubler leur acharnement : « Alors ils dirent tous : Vous êtes donc le Fils de Dieu ? » - Bède. ils comprirent qu’il s’était déclaré le Fils de Dieu en disant de lui-même : « Désormais le Fils de l’homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ». - S. Ambr. Notre-Seigneur aime mieux prouver qu’il était roi plutôt que de le dire, afin de leur ôter tout motif de le condamner, puisqu’ils étaient forcés d’avouer eux-mêmes ce dont ils lui faisaient un crime : « il répondit : Vous le dites, je le suis ». - S. Cyr. A ces paroles, toute la troupe des pharisiens entre en fureur, et l’accuse de blasphème : « Et ils repartirent : Qu’avons-nous besoin d’autre témoignage ? Nous l’avons entendu nous-mêmes de sa propre bouche ». - Théophyl. Cette conduite des Juifs nous montre que les esprits rebelles ne tirent aucun avantage des mystères qui leur sont révélés, mais qu’ils n’en deviennent que plus coupables, aussi vaut-il mieux les leur laisser ignorer.

    Lc 23, 1-5

    S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 7). Saint Luc ayant achevé le récit du reniement de Pierre, résume tout ce que le Sauveur eut à souffrir vers le matin, en rapportant quelques circonstances que les autres évangélistes ont passées sous silence, et il poursuit son récit en racontant les mêmes faits que les autres : « Toute l’assemblée s’étant levée, ils le menèrent à Pilate », etc. - Bède. C’est ainsi que s’accomplit cette prophétie de Jésus sur sa mort : « il sera livré aux Gentils », c’est-à-dire, aux Romains, car Pilate était romain, et c’était l’empereur romain qui l’avait nommé gouverneur de la Judée. - S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 8). Saint Luc raconte ensuite ce qui se passa chez Pilate : « Et ils commencèrent à l’accuser en disant : Nous avons trouvé cet homme pervertissant notre nation », etc. Saint Matthieu et saint Marc n’ont point fait mention de cette circonstance, bien qu’ils disent qu’ils portaient contre le Sauveur diverses accusations, tandis que saint Luc précise l’objet de ces fausses accusations.

    Théophyl. Évidemment, ces accusations sont contraires à la vérité. Loin de défendre, le Sauveur a bien plutôt recommandé de payer le tribut. Pour quel motif d’ailleurs aurait-il cherché à soulever le peuple ? Est-ce pour se faire roi ? Mais qui pourrait le croire, lorsqu’on le voit se dérober par la fuite à la multitude qui voulait le choisir pour roi. - Bède. Les ennemis de Jésus formulaient surtout contre lui deux griefs : qu’il défendait de payer le tribut à César, et qu’il se disait le Christ-roi. Or, il put très-bien se faire que Pilate lui-même eût appris que le Sauveur enseignait formellement : « Rendez à César ce qui est à César » ; aussi sans s’arrêter à cette accusation qu’il regardait comme un mensonge flagrant des Juifs, il crut ne devoir l’interroger que sur ce qu’il ignorait, c’est-à-dire, sur ce que Jésus avait pu dire de sa royauté : « Pilate l’interrogea donc en lui disant : Êtes-vous le roi des Juifs ? » - Théophyl. Pilate, je crois, fait cette question à Jésus-Christ, par dérision pour ces Juifs hypocrites, qui l’accusent d’un crime si peu vraisemblable. Comment semble-t-il lui dire, vous qui êtes pauvre, méprisé, dénué de tout, sans appui ; on vous accuse d’aspirer à la royauté, qu’on ne peut obtenir qu’à l’aide d’une multitude de partisans et d’immenses richesses ? - Bède. Jésus fait au gouverneur la même réponse qu’aux princes des prêtres, pour qu’il soit condamné aussi par son propre aveu : « Jésus lui répondit : Vous le dites ».

    Théophyl. Les Juifs voyant l’inutilité de leurs calomnies, ont recours aux cris et aux vociférations : « Mais redoublant leurs instances, ils dirent : Il soulève le peuple, répandant sa doctrine dans toute la Judée, depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici ». C’est-à-dire, il soulève le peuple, non seulement dans une partie du pays, mais depuis la Galilée, où il a commencé, jusqu’ici où il est venu en traversant la Judée. C’est avec dessein qu’ils font mention de la Galilée, ils veulent réveiller les craintes de Pilate, car les Galiléens étaient schismatiques et amateurs de nouveautés, tel que fut Judas le Galiléen, dont il est parlé dans le livre des Actes (Ac 5,37). - Bède. Mais en parlant de la sorte, ils s’accusent eux-mêmes au lieu d’accuser Jésus, car ce n’est point un crime, mais un acte et une preuve de vertu que d’avoir par ses enseignements, fait sortir ce peuple de sa trop longue torpeur et parcouru toute la terre promise, en y produisant de semblables effets. - S. Ambr. Devant ces accusations, Notre-Seigneur se tait, parce qu’il n’a pas besoin de défense. Que ceux-là cherchent des défenseurs, qui craignent à bon droit de perdre leur cause. Il ne confirme donc point ces accusations par son silence, mais il les dédaigne comme indignes d’être réfutées. Que craindrait-il d’ailleurs, lui qui ne désire point échapper à la mort qu’on lui prépare ? Lui, le Sauveur de tous, abandonne le soin de son propre salut pour ne s’occuper que du salut de tous les hommes.

    Lc 23, 6-12

    Bède. Pilate, convaincu qu’il ne peut ni interroger, ni condamner le Sauveur, sur les accusations portées contre lui, saisit avec empressement l’occasion qui lui est offerte, d’échapper à la responsabilité du jugement de Jésus : « Pilate, entendant nommer la Galilée, demanda si cet homme était Galiléen ». Il craint d’être obligé de prononcer une sentence de mort contre un homme innocent à ses yeux, et qui n’est accusé, il le sait, que par la noire envie de ses ennemis ; il le renvoie donc au tribunal d’Hérode, pour être absous ou condamné par le tétrarque qui gouvernait son pays : « Et dès qu’il sut qu’il était de la juridiction d’Hérode, il le renvoya à ce prince qui se trouvait lui-même à Jérusalem en ces jours-là ». - Théophyl. Il se conforme en cela aux prescriptions de la loi romaine, d’après laquelle chacun devait être jugé par son prince naturel.

    S. Grég. (Moral., 10, 17). Or, Hérode voulut s’assurer de la renommée de Jésus-Christ, et il désirait lui voir opérer quelque prodige : « Hérode eut une grande joie de voir Jésus », etc. - Théophyl. Ce n’est pas qu’il voulut tirer quelque utilité de la présence du Sauveur, mais il avait la passion des nouveautés, et il s’attendait à voir un homme extraordinaire dont il avait entendu vanter la sagesse et les prodiges : « Car il avait entendu raconter beaucoup de choses de lui, et il espérait lui voir faire quelque miracle ». Il voulait aussi savoir ce qu’il lui dirait, et dans ce dessein il l’interroge sur le ton de la dérision et de la raillerie : « Il lui fit donc beaucoup de questions ». Mais Jésus, dont toute la conduite est dirigée par une raison souveraine, et qui, au témoignage de David, règle tous ses discours avec prudence et jugement (Ps 111,5), crut plus utile pour Hérode de garder le silence dans cette circonstance. En effet, tout discours adressé à celui qui n’en fait aucun profit, devient pour lui une cause de condamnation : « Mais Jésus ne lui répondit rien ». - S. Ambr. Jésus se tait et ne fait aucun miracle, parce qu’Hérode n’avait pas la foi qui mérite d’avoir des miracles, et que lui-même fuyait toute ostentation. Peut-être aussi, Hérode est-il la figure de tous les impies, qui ne peuvent voir et comprendre les miracles de Jésus-Christ, racontés dans l’Évangile, qu’à la condition de croire à la loi et aux prophètes. - S. Grég. (Moral., 22, 42). Cette conduite de Jésus nous apprend à garder nous-mêmes un silence absolu, toutes les fois que nos auditeurs témoignent le désir de nous entendre pour faire l’éloge de nos discours plutôt que pour corriger leurs vices, de peur qu’en annonçant la parole de Dieu par un motif de vaine gloire, nos discours n’aient d’autre résultat que de nous rendre coupables, sans avoir rendu les autres meilleurs. Or, nous pouvons reconnaître à plusieurs signes les intentions douteuses de ceux qui nous écoutent, mais surtout lorsque nous les voyons louer sans cesse ce qu’ils entendent, sans jamais mettre en pratique les enseignements dont ils font l’éloge.

    S. Grég. (Moral., 10, 17). Notre-Seigneur ne répond à aucune des questions qui lui sont adressées, il dédaigne d’opérer les prodiges qu’on attend de lui, il se recueille dans l’intérieur de son âme, et laisse dehors sans leur accorder aucune grâce, ceux qu’il voit ne rechercher que ce qui frappe les sens, il préfère le mépris public des orgueilleux aux louanges stériles de ceux qui refusent de croire en lui : « Cependant les princes des prêtres et les scribes étaient là, l’accusant avec opiniâtreté. Or, Hérode, avec sa cour, le méprisa, et l’ayant par dérision revêtu d’une robe blanche, il le renvoya ». - S. Ambr. Ce n’est pas sans un dessein mystérieux que Jésus est revêtu par Hérode d’une robe blanche, le symbole de sa mort innocente et le signe glorieux de l’agneau sans tache, qui devait expier les péchés du monde.

    Théophyl. Cependant, considérez comme le démon est pris et entravé dans ses propres filets. Il multiplie contre Jésus-Christ les dérisions et les outrages, qui prouvent jusqu’à l’évidence qu’il n’est point coupable de sédition, car on ne se serait pas contenté de se moquer de lui, s’il avait soulevé contre l’autorité, ce peuple qui aimait tant les nouveautés. Ce renvoi de Jésus, de Pilate à Hérode, devint pour eux une occasion de rapprochement, Pilate voulant ainsi prouver à Hérode qu’il n’usurpait point la juridiction sur ses propres sujets : « Et ce jour-là, Hérode et Pilate devinrent amis, car auparavant ils étaient ennemis l’un de l’autre ». Voyez comme le démon sait réunir ceux qui sont le plus divisés, pour arriver à consommer la mort de Jésus-Christ. Rougissons donc nous-mêmes, si, dans l’intérêt de notre propre salut, nous ne savons pas conserver l’union avec nos amis.

    S. Ambr. Dans un sens figuré, Hérode et Pilate, qui se réconcilièrent à l’occasion de Jésus-Christ, représentent jusqu’à un certain point le peuple juif et le peuple des Gentils, qui devaient aussi se réconcilier entre eux par la passion du Seigneur, en suivant néanmoins cet ordre que les Gentils recevraient les premiers la parole de Dieu, et feraient ensuite entrer en participation de leur foi et de leur charité, les Juifs qui revêtiraient aussi de gloire et de majesté le corps de Jésus-Christ, objet autrefois de leurs mépris. - Bède. Ou encore, la réconciliation d’Hérode et de Pilate signifie que les Gentils et les Juifs, si différents d’origine, de religion et de sentiments, se réuniront et se ligueront pour persécuter les chrétiens.

    Lc 23, 13-25

    S. Aug. (Quest. Evang., 3, 8). Saint Luc revient aux événements qui se passèrent chez le gouverneur et dont il avait interrompu le récit pour raconter ce qui arriva chez Hérode : « Pilate, ayant assemblé les princes des prêtres », etc. Nous voyons par là que cet Évangéliste a passé sous silence la demande que Pilate fit au Seigneur de répondre à ses accusateurs (Mt 27,13 Mc 15,4).

    S. Ambr. Pilate reconnaît judiciairement l’innocence du Sauveur, et il le crucifie par un acte arbitraire de son autorité. Jésus est envoyé à Hérode, qui le renvoie à Pilate : « Je n’ai trouvé en lui aucun des crimes dont vous l’accusez, ni Hérode non plus, car je vous ai renvoyés à lui, et on ne l’a convaincu de rien qui mérite la mort ». Ainsi tous deux s’accordent à proclamer son innocence, et cependant, par un lâche sentiment de crainte, Pilate se rend aux désirs sanguinaires d’un peuple cruel.

    Théophyl. Jésus est donc déclaré innocent par le témoignage de ces deux hommes, tandis que les Juifs qui l’accusent, ne peuvent produire aucun témoin digne de foi. Voyez quelle est la puissance de la vérité, Jésus se tait, et ses ennemis lui rendent témoignage ; les Juifs demandent sa mort à grands cris, et personne ne vient appuyer leurs vociférations sanguinaires. - Bède. Périssent donc ces écrits qui ont été composés si longtemps après contre Jésus-Christ, ils n’ont pu réussir à prouver que le Sauveur avait été accusé de magie au tribunal de Pilate, mais ils démontrent jusqu’à l’évidence que ceux qui les ont composés sont coupables au tribunal de Dieu de perfidie et de mensonge.

    Théophyl. Pilate donc lâche et timide et sans fermeté pour la défense de la vérité, parce qu’il craint d’être lui-même accusé, ajoute : « Je le renverrai donc après l’avoir fait châtier ». - Bède. Paroles dont voici le sens : Je l’accablerai de coups, je le couvrirai d’ignominie, tant que vous le voudrez, pourvu que vous cessiez d’avoir soif du sang innocent. « Or, il était obligé de leur accorder la délivrance d’un prisonnier à la fête de Pâques ». Cette nécessité lui était imposée, non par une disposition d’une loi impériale, mais par la coutume annuelle dont la nation juive était en possession, et qu’il observait fidèlement pour leur être agréable. - Théophyl. En effet, les Romains avaient permis aux Juifs de vivre selon leurs lois et leurs rites particuliers. Or, c’était une coutume nationale parmi les Juifs de demander à celui qui les gouvernait la grâce des condamnés, c’est ainsi que nous les voyons, demander à Saül la grâce de Jonathas. (1R 14,45). Or, voici la demande qu’ils firent à Pilate : « La foule entière s’écria : Faites mourir celui-ci et donnez-nous Barabbas ». - S. Ambr. Il est juste qu’ils sollicitent la grâce d’un homicide, eux qui demandaient avec tant d’instance la mort d’un innocent, telles sont les lois auxquelles obéit l’iniquité, l’affection du crime est acquise à ce que l’innocence a en horreur. Le nom de ce grand criminel a d’ailleurs une signification symbolique : Barabbas veut dire en latin fils du père. Or, ce sont ceux à qui Jésus a dit : « Vous êtes les enfants du démon », que nous voyons donner la préférence au fils de leur père, c’est-à-dire à l’Antéchrist sur le vrai Fils de Dieu. - Bède. Les Juifs sont encore aujourd’hui victimes de cette indigne préférence. Sur le choix qu’il leur fut donné, ils ont préféré à Jésus un voleur, au Sauveur un assassin, et ils ont mérité par là de perdre à la fois le salut et la vie, et ils se sont livrés à tant de brigandages et de séditions qu’ils se sont vu enlever leur patrie et leur royaume. - Théophyl. C’est ainsi que cette nation autrefois sainte s’acharne à de - mander la mort de l’innocent, tandis que Pilate, païen d’origine s’oppose à ce désir sanguinaire : « Pilate leur parla de nouveau, dans le désir qu’il avait de délivrer Jésus. Mais ils redoublaient leurs clameurs, en disant : Crucifiez-le, crucifiez-le ». - Bède. Ils demandent que l’innocent meure de la mort la plus affreuse, c’est-à-dire de la mort de la croix. En effet, les crucifiés attachés au bois de la croix par des clous qui leur perçaient les pieds et les mains, étaient condamnés à mourir d’une mort lente pour prolonger plus longtemps leurs souffrances. Mais le Seigneur avait choisi cette mort de la croix, parce qu’il voulait, après avoir triomphé du démon, placer cette croix sur le front des fidèles comme un trophée de sa victoire.

    Théophyl. Pilate proclame une troisième fois l’innocence de Jésus : « Pour la troisième fois Pilate leur dit : Qu’a-t-il donc fait de mal ? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort. Je vais donc le faire châtier et je le renverrai ». - Bède. Nous lisons dans l’Évangile selon saint Jean, que Pilate ne se contenta pas de proposer aux Juifs pour leur être agréable, de châtier Jésus, espérant désarmer ainsi leur acharnement à demander sa mort, mais qu’après l’avoir fait flageller, il le leur présenta comme un objet de dérision. Alors les Juifs, voyant que tout le système d’accusations qu’ils avaient dressé contre Jésus ne pouvait tenir contre la persistance de Pilate à le déclarer innocent, n’ont plus recours qu’à la prière, et demandent avec instance qu’il soit crucifié. - Théophyl. Ils renouvellent trois fois leurs cris de mort contre Jésus-Christ, pour constater par ce triple cri que cette mort du Sauveur est bien leur œuvre, et qu’ils l’ont obtenue violemment par leurs demandes répétées : « Alors Pilate ordonna que ce qu’ils demandaient fût exécuté. Il leur délivra, selon leur désir, celui qui avait été mis en prison pour cause de meurtre et de sédition, et il abandonna Jésus à leur volonté ». - S. Chrys. Ils croyaient ainsi pouvoir persuader que Jésus était mille fois pire que ce voleur, et tellement coupable que ni la compassion, ni l’occasion privilégiée de la fête n’avaient pu déterminer à lui rendre la liberté.

    Lc 23, 26-32

    La Glose. Après le récit de la condamnation de Jésus vient naturellement celui de son crucifiement : « Or, comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène qui revenait des champs et le chargèrent de la croix, la lui faisant porter après Jésus ». - S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 10). Saint Jean raconte que Jésus portait lui-même sa croix, ce qu’il faut entendre du moment où il sortait pour aller au lieu dit du Calvaire, et que dans le chemin, ils requirent Simon pour la porter jusqu’à ce lieu. - Théophyl. Personne, en effet, n’eût consenti à porter la croix, qu’on regardait comme un bois infâme et maudit, c’est pour cela qu’ils imposèrent à Simon l’humiliation forcée de se charger de cette croix que tous les autres refusaient de porter. Ainsi fut accomplie la prophétie d’Isaïe : « Il portera sur ses épaules le signe de sa puissance. (Is 9). En effet, sa croix est vraiment le signe de sa puissance, et c’est à cause de sa croix que Dieu l’a élevé si haut (Ph 2). Vous voyez les uns porter comme marque de leur dignité un riche baudrier, les autres une tiare ou un diadème ; quant au Sauveur, la marque de sa dignité, c’est sa croix. Et si vous voulez bien y réfléchir, vous verrez que Jésus n’établit en nous son royaume que par les souffrances ; aussi ceux qui recherchent les délices de la vie sont ennemis de la croix de Jésus-Christ.

    S. Ambr. Jésus portant sa croix, est comme un vainqueur qui porte déjà le trophée de sa victoire ; la croix est placée sur ses épaules, soit en effet qu’il l’ait portée lui-même, ou que Simon en ait été chargé, c’est toujours le Christ qui la porte dans l’homme, de même que l’homme la porte dans la personne du Christ. Il n’y a point ici de contradiction dans le récit des évangélistes, puisque la signification mystérieuse est la même. L’ordre de notre progrès dans la perfection demandait que Jésus dressât d’abord lui-même le trophée de sa croix, et qu’il le transmît aux martyrs pour le porter après lui. Or, ce n’est pas un Juif qui porte la croix, mais un étranger et un voyageur, et il ne marche pas devant Jésus, mais se contente de le suivre, selon la parole du Sauveur : « Qu’il porte sa croix, et qu’il me suive ».

    Bède. Simon veut dire obéissant, et Cyrène, signifie héritier ; cet homme est donc la figure du peuple des nations, qui autrefois était complètement étranger aux alliances (Ep 2,12), et qui maintenant est devenu par son obéissance héritier de Dieu. C’est en revenant de la maison des champs, que Simon porte la croix après Jésus, figure en cela des Gentils qui commencent par renoncer aux superstitions du paganisme pour suivre avec obéissance les traces de la passion du Sauveur, car maison des champs se dit en grec ðáãïò (pagos), d’où les païens ont tiré leur nom. - Théophyl. Ou encore : Celui qui porte la croix de Jésus-Christ revient des champs, c’est-à-dire se sépare du monde et de ses œuvres, pour se diriger vers Jérusalem, c’est-à-dire vers la liberté des cieux. Notre-Seigneur nous donne encore ici une importante leçon, c’est que celui qui est à son exemple le mettre de ses frères, doit commencer aussi par porter sa croix et crucifier sa propre chair par la crainte de Dieu, avant d’en charger ceux qu’il instruit et qu’il dirige.

    « Cependant Jésus était suivi d’une grande multitude de peuple, et de femmes qui pleuraient et se lamentaient sur lui ». Une grande multitude suit la croix de Jésus-Christ, mais avec des dispositions bien différentes ; le peuple qui a demandé et obtenu qu’il fût crucifié, veut rassasier ses yeux du spectacle de sa mort, tandis que les pieuses femmes au contraire le suivent pour répandre des larmes sur lui. Si l’Évangéliste remarque que les femmes seules le suivaient en pleurant, ce n’est pas que dans cette multitude innombrable d’hommes, il ne s’en trouvât aussi qui ne fussent profondément affligés de sa passion, mais parce que les femmes attirant moins l’attention, pouvaient donner un cours plus libre à leurs sentiments. - S. Cyr. D’ailleurs, les femmes sont naturellement portées aux larmes, et leur âme est plus accessible à la compassion.

    Théophyl. Ces femmes sont aussi la figure de la grande multitude des Juifs qui devait un jour suivre la croix et embrasser la foi. La femme signifie aussi l’âme pécheresse qui, brisée par la contrition verse les larmes du repentir, et marche à la suite de Jésus affligé pour notre salut. Les femmes pleuraient donc par compassion. Cependant il ne faut point pleurer sur celui qui marche volontairement au-devant des souffrances, mais bien plutôt applaudir à son généreux dessein ; aussi Notre-Seigneur défend-t-il à ces femmes de pleurer « Jésus, se tournant vers elles, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi ». - Bède. Ne pleurez pas sur moi dont la prompte résurrection va bientôt briser les liens de la mort, dont la mort a triomphé de la mort et détruit l’auteur même de la mort. Remarquez que le Sauveur les appelle : « Filles de Jérusalem », parce qu’aux femmes qui l’avaient suivi de la Galilée, s’étaient jointes celles de la ville de Jérusalem qui s’étaient attachées à lui.

    Théophyl. Il engage ces femmes qui pleurent sur lui, à porter leurs regards sur les calamités qui les menacent, et à pleurer sur elles-mêmes : « Mais pleurez sur vous mêmes ». - S. Cyr. Il leur fait pressentir que bientôt les femmes seront privées de leurs enfants, car lorsque la guerre viendra fondre sur la Judée, tous sans distinction en seront victimes, grands et petits : « Car voici que viendront des jours où l’on dira : heureuses les stériles », etc. - Théophyl. C’est-à-dire ces jours où des mères dénaturées feront cuire leurs propres enfants et que leurs entrailles recevront de nouveau le fruit malheureux qui en était sorti. - Bède. Il prédit ici le siège de Jérusalem par les Romains, et le temps de la captivité dont il avait dit précédemment : « Malheur aux femmes qui seront grosses ou qui nourriront ! » Lorsqu’on est envahi par un ennemi qui doit vous entraîner en captivité, il est naturel de chercher dans les montagnes ou dans les lieux inaccessibles, un refuge assuré. C’est le sens qu’on peut donner à ces paroles : « Alors ils commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous ». Josèphe nous raconte en effet, qu’aux approches de l’armée romaine, les Juifs s’enfuirent précipitamment dans les cavernes et les autres creusés dans le flanc des collines et des montagnes. Ces paroles : « Heureuses les stériles », peuvent aussi s’entendre des chrétiens des deux sexes qui ont embrassé volontairement la chasteté pour le royaume des cieux, et celles qui suivent : « Montagnes, tombez sur nous, collines, couvrez-nous », peuvent être mises sur les lèvres de ceux à qui le souvenir de leur fragilité fait chercher du secours, au fort de la tentation, dans les exemples, les leçons, et les prières des hommes d’une perfection éminente.

    « Car si l’on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec ? » - S. Grég. (Moral., 12, 4). Notre-Seigneur se compare au bois vert et nous au bois sec, parce qu’il avait en lui la sève de la puissance divine, tandis que nous, qui n’avons que la faible humanité en partage, nous ressemblons au bois sec. - Théophyl. Voici le sens de ces paroles : Si les Romains se sont portés à de tels excès de cruauté sur moi, arbre toujours vert et fécond, que ne feront-ils pas contre vous, c’est-à-dire, contre ce peuple qui est comme un bois sec, privé de toute sève vivifiante et qui n’a jamais produit aucun fruit ? - Bède : Ou encore, c’est à tous que le Sauveur s’adresse et dit : Si moi qui n’ai point commis de péché, qui suis appelé l’arbre de vie, je ne puis sortir de ce monde sans passer par le feu de ma passion, quels, pensez-vous, seront les tourments réservés à ces arbres tombés qui n’ont jamais porté de fruits ?

    Théophyl. Pour noircir dans l’esprit du peuple la réputation du Sauveur, le démon porte ses ennemis à croiser avec lui deux voleurs : « On menait aussi avec lui deux voleurs pour les faire mourir ».

    Lc 23, 33

    S. Athan. Notre-Seigneur a livré son corps aux souffrances et à la mort, là où le genre humain a perdu son intégrité première, afin que l’incorruptibilité prit naissance là où la corruption avait comme été semée, et c’est pour cette raison qu’il veut être crucifié sur le mont du Calvaire : « Et lorsqu’ils furent arrivés au lieu qui est appelé Calvaire, ils le crucifièrent ». Les docteurs des Juifs disent que c’est sur cette montagne que se trouvait le tombeau d’Adam. - Bède. Ou encore, il y avait hors des portes de la ville, des lieux affectés au supplice des criminels, qui devaient avoir la tête tranchée, d’où leur venait le nom de lieu du Calvaire (c’est-à-dire, des décapités), et le Sauveur a voulu être crucifié comme un coupable au milieu des coupables, pour le salut de tous les hommes, afin que la grâce surabondât là où le péché avait abondé. (Rm 5,20).

    S. Cyr. Ce n’est point dans sa nature divine et en tant que Dieu, mais dans sa nature humaine et en tant qu’homme, que le Fils unique de Dieu a souffert ces tourments corporels, car tel est le langage qu’il convient de tenir à l’égard de la personne du Fils de Dieu, c’est qu’il n’a pas souffert comme Dieu, mais qu’il a souffert comme homme. - Eusèbe. (Ch. des Pèr. gr). Si au contraire, après avoir vécu sur la terre au milieu des hommes, il eût disparu subitement sans passer par la mort, on l’eût regardé comme un fantôme. De même donc que pour prouver qu’un vase quelconque est à l’épreuve du feu, et d’une nature incombustible, on le jette dans les flammes pour l’en retirer complètement intact ; ainsi le Verbe de Dieu, voulant prouver que le corps dont il s’est servi pour le salut du genre humain est supérieur à la mort, l’a livré à la mort pour montrer sa nature, puis, presque aussitôt, l’a délivré de la mort par la vertu de sa divine puissance. Telle est la première raison de la mort de Jésus-Christ ; la seconde est de faire ressortir la puissance divine qui habite dans son corps comme dans un temple. Dans l’antiquité, on déifiait les hommes qui avaient subi la loi commune de la mort, et on leur décernait le nom de héros et de dieux ; mais Jésus a voulu nous enseigner que celui-là seul méritait d’être proclamé vrai Dieu après sa mort, qui avait triomphé de la mort, et s’était revêtu des glorieux trophées de sa victoire. La troisième raison de sa mort, a été d’immoler une victime digne pour le salut du genre humain tout entier, une victime dont l’immolation détruisit la puissance des démons et anéantit toutes les erreurs. Une quatrième raison enfin, était de rendre ses disciples témoins de sa résurrection, de ranimer ainsi leur foi, de relever leur espérance, et de les préparer à marcher avec joie au combat contre toutes les erreurs, sans craindre la mort.

    S. Chrys. Ce n’est point sa propre mort que le Sauveur est venu détruire (puisque étant la vie il ne pouvait être soumis à la mort), mais il est venu détruire la mort à laquelle l’homme était condamné ; aussi la séparation de son âme d’avec son corps a été l’effet, non d’une mort qui lui fut propre, mais du supplice cruel que les hommes lui ont fait souffrir. Si son corps eût été en proie aux maladies, et qu’on l’eût vu se dissoudre et se détruire comme dans les autres hommes, on eût, trouvé étrange que celui qui guérissait les infirmités des autres, ne pût en garantir son propre corps. Si au contraire il eût quitté secrètement son corps sans être atteint d’aucune maladie, et l’eût fait venir ensuite de nouveau, on n’eût pas voulu croire aux preuves de sa résurrection, car la résurrection doit nécessairement être précédée de la mort. Pourquoi d’ailleurs prêcher publiquement sa résurrection, après qu’il aurait tenu sa mort secrète ? Si les circonstances de sa passion s’étaient passées dans l’ombre, que de calomnies l’incrédulité n’eût-elle pas inventées ? Comment aurait-on pu savoir la victoire de Jésus-Christ sur la mort, s’il ne l’avait soufferte au grand jour, et s’il n’eût ainsi rendu publique sa défaite par l’incorruptibilité de son corps ? Mais, me direz-vous, il aurait dû au moins trouver une mort glorieuse pour échapper aux ignominies de la croix. S’il eût agi ainsi, il aurait excité les justes soupçons que sa puissance ne s’étendait pas sur toute espèce de mort. De même donc qu’un athlète qui terrasse l’adversaire que lui oppose son ennemi, fait ressortir la supériorité incontestable de sa force sur tous les autres ; ainsi celui qui est la vie de tous les hommes, a voulu souffrir la mort ignominieuse de la croix, que ses ennemis lui ont fait souffrir comme la plus cruelle et la plus infâme, pour détruire complètement, par le triomphe de sa résurrection l’empire universel de la mort. On ne lui coupe point la tête comme à Jean-Baptiste, son corps n’est pas scié comme celui d’Isaïe, mais il veut que ce corps reste entier et indivisible jusque dans la mort, pour ne point donner un prétexte à ceux qui voudraient un jour mettre la division dans l’Église. Il voulait encore porter la malédiction que nos péchés avaient attirée sur nous, en subissant une mort qui était maudite, la mort de la croix, selon cette parole : « Maudit de Dieu est l’homme qui est suspendu au bois ». (Dt 21,23) Il meurt aussi les bras étendus sur la croix, pour attirer d’une main le peuple ancien, et de l’autre le peuple des Gentils, et ne plus faire des deux qu’un seul peuple. Il meurt encore sur la croix pour purifier l’air souillé par la présence des démons, et nous ouvrir la voie qui conduit au ciel. - Théophyl. C’est par le bois que la mort était entrée dans le monde, c’est par le bois qu’elle devait en être chassée, et le Seigneur devait passer, sans en être victime par les douleurs du bois de la croix pour expier la volupté produite par le fruit de l’arbre du paradis.

    S. Grég. de Nysse. (Disc. 1 sur la résurrect. de Jésus-Christ) La forme de la croix, dont les quatre extrémités partent d’un même centre, signifie que la vertu et la puissance de celui qui y est attaché s’étendent partout. - S. Aug. (De la grâce de l’Anc. et du Nouv. Test). Ce n’est pas sans raison que Jésus a choisi ce genre de mort ; il a voulu nous enseigner quelle est cette largeur, cette longueur, cette hauteur, cette profondeur dont parle l’Apôtre. (Ep 3,18). La largeur est dans la partie de la croix qui est en travers, elle désigne les bonnes œuvres, parce que les mains y sont attachées ; la longueur est dans la partie du bois qui descend du haut jusqu’à terre, c’est là qu’elle trouve son point d’appui, c’est-à-dire, sa fermeté et de sa persévérance, qui sont le fruit de la patience ; la hauteur est cette partie de la croix qui part du centre et s’étend vers le haut, c’est-à-dire, vers la tête du crucifié, parce que la véritable espérance tend vers le ciel ; enfin la partie du bois de la croix qui, enfoncée dans la terre, ne paraît point et soutient tout le reste, représente la profondeur de la grâce que Dieu nous donne gratuitement.

    S. Chrys. Ils crucifièrent aussi avec lui deux voleurs, pour l’associer à leurs crimes dans l’opinion publique : « Ils le crucifièrent, et les voleurs aussi, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche ; mais il en fut tout autrement ; ces voleurs sont maintenant oubliés, tandis que la croix de Jésus reçoit partout des honneurs. Les rois déposent leurs couronnes et mettent la croix sur leur pourpre royale, sur leurs diadèmes, sur leurs armes, la croix brille sur les saints autels dans tout l’univers. Il n’en est pas ainsi des choses humaines, tant que vivent ceux qui ont fait des actions d’éclat, leurs œuvres sont exaltées, mais à peine sont-ils morts, que le souvenir en périt avec eux. Pour Jésus-Christ, c’est tout le contraire ; avant sa croix, ce n’est que tristesse profonde, mais après sa croix tout est triomphe, tout est gloire, pour vous apprendre que ce crucifié n’était pas seulement un homme. - Bède. Les deux voleurs crucifiés avec Jésus-Christ figurent les chrétiens qui soutiennent les combats sanglants du martyre, ou ceux qui embrassent les obligations d’une chasteté plus parfaite ; ceux qui pratiquent cette perfection en vue de la gloire éternelle, sont représentés par le voleur de droite, et ceux qui n’agissent que par un motif de vaine gloire, imitent la conduite du voleur de gauche.

    Lc 23, 34-37

    S. Chrys. Notre-Seigneur pratique sur la croix le commandement qu’il nous a donné : « Priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5,44). « Et Jésus disait : Mon Père, pardonnez-leur ». S’il fait cette prière, ce n’est pas qu’il ne pût leur pardonner lui-même, mais il voulait par son exemple autant que par ses paroles, nous enseigner à prier pour nos persécuteurs. Or, il dit pardonnez-leur, mais à la condition qu’ils se repentiront, car Dieu est plein de miséricorde pour les vrais pénitents qui prennent la généreuse résolution d’effacer par la foi les longues iniquités de leur vie. - Bède. Gardons-nous de croire que la prière du Sauveur ait été sans effet, elle a eu toute son efficacité pour ceux qui, après sa passion, crurent en lui. Remarquons encore qu’il n’a point prié pour ceux qui, tout en reconnaissant qu’il était le Fils de Dieu, ont mieux aimé le crucifier que le confesser hautement ; mais pour ceux qui, égarés par un zèle qui n’était pas selon la science, ne savaient pas ce qu’ils faisaient, comme il le dit expressément : « Car ils ne savent ce qu’ils font ». - Chaîne des pèr. gr. Quant à ceux qui persévèrent dans leur incrédulité, depuis que Jésus-Christ a été crucifié, qu’ils n’espèrent point pouvoir s’excuser sur leur ignorance, alors que d’éclatants miracles ont proclamé hautement sa divinité.

    S. Ambr. Mais il importe de considérer dans quel état Jésus monte sur la croix ; je le vois entièrement dépouillé de ses vêtements, tel doit être celui qui veut triompher du monde, il ne doit rechercher ni les biens ni les consolations du siècle. Adam fut vaincu par le démon, et se couvrit de vêtements ; Jésus se dépouille de ses vêtements, et triomphe de l’ennemi du salut, il monte sur la croix tel que Dieu a formé l’homme dès l’origine. C’est dans cet état que le premier Adam habita le paradis terrestre, c’est dans le même état que le second Adam entre dans le paradis des cieux. Ce n’est pas sans raison qu’avant de monter sur la croix, il se dépouille de ses vêtements, il voulait nous apprendre que c’est en tant qu’homme qu’il a souffert, et non comme Dieu, bien que le Christ soit l’un et l’autre. - S. Athan. (disc. sur la pass. du Seig). Celui qui, par amour pour nous, s’était soumis à toutes les conditions de notre nature, se couvrit aussi de nos vêtements (signes de la mortalité d’Adam), pour s’en dépouiller ensuite, et nous revêtir en échange de la vie et de l’incorruptibilité.

    « Partageant ensuite ses vêtements, ils les jetèrent au sort ». Peut-être plusieurs d’entre eux en avaient besoin, ou plutôt c’est par dérision et pour lui faire outrage qu’ils agirent de la sorte, car de quel prix pouvaient être les vêtements du Sauveur. - Bède. Le sort paraît être ici le symbole de la grâce de Dieu ; car quand on consulte le sort, on ne tient aucun compte des personnes ou du mérite, on abandonne tout au secret jugement de Dieu. - S. Aug. (de l’accord des Evang., 3, 12). Les trois premiers évangélistes (Mt 25,35 Mc 5,24) rapportent sommairement cette circonstance qui se trouve plus détaillée dans l’évangile selon saint Jean (Jn 19,23).

    Théophyl. C’est donc par dérision qu’ils tirent au sort les vêtements du Sauveur. Or que devait faire le peuple en voyant les chefs de la nation donner l’exemple de ces railleries outrageantes ? « Et le peuple était là (ceux qui avaient demandé qu’il fût crucifié), attendant (quelle serait la fin), et les membres du grand conseil le raillaient aussi bien que le peuple ». - S. Aug. (de l’acc. des Evang., 3, 3). Sous le nom de princes, en général, sans ajouter : des prêtres, l’Évangéliste comprend tous les premiers de la nation, soit les scribes, soit les anciens. - Bède. Ils sont forcés de reconnaître malgré eux que Jésus a sauvé les autres : « Il a sauvé les autres, disent-ils, qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu ». - S. Athan. Le Seigneur Jésus, qui est le Sauveur véritable, voulait être reconnu en cette qualité, non en se sauvant lui-même, mais en délivrant ses créatures. Un médecin ne fait point connaître son talent médical en se guérissant lui-même, mais en appliquant sa science aux maladies des autres ; ainsi Notre-Seigneur qui était aussi notre Sauveur, n’avait pas besoin d’être sauvé, il voulait être reconnu pour Sauveur, non pas en descendant de la croix, mais en mourant sur la croix ; car en mourant sur la croix, il a sauvé bien plus efficacement les hommes, qu’il n’aurait pu le faire en descendant de la croix.

    Chaîne des Pères grecs. Le démon, se voyant forcé dans tous ses retranchements, ne savait plus que faire, et en désespoir de cause, il fait présenter du vinaigre à boire au Sauveur : « Les soldats aussi s’approchaient et l’insultaient, lui présentant du vinaigre ». Le démon ignorait qu’il agissait ici contre lui-même. En effet, il offrait au Sauveur l’amertume de la colère, produite par les prévarications de la loi (qui pesaient sur tous les hommes) ; Jésus prenait pour lui toute cette amertume, pour nous donner à boire, en échange de ce vinaigre, le vin préparé par la sagesse divine. (Pr 9,2). - Théophyl. Les soldats présentèrent ce vinaigre à Jésus-Christ comme à un roi : « Et ils lui disaient : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi ». - Bède. Remarquez que les Juifs font du nom du Christ, que les Écritures leur avaient appris, l’objet de leurs blasphèmes et de leurs dérisions, tandis que les soldats, qui ne connaissaient pas les Écritures, n’insultent pas le Christ, l’élu de Dieu, mais le roi des Juifs.

    Lc 23, 38-43

    Théophyl. Considérez le nouvel artifice que le démon met en œuvre contre Jésus-Christ. Il publie par trois inscriptions, en caractères différents, la cause de la condamnation de Jésus, afin que tous les passants voient qu’il a été crucifié, parce qu’il se disait roi : « Et au-dessus de sa tête était une inscription en grec, en latin, et en hébreu, où était écrit : Celui-ci est le roi des Juifs ». Cette triple inscription signifiait que les peuples les plus puissants, comme les Romains, les plus sages, comme les Grecs, les plus religieux, comme le peuple juif, se soumettraient à l’empire de Jésus-Christ. - S. Athan. C’est avec raison que cette inscription est placée au haut de la croix, parce que le règne de Jésus-Christ n’a point pour principe sa nature humaine, mais sa puissance divine. Je lis l’inscription du roi des Juifs, lorsque je lis dans saint Jean : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 19). Je lis au-dessus de la tête de Jésus-Christ la cause de sa condamnation, quand je lis : « Et le Verbe était Dieu ; car Dieu est la tête ou le chef de Jésus-Christ ». (1Co 11).

    S. Cyr. Cependant un des voleurs s’associait aux outrages des Juifs contre le Sauveur : « Or, l’un des voleurs qui étaient suspendus en croix, le blasphémait en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec toi », l’autre lui adressait ce reproche : « Ne crains-tu pas Dieu non plus, toi qui partages le même supplice ? » Il va plus loin, et confesse ses propres crimes : « Pour nous, du moins, c’est justice, nous sommes traités comme nous le méritons ». - S. Chrys. Ici donc, c’est le condamné qui remplit les fonctions de juge, celui qui, après mille tortures, a fini par avouer ses crimes devant le tribunal de Pilate, commence à reconnaître de lui-même la vérité ; c’est qu’en effet, le jugement de l’homme qui ignore le secret des cœurs, est bien différent de celui de Dieu, qui pénètre jusqu’au fond des consciences. Là, d’ailleurs, l’aveu est suivi du châtiment, ici, au contraire, la confession de son crime devient pour lui un principe de salut. Il fait plus encore, il proclame l’innocence de Jésus-Christ en ajoutant : « Mais celui-ci n’a rien fait de mal » ; comme s’il disait : Voyez ce nouveau genre d’injustice qui condamne l’innocence avec le crime. Pour nous, nous avons tué les vivants, celui-ci a ressuscité les morts ; nous avons dérobé le bien d’autrui, celui-ci commande de donner son propre bien. C’est ainsi que ce bienheureux larron instruisait ceux qui étaient présents, tout en reprenant le complice de ses crimes, Mais dès qu’il vit que cette multitude avait les oreilles fermées, il revient à celui qui connaît le secret des cœurs : « Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi, quand vous serez entré dans votre royaume ». Quoi ! Vous ne voyez qu’un crucifié, et vous l’appelez votre Seigneur ; vous avez sous les yeux la figure d’un condamné, et vous proclamez sa puissance royale ; vous êtes couvert de crimes, et vous demandez à la source de toute justice de se souvenir de vos iniquités ? Oui, mais je découvre son royaume caché aux yeux des autres, et vous, Seigneur, vous effacez mes crimes publics, et vous agréez la foi des sentiments secrets de mon âme. L’iniquité s’est emparé précédemment du disciple de la vérité, est-ce que la vérité ne changera point le disciple de l’iniquité ?

    S. Grég. (Moral., 18, 23). Les pieds et les mains de ce voleur étaient attachés à la croix avec des clous, et il n’avait de libre des souffrances que le cœur et la langue. Dieu lui inspire donc de lui offrir tout ce qu’il avait encore de libre, afin que selon la doctrine de l’Apôtre : « Il crût de cœur pour être justifié, et confessât de bouche pour obtenir le salut ». (Rm 10,10). C’est ainsi que cet heureux larron, rempli tout à coup de la grâce divine, reçut et conserva sur la croix les trois vertus dont parle encore l’Apôtre saint Paul (1Co 3). Il eut en effet la foi, puisqu’il crut que celui qu’il voyait mourir avec lui, régnerait un jour en Dieu, il eut l’espérance, puisqu’il lui demanda l’entrée de son royaume, il fit aussi profession en mourant d’une vive charité, en reprenant de sa conduite coupable, son compagnon et son complice, qui mourait en punition des mêmes crimes.

    S. Ambr. Quel exemple plus puissant pour nous exciter à revenir à Dieu, que l’exemple de ce voleur qui obtient si facilement son pardon ? Le Seigneur pardonne promptement, mais la conversion a été prompte aussi ; la grâce est plus abondante et s’étend bien plus loin que la prière, car Dieu accorde toujours plus qu’on ne demande, le larron le prie de se souvenir de lui, et Jésus lui répond : « En vérité, je vous le dis, vous serez avec moi dans le paradis », car la vie, c’est d’être avec Jésus-Christ, et là où est Jésus-Christ, là aussi est le royaume. - Théophyl. De même qu’un roi victorieux rentre en triomphateur dans ses États, portant avec lui les plus riches dépouilles, ainsi Notre-Seigneur ayant enlevé au démon une partie de son butin (c’est-à-dire ce larron), la porte avec lui dans le paradis.

    S. Chrys. Quel spectacle admirable de voir le Sauveur au milieu de ces deux larrons, pesant avec la balance de la justice la foi et l’incrédulité. Le démon avait chassé Adam du paradis, Jésus-Christ introduit un voleur dans le ciel avant tous les hommes, avant les Apôtres eux-mêmes, une simple parole et la foi seule lui ont ouvert les portes du paradis, afin que personne ne désespère d’obtenir la même grâce après ses égarements. Et voyez avec quelle promptitude s’opère ce changement, il passe de la croix dans les cieux, d’un supplice infâme dans le paradis, pour vous apprendre que c’est ici l’œuvre de la miséricorde de Dieu plutôt que l’effet des bons sentiments de ce grand coupable. Or, si Dieu accorde dès maintenant la récompense des cieux, la résurrection ne devient-elle pas inutile ? Le Seigneur introduit ce larron dans le paradis, et abandonne sur la terre son corps à la corruption, il est donc évident qu’il n’y a point de résurrection des corps. Tel est le langage que tiennent quelques-uns. Mais quoi ! est-ce que le corps qui a partagé les travaux de l’âme, n’aurait aucune part dans les récompenses ? Écoutez ces paroles de saint Paul : « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité ». (1Co 15,53). Mais puisque le Seigneur a promis au bon larron le royaume des cieux, et qu’il le fait entrer dans le paradis, il ne lui a pas encore donné la récompense promise. On dit à cela que sous le nom de paradis, le Sauveur a voulu désigner le royaume des cieux, et il s’est servi de cette expression usitée chez les Juifs, en s’adressant au larron qui n’avait jamais entendu ses sublimes enseignements. Il en est d’autres qui au lieu de lire : « Aujourd’hui vous serez avec moi dans le paradis », coupent ainsi la phrase : « Je vous le dis aujourd’hui ; vous serez avec moi dans le paradis ». Voici toutefois une explication plus claire : lorsque les médecins voient un malade dans un état désespéré, ils disent : « Il est mort » ; ainsi dit-on de ce larron qu’il est entre dans le paradis, parce qu’on n’avait plus à craindre qu’il retombât dans l’abîme de la perdition. - Théophyl. Enfin, il est plus vrai de dire encore que le bon larron et les autres saints n’ont pas encore reçu tout l’effet des promesses, parce que selon la doctrine de saint Paul dans l’épître aux Hébreux (He 11,40), Dieu n’a pas voulu qu’ils reçussent sans nous l’accomplissement de leur félicité, mais ils sont néanmoins dans le royaume des cieux et dans le paradis.

    S. Grég. de Nysse. Il nous faut encore examiner comment le bon larron est jugé digne d’entrer dans le paradis, alors qu’un glaive de feu en interdit l’entrée aux saints. Mais remarquez que le texte sacré dit que ce glaive de feu s’agitait toujours pour éloigner les indignes et laisser librement entrer dans la vie ceux qui en sont dignes. - S. Grég. (Moral., 12, 61). Ou encore, il est dit que ce glaive de feu s’agitait toujours, parce qu’il savait qu’il devait disparaître un jour, lorsque viendrait celui qui devait nous ouvrir le chemin du paradis par le mystère de l’incarnation. - S. Ambr. Une autre difficulté se présente : les autres évangélistes, saint Matthieu et saint Marc, rapportent que les deux voleurs insultaient le Sauveur ; d’après saint Luc, au contraire, l’un deux insultait Jésus, et l’autre s’opposait à ces outrages. Nous répondons qu’ils ont pu tous deux commencer par l’insulter, et que l’un d’eux ne tarda pas à changer de sentiments et de langage. On peut encore dire que les deux premiers évangélistes ont employé ici le pluriel pour le singulier comme dans ce passage : « Ils ont mené une vie errante, couverts de peaux de chèvres », et dans cet autre : « Ils ont été sciés », bien qu’Élie seul fût vêtu de cette manière, et que le seul prophète Isaïe ait souffert le supplice de la scie. Dans le sens figuré, ces deux larrons sont le symbole des deux peuples pécheurs qui devaient être crucifiés par le baptême avec Jésus-Christ, et leur conduite si opposée représente la conduite si différente de ceux qui ont embrassé la foi. - Bède. « Car nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en sa mort », (Rm 5). Et lorsque nous étions pécheurs, nous avons été purifiés dans les eaux du baptême ; cependant les uns sont couronnés, parce qu’ils glorifient le Dieu qui a daigné souffrir dans une chair mortelle, tandis que les autres perdent la grâce qu’ils ont reçue, parce qu’ils ont renoncé à la foi et aux œuvres de leur baptême.

    Lc 23, 44-47

    S. Cyr. Aussitôt que les Juifs eurent crucifié le Seigneur de toutes choses, l’univers tout entier pleura son Créateur et son Maître, et la lumière s’obscurcit en plein midi selon la prédiction du prophète Amos (Am 8, 9) : « Il était environ la sixième heure », etc. Cette profonde obscurité était la figure manifeste des ténèbres qui devaient se répandre dans l’âme de ceux qui avaient crucifié le Fils de Dieu. - S. Aug. (De l’acc. des Evang., 3, 17). Saint Matthieu et saint Marc rapportent également que les ténèbres couvrirent toute la terre, mais saint Luc en indique la cause en ajoutant : « Et le soleil s’obscurcit ». - S. Aug. (De la cité de Dieu, 3, 15). Une preuve évidente que cet obscurcissement du soleil n’était pas le résultat du cours régulier des astres, c’est que c’était la Pâque des Juifs qui se célébrait à la pleine lune ; or, les éclipses ordinaires de soleil n’ont lieu que lorsque la lune est en pleine décroissance. - S. Denys. (Lettre 7 à Polyc). Nous étions alors à Héliopolis, et nous vîmes que la lune était venue inopinément se placer devant le soleil (car ce n’était pas l’époque de sa conjonction), et qu’ensuite, depuis la neuvième heure jusqu’au soir, elle revint miraculeusement en opposition directe avec le soleil. Nous vîmes aussi cette éclipse commencer du côté de l’Orient, et elle atteignit jusqu’au bord occidental du soleil. Ensuite elle rebroussa chemin, de sorte que la disparition et le retour de la lumière ne se firent point par le même côté, mais par le côté opposé. Tels sont les phénomènes surnaturels qui parurent alors et qui n’ont pu avoir pour auteur que le Christ, créateur de toutes choses. - Ch. des Pèr. gr. Ce prodige eut lieu pour montrer jusqu’à l’évidence que celui qui se soumettait à la mort, était le Seigneur et le maître de toutes les créatures. - S. Ambr. Le soleil se voile aux yeux de ces sacrilèges, pour ne pas éclairer le triste spectacle de ce crime affreux, et les ténèbres se répandent sur les yeux de ces perfides pour rendre plus éclatante la lumière de la foi.

    Bède. A ce miracle, saint Luc en ajoute un autre : « Et le voile du temple se déchira par le milieu ». C’est au moment même où Jésus expira que ce prodige eut lieu, comme le rapportent saint Matthieu et saint Marc ; saint Luc le place ici par anticipation. - Théophyl. Le Seigneur annonçait ainsi que désormais le saint des saints ne serait plus inaccessible, qu’il serait livré aux profanations des Romains, et que l’entrée en serait ouverte à tous. - S. Ambr. Le voile du temple se déchira encore pour figurer la division des deux peuples, et la profanation de la synagogue. Le voile ancien se déchire pour laisser l’Eglise déployer et suspendre les voiles nouveaux de la foi chrétienne. Le voile de la synagogue disparaît, pour nous permettre de voir des yeux de nôtre âme les profonds mystères de la religion. - Théophyl. C’est encore une figure que le voile qui nous séparait des mystères du ciel est déchiré, c’est-à-dire, que l’inimitié de Dieu et le péché sont détruits.

    S. Ambr. Dès que Jésus eut bu le vinaigre qu’on lui présentait, tous les mystères de sa vie mortelle furent accomplis et l’immortalité seule demeura : « Alors Jésus s’écria d’une voix forte : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains ». - Bède. En invoquant Dieu comme son Père, il déclare qu’il est le Fils de Dieu, et en remettant son esprit entre ses mains, il ne révèle point un défaut de puissance, mais la confiance qu’il possède une seule et même puissance avec son Père. - S. Ambr. Le corps du Sauveur ne meurt que pour ressusciter, et il remet son esprit à son Père, afin que toutes les créatures qui habitent les cieux soient affranchies des liens de l’iniquité, et que la paix commence par le ciel pour servir de modèle à celle qui doit se faire sur la terre. - S. Cyr. Ces paroles du Sauveur nous apprennent que les âmes des saints ne sont plus retenues captives dans les enfers, comme auparavant, mais qu’elles sont avec Dieu, depuis que Jésus-Christ les a délivrées. - S. Athan. (De l’incarn. cont. les Ar). Dans sa personne, il recommande à son Père tous les hommes auxquels il a rendu la vie, car nous sommes ses membres, selon ces paroles de l’apôtre saint Paul aux Galates : « Vous n’êtes tous qu’un en Jésus-Christ ». (Ga 4,28).

    S. Grég. de Nysse. Il convient ici d’examiner comment Jésus-Christ a pu dans le même temps se diviser en trois et aller dans les entrailles de la terre, comme il l’avait prédit aux pharisiens (Mt 12,4), dans le paradis, comme il l’a dit au bon larron, et dans les mains de son Père, d’après ses dernières paroles. Or, cette difficulté ne forme même pas une question pour ceux qui veulent tant soi peu réfléchir, car celui qui est partout, est à la fois présent en tout lieu par sa divine puissance. - S. Ambr. Il recommande son âme à son Père, mais tout en étant dans le ciel, il éclaire les enfers (les limbes) et étend à toute créature les effets de la rédemption, car le Christ est en toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. (Col 1,17). - S. Grég. de Nysse. On peut encore répondre qu’au temps de la passion, la divinité n’abandonna aucune partie de l’humanité à laquelle elle s’était unie, et qu’elle sépara volontairement l’âme du corps en restant elle-même unie à l’une et à l’autre. C’est ainsi qu’il détruit la puissance de la mort par son corps qu’il livre à la mort, tandis que par son âme, il ouvre au bon larron l’entrée du paradis. Or, le prophète Isaïe, en décrivant la céleste Jérusalem, qui n’est autre que le paradis, fait ainsi parler Dieu : « Je vous porte gravée sur ma main, vos murailles sont sans cesse devant mes yeux » ; (Is 49,16) paroles qui prouvent que la main de Dieu le Père est dans le paradis. - S. Damas. (Hom. pour le samedi saint). Ou encore pour être plus précis : il était dans le tombeau quant à son corps ; quant à son âme, à la fois dans les enfers et dans le paradis avec le bon larron, et comme Dieu sur son trône avec le Père et l’Esprit saint.

    Théophyl. Il expire en poussant un grand cri, parce qu’il avait le pouvoir de quitter la vie et de la reprendre (Jn 10,18) : « Et en prononçant ces mots il expira ». - S. Ambr. Paroles dont voici le sens : Il rendit l’âme, il ne perdit point la vie malgré lui, car ce qu’on rend est volontaire, mais ce qu’on perd est forcé,

    Lc 23, 47-49

    S. Aug. (De la Trinité, 4, 13). Tous ceux qui étaient présents furent saisis d’étonnement en voyant Jésus rendre l’âme après avoir poussé ce grand cri, car les crucifiés ne mouraient qu’après de longues tortures : « Or, le centurion voyant ce qui était arrivé, glorifia Dieu en disant Vraiment, cet homme était juste ». - S. Aug. (De l’accord des Evang.,3, 30). Il n’y a point de contradiction entre saint Matthieu, qui attribue l’étonnement du centurion au tremblement de terre qui eut alors lieu, et saint Luc, d’après lequel le centurion fut saisi d’étonnement de voir Jésus expirer après avoir poussé ce grand cri, et montrer ainsi quelle puissance il avait en mourant. D’ailleurs saint Matthieu, en attribuant l’étonnement du centurion au tremblement de terre et à tout ce qui se passait, démontre la vérité du récit de saint Luc, qui donne pour cause de cet étonnement la mort même du Sauveur. Saint Luc, de son côté, en s’exprimant de la sorte : « Le centurion voyant ce qui était arrivé », comprend dans cette manière générale de parler, tous les prodiges qui eurent lieu alors, et le renferme dans un seul prodige dont les apôtres faisaient partie et dont ils étaient comme des circonstances détaillées. On pourrait peut-être trouver une divergence en ce que, d’après un autre évangéliste, le centurion dit : « Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu », tandis que d’après saint Luc, il se contente de dire : « Cet homme était vraiment juste ». Mais on peut admettre que le centurion a confessé ces deux vérités, et que chacun des évangélistes n’en a rapporté qu’une seule, ou que saint Luc a exprimé dans quel sens le centurion avait confessé que Jésus était le Fils de Dieu. En effet, le centurion n’a peut-être pas voulu dire qu’il était le Fils unique et consubstantiel du Père, mais il l’a proclamé Fils de Dieu, parce qu’il croyait à son innocence, et dans le même sens qu’un grand nombre de justes ont été appelés fils de Dieu (cf. Gn 6, 2.4). D’après le récit de saint Matthieu encore, ceux qui étaient avec le centurion partagèrent sa crainte, circonstance dont saint Luc n’a rien dit ; mais où est la contradiction, lorsque l’un raconte ce que l’autre passe sous silence ? Enfin, suivant saint Matthieu : « Ils furent saisis de crainte », tandis que saint Luc dit simplement du centurion : « Il glorifia Dieu ». Mais qui ne comprend que c’est un sentiment de crainte qui l’a porté à glorifier Dieu ?

    Théophyl. Nous voyons ici l’accomplissement de cette prédiction du Sauveur : « Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi ». En effet, c’est lorsqu’il fut élevé sur la croix qu’il attira le bon larron, le centurion et plusieurs autres d’entre les Juifs, dont l’Évangéliste dit : « Et toute la multitude de ceux qui assistaient à ce spectacle et qui virent toutes ces choses, frappaient leurs poitrines », etc. - Bède. Ils frappaient leur poitrine en signe de repentir et de tristesse, ce qui peut s’entendre de deux manières, ou parce qu’ils s’affligeaient de la mort injuste de celui dont ils avaient tant aimé la vie, ou parce qu’ils voyaient celui dont ils avaient demandé la mort, environné dans sa mort même d’une gloire encore plus éclatante. Remarquez aussi que la crainte de Dieu ouvre la bouche des Gentils, et leur fait confesser et glorifier Dieu à haute voix, tandis que les Juifs se contentent de frapper leur poitrine et retournent en silence dans leurs maisons.

    S. Ambr. O cœurs des Juifs plus durs que les rochers ! Celui qu’ils ont pris pour juge les condamne, le centurion est forcé de croire, le traître disciple désavoue son crime par sa mort, les éléments se troublent, la terre est ébranlée, les sépulcres s’ouvrent, et cependant la dureté des Juifs demeure inflexible au milieu du bouleversement de l’univers. - Bède. Le centurion figure ici la foi de l’Église, qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu, tandis que la synagogue garde un coupable silence. C’est alors aussi que s’accomplit cette prédiction du Roi-prophète, où le Seigneur se plaint à Dieu son Père en ces termes : « Vous avez éloigné de moi mes amis et mes proches, et vous avez fait que ceux qui me connaissaient m’ont quitté à cause de ma misère » (Ps 87,19). « Là aussi, dit l’Évangéliste, à quelque distance se tenaient tous ceux de la connaissance de Jésus ». - Théophyl. Les femmes, dont le sexe fut autrefois maudit, demeurent et considèrent toutes ces choses : « Et les femmes qui l’avaient suivi de Galilée se tenaient à l’écart, regardant ce qui se passait » ; et c’est ainsi qu’elles reçurent les premières la grâce de la justification et toutes les bénédictions qui découlent de la passion aussi bien que de la résurrection de Jésus-Christ.

    Lc 23, 50-56

    Chaîne des Pèr. gr. Joseph avait été jusque là un disciple caché de Jésus-Christ ; il triomphe aujourd’hui de la crainte qui le retenait, et plein de zèle et d’ardeur, il dépose le corps du Seigneur de la croix où il était ignominieusement attaché, et acquiert ainsi la pierre précieuse de l’Évangile par la sagesse de ses paroles : « Et voici qu’un membre du grand conseil nommé Joseph », etc. - Bède. Il est appelé décurion, parce qu’il appartenait à la curie et en gérait les affaires ; cette charge est aussi appelée curiale, parce qu’elle a pour objet de veiller sur les intérêts civils des citoyens, Joseph était donc revêtu d’une haute dignité, dans le monde, mais il était bien plus élevé encore en vertu et en mérite aux yeux de Dieu : « C’était un homme vertueux et juste, d’Arimathie, ville de Judée », etc. Arimathie est la même ville que Ramatha, patrie d’Helcana et de Samuel.

    S. Aug. (De l’accord des Evang., 3, 22). Saint Jean dit qu’il était disciple de Jésus, ce qui fait ajouter à saint Luc : « Et il attendait, lui aussi, le royaume de Dieu ». On s’étonne avec raison que ce disciple qui avait jusque là dissimulé soigneusement ses relations avec Jésus, dans la crainte d’encourir la haine des Juifs, ait osé demander son corps, ce qu’aucun de ceux qui le suivaient publiquement n’aurait osé faire : « Il vint trouver Pilate, et lui demanda le corps de Jésus ». Mais cette difficulté disparaît, si l’on considère que la haute dignité de Joseph lui donnait ses entrées chez Pilate, et lui inspira assez de confiance pour lui faire cette demande, D’ailleurs, si lorsqu’il allait écouter les divins enseignements du Sauveur, il prenait soin d’éviter la haine et la vengeance des Juifs, il semble ne plus se préoccuper d’eux, aujourd’hui qu’il s’agit de rendre au corps de Jésus les derniers devoirs.

    Bède. Joseph fut donc jugé digne d’ensevelir le corps du Seigneur, à cause de son éminente vertu, de même qu’il obtint de Pilate le corps de Jésus, en considération du rang élevé qu’il occupait parmi les Juifs : « Et l’ayant détaché de la croix il l’enveloppa d’un linceul ». Cette modeste sépulture du Seigneur condamne la vanité des riches, qui veulent être entourés de leurs richesses jusque dans la poussière du tombeau.

    S. Athan. (Vie de S. Ant). C’est un véritable crime que d’embaumer les corps des morts, et de ne pas les ensevelir, même quand ce seraient les corps des saints, car qu’y a-t-il de plus saint ou de plus grand que le corps du Seigneur ? Cependant il fut mis dans le tombeau et y demeura jusqu’au troisième jour, où il ressuscita : « Et il le déposa dans un tombeau taillé dans le roc ». - Bède. Ce tombeau était taillé dans le roc, car s’il avait été construit de plusieurs pierres assemblées, on aurait accusé ses disciples d’en avoir soulevé les fondements pour enlever le corps de leur maître. Il est déposé dans un tombeau neuf, comme le fait remarquer l’Évangéliste : « Dans lequel personne n’avait encore été mis », car s’il était resté d’autres corps dans ce sépulcre, après la résurrection on aurait pu croire que c’était un autre que Jésus qui était ressuscité. C’est le sixième jour que l’homme avait été créé, c’est aussi le sixième jour que le Seigneur fut crucifié pour accomplir le mystère de la réparation du genre humain : « Or, c’était le jour de la préparation » ; c’est le nom que les Juifs donnaient au sixième jour, parce qu’ils préparaient ce jour-là tout ce qui était nécessaire pour le jour du sabbat. De même aussi que le créateur s’est reposé de son œuvre le septième jour, ainsi le Sauveur s’est reposé dans le sépulcre le septième jour : « Et le jour du sabbat allait commencer ». Nous avons vu plus haut que tous ceux qui étaient de la connaissance de Jésus, et les femmes qui l’avaient suivi se tenaient à l’écart. Lors donc que le corps de Jésus eut été détaché de la croix, les amis du Sauveur s’en retournèrent chez eux ; et les femmes seules qui l’aimaient plus tendrement, suivirent ses funérailles, dans le désir qu’elles avaient de voir où son corps serait déposé. « Les femmes qui étaient venues de la Galilée avec Jésus, ayant suivi Joseph, virent le sépulcre, et comment le corps de Jésus y avait été déposé », afin de pouvoir lui offrir en temps opportun l’hommage de leur pieuse affection.

    Théophyl. Cependant elles n’avaient pas encore une foi véritable. Elles préparent des aromates et des parfums pour la sépulture définitive de Jésus, comme s’il n’était qu’un homme, suivant la coutume des Juifs qui ensevelissaient ainsi leurs morts : « Et s’en étant retournées, elles préparèrent des aromates et des parfums », etc. Après que le Sauveur fut déposé dans le sépulcre, elles s’occupèrent à préparer des aromates, tant qu’il leur fut permis de travailler ; c’est à-dire jusqu’au coucher du soleil. Or, la loi voulait que le silence ou le repos du sabbat fût scrupuleusement observé depuis le soir du jour précédent, jusqu’au soir du jour suivant : « Et le jour du sabbat, elles demeurèrent en repos pour obéir aux préceptes de la loi ».

    S. Ambr. Dans le sens figuré, remarquons que c’est un juste qui ensevelit le corps de Jésus-Christ ; car la fraude et l’iniquité ne doivent prendre aucune part à la sépulture du Sauveur. Ce n’est pas sans raison que saint Matthieu nous fait observer que Joseph, qui se charge d’ensevelir le corps de Jésus-Christ, était riche ; car en portant lui-même le corps d’un riche, il ne connut point la pauvreté de la foi. Il enveloppa le corps de Jésus-Christ dans un linceul ; et vous aussi revêtez le corps du Seigneur de sa gloire, si vous voulez être juste, et bien que vous croyiez, qu’il a souffert la mort, couvrez-le de la plénitude de la divinité. L’Église elle-même se revêt aussi de la grâce de l’innocence. - Bède. Celui qui reçoit Jésus dans un cœur pur, l’enveloppe dans un suaire blanc. - S. Ambr. Ce n’est pas sans raison non plus qu’un évangéliste rapporte que le tombeau était neuf, et un autre que c’était le tombeau de Joseph. En effet, c’est à ceux qui sont soumis à la loi de la mort qu’on prépare un tombeau, mais le vainqueur de la mort n’a pas besoin d’avoir son sépulcre ; car quel rapport peut-il y avoir entre Dieu et un tombeau. Il est mis seul dans ce sépulcre, parce que bien que la mort de Jésus-Christ lui soit commune avec nous, à ne considérer que la nature de son corps, elle est exceptionnelle à raison de sa puissance. Jésus-Christ est enseveli dans le sépulcre d’un juste, pour nous apprendre qu’il prend volontiers son repos dans la demeure de la justice. Le juste a creusé ce sépulcre à l’aide de la parole pénétrante dans la pierre dure du cœur des Gentils, pour faire éclater parmi les nations la puissance de Jésus-Christ ; c’est aussi dans un dessein mystérieux qu’on roule une grande pierre à l’entrée du sépulcre. Celui qui a donné à Jésus-Christ une sépulture convenable dans son cœur, doit le garder avec soin pour ne pas s’exposer à le perdre et ne pas donner entrée dans son âme à l’incrédulité.

    Bède. Notre-Seigneur a voulu être crucifié le sixième jour, et se reposer le septième jour dans le sépulcre, pour nous apprendre que pendant le sixième âge du monde, nous devons souffrir et être crucifié au monde pour le Seigneur. (Ga 6,14). Mais au septième âge, c’est-à-dire après la mort, les corps reposent dans les tombeaux et les âmes dans le sein de Dieu. Aujourd’hui encore, il y a de saintes femmes, c’est-à-dire des âmes vraiment humbles et embrasés d’amour qui suivent avec un pieux empressement la passion de Jésus-Christ, et qui, afin d’en faire l’objet de leur imitation, méditent avec soin l’ordre dans lequel elle s’est accomplie. Après qu’elles l’ont lue, entendue et gravée dans leur mémoire, elles s’appliquent à la pratique des bonnes œuvres qui sont agréables à Jésus-Christ, afin que lorsque finira la préparation de la vie présente, elles puissent, le jour de la résurrection, aller au-devant du Sauveur dans le repos bienheureux, portant avec elles les parfums des œuvres spirituelles.

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