L'évangile avec les Pères
Jn 1, 1-18
- Nativité du Seigneur, année C
- Nativité du Seigneur, année A · Jeudi 25 décembre 2025
- Nativité du Seigneur, année B · Vendredi 25 décembre 2026
L'évangile
1Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. 2Il était au commencement en Dieu. 3Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe. 4En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, 5Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point reçue. 6Il y eut un homme, envoyé de Dieu ; son nom était Jean. 7Celui-ci vint en témoignage, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui : 8non que celui-ci fût la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière. 9La lumière, la vraie, celle qui éclaire tout homme, venait dans le monde. 10Il (le Verbe) était dans le monde, et le monde par lui a été fait, et le monde ne l’a pas connu. 11Il vint chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. 12Mais quant à tous ceux qui l’ont reçu, Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, 13Qui non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu sont nés. 14Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, (et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle qu’un fils unique tient de son Père) tout plein de grâce et de vérité. 15Jean lui rend témoignage, et s’écrie en ces termes : « Voici celui dont je disais : Celui qui vient après moi, est passé devant moi, parce qu’il était avant moi. » 16Et c’est de sa plénitude, que nous avons tous reçu, et grâce sur grâce ; 17parce que la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. 18Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître.
Bible Crampon (1923).
Ce qu'en disent les Pères
Réunis par saint Thomas d'Aquin dans La Chaîne d'Or sur saint Jean, traduction de l'abbé Péronne (1868).
Jn 1, 6-8
S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). Tout ce qui précède avait pour objet la divinité de Jésus-Christ, qui, en venant à nous, s’est revêtu d’une forme humaine. Mais comme dans le Verbe fait chair, l’humanité cachait un Dieu ; un homme extraordinaire fut envoyé devant lui, pour découvrir en lui, par son témoignage, un caractère supérieur à l’homme. Et quel a été cet envoyé ? « Il y eut un homme ». - Théophyl. Ce ne fut pas un ange, pour détruire les idées qu’un grand nombre s’était faites de la nature de Jean-Baptiste. - S. Aug. Et comment pourra-t-il nous dire la vérité en parlant de Dieu ? « Il fut envoyé de Dieu ». - S. Chrys. (hom. 6 sur S. Jean). Gardez-vous de croire que cet envoyé de Dieu tienne un langage purement humain, ce n’est point de lui-même qu’il vient parler, toutes ses paroles lui sont dictées par celui qui l’a envoyé ; c’est pour cela qu’un prophète lui donne le nom d’ange en parlant de lui : « Voici que j’envoie mon ange » (Ml 3,1), car un ange (ou envoyé), ne dit rien de lui-même, et ne fait que transmettre les ordres de celui qui l’envoie. Ces paroles : « Il fut envoyé », ne signifie pas un acte qui tend à donner l’être, mais qui destine à l’accomplissement d’un ministère. De même qu’Isaïe ne fut pas appelé d’autre part que du monde où il était, et qu’il fut envoyé au peuple du moment qu’il eut vu le Seigneur assis sur un trône sublime et élevé ; ainsi Jean fut envoyé du désert pour baptiser, comme il l’atteste lui-même : « Celui qui m’a envoyé baptiser, m’a dit : Celui sur lequel vous verrez », etc.
S. Aug. Comment s’appelait-il ? « Son nom était Jean ». - Alcuin. c’est-à-dire, grâce de Dieu ou celui en qui était la grâce de Dieu, c’est-à-dire, celui qui, le premier, a fait connaître Jésus-Christ au monde par son témoignage. Ou bien encore, le nom de Jean signifie il a été donné, parce qu’il lui a été donné par la grâce de Dieu, non seulement d’être le précurseur du Roi des rois, mais de le baptiser.
S. Aug. Pourquoi fût-il envoyé ? « Il vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière ».
Orig. (Traité 5 sur S. Jean). Il en est qui cherchent à jeter le blâme sur les témoignages que les prophètes ont rendus à Jésus-Christ, et qui prétendent que le Fils de Dieu n’a pas besoin de témoins, et qu’il présente des motifs suffisants de crédulité, soit dans ses enseignements salutaires, soit dans ses miracles tout divins. Moïse lui-même, disent-ils, ne mérita créance que par ses paroles et ses miracles, sans avoir besoin d’être précédé par des témoins. Nous répondons qu’il est un grand nombre de motifs qui peuvent déterminer la foi, mais que tel motif, malgré sa force apparente, ne produira sur quelques-uns aucune impression, tandis que tel autre sera tout-puissant pour les amener à la foi. Or, Dieu a des moyens à l’infini pour amener les hommes à croire qu’un Dieu a daigné se faire homme pour sauver les hommes. Aussi est-ce un fait certain que les oracles des prophètes en ont forcé un grand nombre à croire à la divinité de Jésus-Christ, étonnés qu’ils étaient de voir que tant de prophètes l’avaient annoncé avant son avènement, et prédit d’une manière précise le lieu de sa naissance, et d’autres circonstances semblables. Il faut encore remarquer que les miracles opérés par Jésus-Christ, avaient plus de force pour amener à la foi ceux qui en étaient témoins ou ses contemporains, mais que plusieurs siècles après ils pouvaient n’avoir plus la même puissance, et passer même aux yeux de quelques-uns pour des fables. Donc, lorsqu’un long espace de temps nous sépare de ces miracles, le motif le plus fort de crédibilité, ce sont les prophéties jointes aux miracles. Disons encore, que par ce témoignage rendu à Dieu, plusieurs se sont couverts de gloire. C’est donc vouloir enlever au chœur des prophètes la grâce signalée qui lui a été faite, que de contester l’utilité des témoignages qu’ils ont rendus à Jésus-Christ. Jean est venu se joindre à ces prophètes, en rendant lui-même témoignage à la lumière. - S. Chrys. (hom. 5 sur S. Jean). Ce n’est pas sans doute que la lumière eût besoin de témoignage, mais l’Évangéliste nous apprend le vrai motif de la mission de Jean, dans les paroles suivantes : « Afin que tous crussent par lui ». Le Fils de Dieu a pris une chair mortelle pour sauver tous les hommes d’une perte inévitable, et c’est par suite du même dessein qu’il envoie devant lui un homme pour précurseur, afin que cette voix d’un de leurs semblables les déterminât plus facilement à venir à lui. - Bède. L’Évangéliste ne dit pas : Afin que tous crussent en lui, (car maudit est l’homme qui met sa confiance dans l’homme Jr 17,5) mais : « Afin que tous crussent par lui », c’est-à-dire, que tous par son témoignage crussent à cette lumière. - Théophyl. Que quelques-uns aient refusé de croire, Jean n’en est pas responsable. Si un homme s’enferme dans une maison obscure, et se prive ainsi de voir les rayons du soleil, la faute n’en est pas au soleil mais bien à lui-même ; ainsi Jean a été envoyé, afin que tous crussent par lui ; si ce but n’a pas été entièrement atteint, le saint précurseur n’en est pas la cause.
S. Chrys. (hom. 6 sur S. Jean). D’après l’opinion commune, celui qui rend témoignage nous paraît ordinairement supérieur à celui qui est l’objet de son témoignage, et plus digne de foi ; aussi l’Évangéliste se hâte de détruire ici ce préjugé en ajoutant : « Il n’était pas la lumière, mais il était venu pour rendre témoignage à la lumière ». Si telle n’a pas été son intention en répétant ces paroles : « Pour rendre témoignage à la lumière », ce membre de phrase est complètement superflu. Ce n’est pas un développement de la doctrine, c’est une répétition de mots inutiles.
Théophyl. Mais la conclusion de ces paroles n’est-elle pas que ni Jean-Baptiste, ni aucun autre saint n’ont été ou ne sont la lumière ? Si nous voulons donner à un saint le nom de lumière, il faut employer le mot lumière sans article ; si l’on vous demande, par exemple : Jean est-il la lumière ? répondez qu’il est lumière, sans mettre l’article, mais non pas la lumière avec l’article ; car il n’est pas la lumière par excellence, et il n’est lumière, que parce qu’il est entré en participation de la vraie lumière.
Jn 1, 9
S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). Nous voyons ici quelle est cette lumière à laquelle Jean-Baptiste rend témoignage : « Celui-là était la vraie lumière ». - S. Chrys. (hom. 6 sur S. Jean). Ou bien encore, l’Évangéliste venait de dire que Jean-Baptiste avait été envoyé et était venu pour rendre témoignage à la lumière. Or, ce témoignage d’un homme envoyé tout récemment pouvait faire croire à l’origine récente aussi de celui à qui il rendait témoignage ; il élève donc aussitôt nos pensées vers cette existence antérieure à tout commencement, et qui ne doit jamais avoir de fin : « Celui-là était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » - S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). Pourquoi saint Jean ajoute-t-il le mot vraie ? C’est qu’on donne aussi à l’homme qui est éclairé le nom de lumière, mais la vraie lumière est celle qui éclaire elle-même. Nos yeux aussi sont appelés des lumières, et cependant c’est en vain que ces lumières sont ouvertes, si pour les éclairer, on n’allume une lampe pendant la nuit, où si dans le jour le soleil ne répand sur eux ses clartés. Aussi l’Évangéliste ajoute : « Qui éclaire tout homme ». Si elle éclaire tout homme, elle éclaire donc Jean lui-même. Elle éclairait donc celui qu’elle avait choisi pour lui rendre témoignage. Il arrive souvent que le soleil nous fait connaître son lever par la lumière qu’il fait rayonner sur les corps, et cependant nous ne pouvons le voir de nos yeux. Ainsi ceux qui ont les yeux trop malades ou trop faibles pour voir le soleil, peuvent cependant les arrêter sur un mur qui réfléchit sa lumière, sur une montagne, sur un arbre ou sur tout autre objet semblable. Il en était de même de ceux au milieu desquels Jésus-Christ était venu, et qui étaient encore beaucoup moins capables de le voir. Il a donc éclairé Jean de ses rayons, et Jean, qui confessait hautement la source d’où lui venait cette lumière, fit connaître ainsi celui qui l’éclairait. Il ajoute : « Venant en ce monde », c’est qu’en effet, si l’homme ne venait pas en ce monde, il n’aurait pas besoin d’être éclairé, mais il faut qu’il soit éclairé, parce qu’il a quitté l’endroit où il aurait joui toujours de cette divine lumière. - Théophyl. Que le manichéen rougisse d’oser dire que nous sommes l’œuvre d’un Créateur mauvais et ténébreux ; car jamais nous ne pourrions être éclairés si nous n’étions les créatures de la vraie lumière.
S. Chrys. (hom. 8 sur S. Jean). Où sont aussi ceux qui prétendent que Jésus-Christ n’est pas le vrai Dieu ? alors qu’il est appelé ici la vraie lumière. Mais s’il éclaire tout homme venant en ce monde, comment se fait-il qu’un si grand nombre soient demeurés dans les ténèbres ? Car tous n’ont pas connu le culte qui est dû à Jésus-Christ. Il éclaire tout homme, autant qu’il dépend de lui. Mais s’il en est qui ont fermé volontairement les yeux de leur âme pour ne point recevoir les rayons de cette divine lumière, les ténèbres dans lesquelles ils demeurent plongés, ne viennent pas de la nature de la lumière, mais de la malice de ceux qui se privent volontairement du don de la grâce. Car la grâce a été répandue sur tous les hommes et ceux qui ont refusé de la recevoir, ne doivent imputer qu’à eux-mêmes leur aveuglement. - S. Aug. (Enchirid,, 109). Ces paroles : « Qui éclaire tout homme », veulent dire non pas que tous les hommes sans exception sont éclairés, mais que personne ne peut l’être que par cette lumière. - Bède. Il nous éclaire, soit en nous donnant la raison, soit en répandant en nous sa divine sagesse ; car nous ne pouvons nous donner la sagesse, pas plus que nous n’avons pu nous donner l’existence.
Orig. (hom. 2 sur div. suj). Ou bien encore, nous ne devons pas entendre ces paroles : « Qui éclaire tout homme venant en ce monde », de ceux qui entrent dans le monde avec un corps formé d’après les principes secrets qui président à la génération, mais de ceux qui entrent dans le monde invisible par la régénération spirituelle de la grâce conférée par le baptême. Voilà pourquoi cette lumière éclaire ceux qui entrent dans le monde des vertus, et non pas ceux qui se précipitent dans le monde des vices.
Théophyl. Ou bien encore, cette lumière qui nous est donnée de Dieu, c’est l’intelligence dont il nous a doués pour nous diriger ici-bas, intelligence qui s’appelle aussi la raison naturelle, mais un grand nombre, par le mauvais usage de la raison, se sont jetés eux-mêmes dans les ténèbres.
Jn 1, 10
S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). La lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, est venue sur la terre sous le voile d’une chair mortelle ; car tant qu’elle n’y était que par la divinité, elle était invisible pour les insensés, pour les aveugles et pour les méchants dont saint Jean a dit plus haut : « Les ténèbres ne l’ont point comprise », c’est pour cela qu’il dit ici : « Il était dans le monde ». - Orig. (hom. 2 sur div. suj). Lorsque celui qui parle cesse de parler, sa voix cesse de se faire entendre ; de même si le Père céleste ne faisait plus entendre son Verbe, l’œuvre du Verbe, c’est-à-dire l’univers qu’il a créé, cesserait d’exister. - S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). N’allez pas croire qu’il était dans le monde comme sont dans le monde la terre, les animaux, les hommes, ou comme le ciel, le soleil, les étoiles ; il y était comme un ouvrier qui dirige l’ouvrage sorti de ses mains : « Et le monde a été fait par lui ». Toutefois il n’a pas créé le monde comme un ouvrier fait son ouvrage, car l’ouvrier est en dehors de l’ouvrage qu’il travaille, Dieu, au contraire, est comme répandu dans le monde qu’il crée, il est présent partout, et il n’est pas un seul être qui soit en dehors de son immensité. C’est donc par la présence de sa divinité, qu’il fait tout ce qu’il crée, et qu’il gouverne tout ce qu’il a créé. Il était donc dans le monde, comme le Créateur du monde.
S. Chrys. (hom. 8 sur S. Jean). Et encore, comme il était dans le monde, mais sans être contemporain du monde, l’Évangéliste ajoute : « Et le monde a été fait par lui, et il vous élève ainsi jusqu’à l’existence éternelle du Fils unique ». En effet, en entendant dire que tout cet univers est son ouvrage, fût-on d’une intelligence bornée, on sera forcé de reconnaître qu’il existait avant son ouvrage. - Théophyl. Saint Jean confond en même temps l’erreur insensée de Marcion, qui prétendait que c’était un mauvais principe qui avait créé toutes choses, et celle des ariens qui osaient soutenir que le Fils de Dieu était une simple créature.
S. Aug. (comme précéd). Que signifient ces paroles : « Le monde a été fait par lui ? » On appelle monde le ciel, la terre, la mer, et tout ce qu’ils contiennent. Dans un autre sens, on donne encore ce nom à ceux qui aiment le monde, et c’est de ce monde qu’il est dit : « Le monde ne l’a point connu ». On ne peut dire, en effet, ni du ciel, ni des anges, ni des astres, qu’ils n’ont pas connu le Créateur, dont les démons eux-mêmes confessent la puissance. Toutes les créatures lui ont donc rendu témoignage. Quels sont ceux qui ne l’ont point connu ? Ceux qui sont appelés le monde, parce qu’ils aiment le monde, car en aimant le monde, nous habitons de cœur dans le monde ; ceux, au contraire, qui n’aiment pas le monde, sont de corps dans le monde, mais ils habitent le ciel par le cœur, suivant ces paroles de l’Apôtre : « Pour nous, nous vivons déjà dans le ciel ». (Ph 3,20) C’est donc parce qu’ils ont aimé le monde, qu’ils ont mérité eux-mêmes le nom du monde où ils habitent. Lorsque nous disons d’une maison qu’elle est bonne ou qu’elle est mauvaise, ce n’est point aux murailles que s’adressent notre blâme ou nos louanges, mais à ceux qui l’habitent ; c’est ainsi que nous appelons monde ceux qui habitent le monde par leurs affections. - S. Chrys. (hom. 8 sur S. Jean). Quant aux amis de Dieu, ils l’ont connu avant même qu’il eût rendu sa présence sensible, c’est-à-dire avant son avènement en ce monde, comme le prouvent ces paroles du Sauveur : « Abraham, votre père, a tressailli du désir de voir mon jour » (Jn 8,56). Lors donc que les Gentils nous adressent ce reproche : Pourquoi le Sauveur n’est-il venu opérer notre salut que dans les derniers temps, après tant de siècles écoulés, sans qu’il ait pensé à nous ? Nous leur répondons, qu’avant même son avènement, il était dans le monde, sa providence s’étendait à toutes ses œuvres, et il était connu de tous ceux qui en étaient dignes ; et si le monde ne l’a pas connu, ceux dont le monde n’était pas digne, ont mérité de le connaître. En disant : « Le monde ne l’a point connu », il a indiqué sommairement la cause de cette ignorance ; car le monde ici sont les hommes qui ne sont attachés qu’au monde, qui n’ont de goût et d’affection que pour le monde ; or rien ne trouble autant l’âme que l’amour énervant des choses présentes.
Jn 1, 11-13
S. Chrys. (hom. 9 sur S. Jean). Ces paroles : « Le monde ne l’a point connu », doivent s’entendre des temps qui ont précédé l’incarnation. Celles qui suivent : « Il est venu dans son héritage », se rapportent aux temps de la prédication de l’Évangile. - S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). « Il est venu dans son héritage », parce que toutes choses ont été faites par lui. - Théophyl. On peut donc entendre ici ou le monde, ou la Judée, qu’il avait choisie pour héritage. - S. Chrys. (hom. 9 et 10 sur S. Jean). Il est venu dans son héritage, non pas dans un motif d’intérêt personnel (car Dieu n’a besoin de personne), mais pour combler les siens de bienfaits. Mais d’où a pu venir celui qui remplit tout de son immensité, et qui est présent partout ? C’est par un effet de sa grande condescendance qu’il est venu jusqu’à nous ; il était au milieu du monde, sans que le monde pensât à sa présence, parce qu’il n’en était pas connu ; il a donc daigné se revêtir d’un corps sensible. C’est cette manifestation et cette condescendance, qu’il appelle sa présence ou son avènement (hom. 11) Or, Dieu, plein de bonté et de miséricorde, ne néglige rien de ce qui peut nous élever à une vertu éminente. Aussi ne veut-il s’attacher personne par force ou par nécessité, et ne veut nous attirer à lui que par la persuasion et par les bienfaits. De là vient que les uns le reçurent, et que les autres refusèrent de le recevoir ; car il ne veut pas qu’on soit à son service malgré soi et comme par contrainte ; celui qui le sert forcément et de mauvaise grâce, est à ses yeux comme celui qui refuse complètement de le servir : « Et les siens ne l’ont pas reçu ». (hom. 9). L’Évangéliste appelle les Juifs les siens, comme étant son peuple privilégié, ou bien tous les hommes comme étant tous ses créatures. Dans l’étonnement où le jetait la conduite insensée du genre humain, il s’est écrié plus haut : « Le monde a été fait par lui, et le monde n’a point connu son Créateur » ; ici l’ingratitude des Juifs le remplit d’indignation, et il lance contre eux cette accusation bien plus grave : « Et les siens ne l’ont pas reçu ».
S. Aug. (Traité 1 sur S, Jean). Mais si personne absolument ne l’a reçu, personne donc n’est sauvé ; car la condition essentielle du salut, c’est de recevoir Jésus-Christ, aussi l’Évangéliste ajoute : « Tous ceux qui l’ont reçu », etc. - S. Chrys. (hom. 10 sur S. Jean). Esclaves ou hommes libres, grecs ou barbares, savants ou illettrés, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, tous ont été rendus dignes du même honneur : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». - S. Aug. (comme précéd). Quelle extrême bonté ! il était né Fils unique, et il n’a pas voulu demeurer seul ; il n’a pas craint d’avoir des cohéritiers, parce que son héritage ne peut être amoindri par le partage qu’il en fait. - S. Chrys. (hom. 10). Il ne dit pas qu’il les fit enfants de Dieu, mais qu’il leur à donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, nous apprenant ainsi que ce n’est qu’au prix de grands efforts que nous pouvons conserver sans tache ce caractère de l’adoption qui a été imprimé et gravé dans notre âme par le baptême. Il nous enseigne encore que personne ne peut nous ôter ce pouvoir, si nous-mêmes ne consentons à nous en dépouiller. Ceux à qui les hommes délèguent une partie de leur puissance ou de leur autorité, la possèdent presque à l’égal de ceux qui la leur ont donnée ; à plus forte raison en sera-t-il ainsi de nous qui avons reçu cet honneur de Dieu même. Il veut encore nous apprendre que cette grâce n’est donnée qu’à ceux qui la veulent et qui la recherchent ; car c’est le concours du libre arbitre et de l’opération de la grâce, qui nous fait enfants de Dieu. - Théophyl. Ou bien encore, il veut parler ici de cette filiation parfaite, dont la résurrection doit nous mettre en possession, d’après ces paroles de l’Apôtre : « Attendant l’effet de l’adoption divine, la rédemption de notre corps ». (Rm 8,23) Il nous a donc donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, c’est-à-dire d’obtenir cette grâce dans la vie future.
S. Chrys. (hom. 10). Comme dans la distribution de ces biens ineffables, il appartient à Dieu de donner la grâce, de même qu’il appartient à l’homme de faire acte de foi, saint Jean ajoute : « A ceux qui croient en son nom ». Pourquoi ne nous dites-vous pas, saint Évangéliste, quel sera le supplice de ceux qui n’ont pas voulu le recevoir ? Mais quel supplice plus grand pour ceux qui ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu, que de refuser de le devenir, et de se priver volontairement d’un si grand honneur ? Toutefois ce ne sera pas leur seul supplice, ils seront condamnés à un feu qui ne s’éteindra jamais, comme l’Évangéliste le déclarera plus ouvertement dans la suite (Jn 3).
S. Aug. (même traité). Ceux qui croient en son nom deviennent donc enfants de Dieu et frères de Jésus-Christ, et prennent par là même une nouvelle naissance. Comment, en effet, sans cette seconde naissance pourraient-ils devenir enfants de Dieu ? Les enfants dès hommes naissent de la chair et du sang, de la volonté de l’homme et de l’union des époux. Mais comment naissent les enfants de Dieu ? Ils ne sont pas nés des sangs, c’est-à-dire, de l’homme et de la femme. Le mot sangs (sanguina ou sanguines) n’est pas latin, mais comme cette expression est au pluriel dans le texte grec, le traducteur aima mieux la rendre de la sorte, sauf à employer un mot peu conforme aux règles de la latinité, pour faire mieux comprendre la vérité aux esprits moins intelligents. En effet, les enfants naissent du mélange du sang de l’homme et de la femme. - Bède. Il est bon aussi de remarquer que dans la sainte Ecriture, le mot sang au pluriel signifie ordinairement le péché, comme dans ce passage du Psaume 50: « Délivrez-moi des sangs (de sanguinibus) ».
S. Aug. (même traité). Dans les paroles suivantes : « Ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme » ; la chair est synonyme de la femme, en souvenir de sa création. Lorsque, en effet, elle eut été créée d’une côte du premier homme, Adam lui dit : « Voici l’os de mes os et la chair de ma chair ». Le mot chair signifie donc ici la femme, de même que souvent l’esprit est le symbole du mari, parce que son rôle est de commander, et celui de la femme de servir. Quelle maison plus mal ordonnée, en effet, que celle où la femme commande au mari ? Les enfants de Dieu ne sont donc nés ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. - Bède. La génération charnelle de tous les hommes tire son origine de l’union des époux, tandis que la génération spirituelle a pour principe la grâce de l’Esprit saint.
S. Chrys. (hom. 10 sur S. Jean). L’Évangéliste, en parlant ainsi, veut nous faire comprendre d’un côté la bassesse de la première génération qui vient du sang et de la volonté de la chair, et l’élévation de la seconde qui vient de la grâce et ennoblit notre nature, afin que nous ayons une haute idée de la grâce qui nous a engendrés, et que nous ne négligions rien pour la conserver.
Jn 1, 13
S. Aug. (même traité). Cette idée d’une naissance qui vient de Dieu était de nature à inspirer un sentiment d’étonnement mêlé de frayeur, et il pouvait même paraître incroyable que les hommes soient nés de Dieu. Aussi l’Évangéliste s’empresse de nous rassurer, en ajoutant : « Et le Verbe a été fait chair ». Qu’y a-t-il d’étonnant que des hommes naissent de Dieu ? Considérez Dieu lui-même qui a voulu naître des hommes. - S. Chrys. (hom. 11 sur S. Jean). Ou bien encore : après avoir dit que ceux qui l’ont reçu ont reçu de Dieu une nouvelle naissance, il fait connaître la cause d’un si grand honneur, c’est que le Verbe s’est fait chair, car le propre Fils de Dieu est devenu le Fils de l’homme, afin de rendre les hommes enfants de Dieu. Lorsque vous entendez dire que le Verbe s’est fait chair, ne vous laissez pas troubler par ces paroles. Il n’a point changé en chair la nature divine (interprétation qui serait une impiété), mais il a pris la forme d’esclave en demeurant ce qu’il est. C’est pour confondre les blasphèmes de ceux qui prétendent que tout ce qui a rapport à l’incarnation était fantastique et imaginaire que l’Évangéliste s’est servi de cette expression : « A été fait », expression qui ne signifie pas un changement de substance, mais l’union du Fils de Dieu à une chair véritable. S’ils viennent nous dire que Dieu étant tout-puissant, a bien pu changer en chair sa nature divine, nous répondrons que Dieu peut tout ce qui n’atteint pas directement son être divin. Or, toute idée de changement est directement opposée à cette nature immuable.
S. Aug. (De la Trin., 15, 11) De même que notre Verbe ou notre parole devient en quelque sorte la voix du corps en s’unissant à elle pour se manifester aux sens des hommes, ainsi le Verbe de Dieu s’est fait chair, en s’unissant à elle pour se manifester aussi aux hommes ; notre parole devient voix, mais elle n’est pas changée en voix ; ainsi le Verbe de Dieu s’est fait chair, mais loin de nous la pensée qu’il ait été changé en chair. Il s’est uni à la chair, mais il ne s’est pas transformé en chair, il s’est fait chair comme notre parole se fait voix. - Conc. d’Eph. La parole qui sort de nos lèvres et dont nous faisons usage dans nos rapports avec les autres hommes, est une parole incorporelle qui n’est sensible ni à la vue, ni au toucher ; mais lorsqu’elle s’est comme revêtue de lettres et de formes extérieures, elle devient visible et accessible à la vue comme au toucher. De même le Verbe de Dieu qui, par sa nature, est invisible, est devenu visible ; il est incorporel aussi par sa nature, et il a pris un corps accessible au toucher. - Alcuin. (Liv. 1, chap. 1, sur S. Jean). Ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair », ne doivent pas s’entendre dans un autre sens que celui-ci : Dieu s’est fait homme en prenant un corps et une âme. De même que chacun de nous est un composé d’un corps et d’une âme qui ne forment qu’un seul homme ; ainsi Jésus-Christ, depuis son incarnation, ne fait qu’une seule personne formée de la divinité, d’un corps, et d’une âme. La divinité du Verbe a daigné s’unir à cette nature humaine qu’elle avait choisie spécialement pour qu’elle devînt une seule personne en Jésus-Christ. La nature divine n’a subi dans cette union aucune altération, aucun changement, elle s’est simplement unie à la nature humaine qu’elle n’avait pas auparavant. (Liv. 3, de la foi en la Trin., chap. 9). C’est une vérité incontestable que le Fils de Dieu a pris, non pas la personne, mais la nature humaine pour l’unir à sa personne divine et éternelle ; l’homme a comme passé en Dieu, non point par un changement de nature, mais par son union avec la personne divine. Il n’y a donc point deux Christs, il n’y a qu’un seul Christ, Dieu et homme tout à la fois. (Liv. 1, cont. Félix d’Urgel). Cette union du Verbe avec la chair est tellement ineffable, que pour l’exprimer, nous disons que le Verbe s’est fait chair, quoique le Verbe n’ait pas été changé en chair, et cette chair est appelée Dieu, bien qu’elle ne soit pas elle-même changée en la nature divine. (Liv. 3). Nous confessons donc qu’il y a dans la seule personne de Jésus-Christ deux natures unies entre elles par un lien si ineffable, que chacune d’elles conservant ses propriétés, cette sainte et admirable union nous présente, non pas un changement ou une altération de la divinité, mais une élévation sublime pour l’humanité, c’est-à-dire, que Dieu n’a pas été changé en l’homme, mais l’homme glorifié en Dieu, etc. (Dans la Glose). Nous croyons qu’une âme incorporelle peut être unie à un corps, et que l’union de ces deux substances fait un seul homme ; nous devons croire plus facilement que la nature divine qui est incorporelle, s’est unie à une âme jointe à un corps pour former une seule personne, de manière que le Verbe n’a pas été changé en chair, ni la chair dans le Verbe, pas plus que le corps ne se change en âme, ni l’âme en corps.
Théophyl. Apollinaire de Laodicée a voulu appuyer son hérésie sur ces paroles ; il prétendait que le Christ n’avait point eu d’âme raisonnable, mais seulement un corps ayant pour âme la divinité qui gouvernait et dirigeait le corps. - S. Aug. (cont. Les Ar., ch. 9). Vous êtes impressionné de ce qu’il est écrit que le Verbe s’est fait chair, sans qu’il soit question de l’âme ? Mais rappelez-vous que la chair est souvent mise pour l’homme tout entier en vertu de cette locution figurée qui emploie la partie pour le tout, comme dans ces paroles : « Toute chair viendra à vous » (Ps 64,3) Et dans ces autres : « Nulle chair ne sera justifiée par les œuvres de la loi » (Rm 3,20). Ce que l’Apôtre explique plus clairement dans l’Epître aux Galates : « L’homme ne sera point justifié par les œuvres de la loi » (Ga 2,16). Ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair », ont donc la même signification que celles-ci : « Le Verbe s’est fait homme ».
Théophyl. Si l’Évangéliste nomme de préférence la chair, c’est pour nous montrer la condescendance inénarrable de Dieu, et nous faire admirer sa miséricorde qui l’a porté à s’unir pour notre salut, à ce qui est séparé de sa nature par une distance incommensurable, c’est-à-dire la chair. L’âme, en effet, a quelques points de rapprochement avec Dieu. Mais si le Verbe, en s’incarnant, n’avait pas pris une âme humaine, il s’ensuivrait que nos âmes ne seraient ni guéries ni rachetées, car le Sauveur n’a sanctifié que ce qu’il s’est uni. C’est l’âme qui, la première s’est rendue coupable, ne serait-il donc pas ridicule de supposer qu’il se soit uni la chair pour la sanctifier, tandis qu’il aurait délaissé la partie la plus noble de l’homme, comme aussi la plus malade ? Ainsi se trouve encore détruite l’hérésie de Nestorius, qui enseignait que ce n’est pas le Verbe-Dieu qui s’est fait homme et qui a été conçu du sang d’une Vierge, mais que la Vierge a enfanté un homme, orné et enrichi de toutes les vertus, et que le Verbe de Dieu s’était uni. Il concluait de là qu’il y avait en Jésus-Christ deux fils, l’un né de la Vierge, qui était homme, l’autre né de Dieu, c’était son fils, qui était uni à cet homme par les liens de la grâce et de la charité. L’Évangéliste lui a répondu d’avance, en affirmant que c’est le Verbe lui-même qui s’est fait homme, et non pas que le Verbe a fait choix d’un homme vertueux pour s’unir à lui.
S. Cyr. (Lett. 8 à Nestor. ; 4 dans l’édit. lat). Le Verbe s’est fait homme en s’unissant une chair animée d’une âme raisonnable, par une union ineffable et incompréhensible, qui ne fait en lui qu’une seule personne, et il a été appelé Fils de l’homme, non par suite d’une simple union de volonté ou de bon vouloir, ni parce qu’il avait pris la simple personnalité de l’homme, mais par suite de l’union véritable de deux natures différentes qui n’ont formé qu’un seul Christ et qu’un seul Fils, sans que cette union étroite ait détruit la différence des deux natures.
Théophyl. De ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair », nous concluons que le Verbe s’est fait homme, et que tout en demeurant Fils de Dieu, il est devenu fils de la femme, à qui nous donnons le nom distinctif de mère de Dieu, parce qu’elle a véritablement engendré Dieu selon la chair.
S. Hil. (De la Trin., 10). Il en est qui veulent que le Fils unique de Dieu, c’est-à-dire, le Dieu Verbe, qui était en Dieu au commencement, ne soit pas Dieu substantiellement, mais seulement la parole d’une voix qui s’est produite, c’est-à-dire, que le Fils serait pour Dieu le Père, ce que la parole est pour ceux qui la profèrent. Par suite de cette erreur, ils cherchent à nier, par leurs raisonnements insidieux, que le Verbe-Dieu soit né comme homme et comme Christ, en demeurant Dieu. Ils donnent à cette conception et à cette naissance une cause toute naturelle, et refusent de leur reconnaître un caractère mystérieux et divin, de sorte que dans leur sentiment, le Dieu Verbe n’a pas reçu son humanité d’un enfantement virginal, mais il a été simplement dans la personne de Jésus, comme l’esprit de prophétie était dans les prophètes. Ils nous reprochent d’ailleurs de dire que le Christ, dans sa naissance, n’a pas pris un corps et une âme semblables au nôtre, alors que nous professons hautement que le Verbe fait chair a pris en naissant une nature comme à la nôtre, et qu’il est vrai fils de Dieu, en même temps qu’il est né vrai Fils de l’homme. Mais de même qu’il avait reçu de la Vierge un corps qu’il avait lui-même créé, c’est de lui-même aussi que vient l’âme qu’il s’est unie, et qui d’ailleurs n’est jamais donnée à l’homme par voie de génération. Or, puisqu’il est certain qu’il est à la fois Fils de l’homme et Fils de Dieu, n’est-il pas ridicule de supposer en dehors du Fils de Dieu, du Verbe fait chair, je ne sais quel prophète, animé par le Verbe de Dieu, alors qu’il est certain que le Seigneur Jésus-Christ est à la fois Fils de Dieu et Fils de l’homme ? - S. Chrys. (hom. 10 sur S. Jean). L’Évangéliste détruit par avance la fausse idée que ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair », pourraient faire naître dans certains esprits, d’un changement ou d’une transformation de cette nature incorruptible, en ajoutant : « Et il a habité parmi nous ». Car celui qui habite n’est pas une même chose avec le lieu qu’il habite, il en diffère. Je parle ici de la différence de nature, car en vertu de l’union étroite qui existe entre les deux natures, le Dieu Verbe fait chair, ne forme qu’une seule personne sans aucune confusion, comme sans destruction de ces deux natures. - Alcuin. Ou bien encore : « Il a habité parmi nous », c’est-à-dire, il a vécu et conversé parmi les hommes.
Jn 1, 14
S. Chrys. (hom. 11 sur S. Jean). Nous avons donc été faits enfants de Dieu et en vertu du mystère du Verbe fait chair ; l’Évangéliste nous fait connaître un nouveau bienfait de l’incarnation : « Et nous avons vu sa gloire » ; car jamais nous n’aurions pu la voir, si lui-même ne s’était manifesté à nous sous une forme semblable à la nôtre. En effet, si les Hébreux n’ont pu soutenir l’éclat du visage glorifié de Moïse, qu’il fallut couvrir d’un voile, comment, nous, dont l’origine et les instincts sont tout terrestres, pourrions-nous soutenir à découvert la vue de la Divinité, inaccessible même aux vertus supérieures des cieux.
S. Aug. (Traité 2 sur S. Jean). Ou bien encore, ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous », nous apprennent que le Verbe a fait du mystère de sa naissance comme un collyre pour éclaircir les yeux de notre cœur, et nous permettre de voir sa Majesté à travers son humanité : « Et nous avons vu sa gloire ». Personne ne pourrait voir sa gloire, s’il n’était guéri par l’humilité de son incarnation. L’œil de l’homme était comme obscurci par la poussière soulevée de la terre, il avait les yeux malades, et Dieu lui met comme de la terre sur les yeux pour les guérir. La chair vous avait aveuglé, c’est la chair qui vous guérit. L’âme était devenue charnelle en donnant son consentement aux affections de la chair, et c’est ainsi que l’œil du cœur avait été aveuglé. Le médecin vous a fait un collyre en venant revêtu d’une chair mortelle pour réprimer les vices de la chair, car le Verbe s’est fait chair, afin que vous puissiez dire : « Nous avons vu sa gloire ».
S. Chrys. (hom. 12 sur S. Jean). Saint Jean ajoute : « Comme la gloire du Fils unique ». C’est, qu’en effet, un grand nombre de prophètes ont été glorifiés, tels que Moïse, Elie, Elisée, et beaucoup d’autres qui ont opéré de grands miracles. Il en est de même des anges qui, en apparaissant aux hommes, ont fait briller à leurs yeux la gloire qui est propre à leur nature ; c’est ainsi que les chérubins et les séraphins ont été vus par le prophète, environnés d’une gloire éclatante. L’Évangéliste nous élève bien au-dessus de cette gloire, au-dessus de toute nature et de toute gloire créée, et nous conduit jusqu’au faite de tous les biens. Or voici le sens de ses paroles : La gloire que nous avons vue n’est pas la gloire d’un prophète, d’un homme ordinaire, ni même d’un ange, d’un archange, ou de quelqu’une des puissances supérieures, mais c’est comme la gloire du dominateur lui-même, du roi, du Fils unique par nature. - S. Grég. (Moral., 18, 6). En effet, dans les saintes Écritures, les particules, de même, comme (sicut, quasi), n’indiquent pas toujours une simple ressemblance, mais quelquefois une parfaite identité, comme dans ces paroles : « Comme du Fils unique du Père ». - S. Chrys. (hom. 12 sur S. Jean). Ceux qui ont vu un roi dans toute sa gloire et sa majesté, dans l’impuissance où ils sont de rendre comme ils le voudraient l’impression produite sur eux par tant d’éclat et de splendeur, s’expriment ordinairement de la sorte : Pourquoi vous en dirai-je davantage ? C’était comme un roi. Saint Jean s’exprime de la même manière : « Nous avons vu sa gloire comme, celle du Fils unique du Père ». Lorsque les anges apparaissaient, c’était toujours comme des serviteurs qui exécutent les ordres de leur maître ; mais le Fils de Dieu, quoique sous une forme humaine, se révèle comme étant le Seigneur. D’ailleurs, les créatures le reconnaissent comme leur Maître ; l’étoile, en appelant les mages à son berceau ; les anges, en annonçant sa naissance aux bergers ; l’enfant (Jean-Baptiste), en tressaillant dans le sein de sa mère. Le Père lui-même lui a rendu témoignage du haut des cieux, et le Paraclet en descendant sur lui lors de son baptême. Que dis-je, toute la nature a proclamé bien plus haut que la multitude qu’il était le roi des cieux. Il mettait les démons en fuite, il guérissait toutes les maladies, faisait sortir les morts de leurs tombeaux, retirait les âmes de l’abîme du mal pour les conduire au sommet des plus éminentes vertus. Qui pourrait dire la sagesse de ses préceptes, la force de ses lois divines et la belle harmonie de la vie toute angélique qu’il est venu établir parmi les hommes ?
Orig. (hom. 2 sur div. suj). Les paroles qui suivent : « Plein de grâce et de vérité », peuvent s’entendre de deux manières différentes, c’est-à-dire de l’humanité et de la divinité du Verbe incarné. Ainsi la plénitude de la grâce se rapporterait à l’humanité, par laquelle le Christ est le chef de l’Eglise et le premier né de toute créature. En effet, c’est en lui que s’est manifesté le plus grand et le plus merveilleux effet de la grâce, en vertu de laquelle l’homme est devenu dieu sans aucun mérite de sa part. La plénitude de la grâce en Jésus-Christ peut encore s’entendre de l’Esprit saint, dont les sept dons remplirent l’humanité du Sauveur. (Is 11) La plénitude de la vérité se rapporte à la divinité. Si vous aimez mieux appliquer au Nouveau Testament cette plénitude de grâce et de vérité, vous pourriez dire avec beaucoup de vraisemblance que la plénitude de la grâce du Nouveau Testament nous a été donnée par Jésus-Christ, et que la vérité des symboles figuratifs de la loi s’est accomplie en lui. - Théophyl. Ou encore, il est plein de grâce, à cause de la grâce de ses paroles, comme le prédit David : « La grâce est répandue sur vos lèvres » (Ps 44) ; il est plein de vérité, en comparaison de Moïse et des prophètes qui parlaient ou agissaient en figure, tandis que toutes les paroles comme toutes les actions de Jésus-Christ étaient vérité.
Jn 1, 15
Alcuin. Nous avons vu plus haut qu’un homme avait été envoyé pour rendre témoignage ; l’Évangéliste rapporte ici le témoignage que le Précurseur rend publiquement à l’élévation de l’humanité en Jésus-Christ et à l’éternité de son existence divine : « Jean rend témoignage de lui ». - S. Chrys. (hom. 13 sur S. Jean). Ou bien, tel est le motif qui a déterminé l’Évangéliste à rapporter ce témoignage : Ne croyez pas, semble-t-il dire, que c’est pour avoir longtemps vécu avec le Sauveur et nous être assis à la même table, que nous lui rendons ainsi un témoignage de reconnaissance ; car Jean-Baptiste qui ne l’avait pas vu auparavant, qui n’avait point vécu avec lui, lui rend le même témoignage. Il revient à plusieurs reprises sur ce témoignage, et le reproduit avec le plus grand soin sous différentes formes, parce que les Juifs avaient Jean-Baptiste en très-grande estime. Les autres évangélistes ont invoqué les oracles des anciens prophètes. « Ceci s’est fait, disent-ils, afin que fût accomplie la parole du prophète » (Mt 1,22). Saint Jean, au contraire, produit un témoin plus élevé, et aussi plus récent, non qu’il prétende donner du crédit au Maître par le témoignage du serviteur, mais pour s’accommoder à la faiblesse de ses auditeurs. Si le Fils de Dieu n’eût pris la forme de serviteur, il n’eût pu être reçu par les hommes ; de même s’il n’eût préparé par la voix de son serviteur l’esprit de ses semblables, peu de Juifs eussent consenti à recevoir la parole de Jésus-Christ : « Et il dit à haute voix, » c’est-à-dire qu’il parle publiquement, avec confiance et en toute liberté, et sans rien dissimuler. Toutefois, il ne commence point par dire que Jésus est le Fils unique de Dieu par nature, mais il dit à haute voix : « Voici celui dont je disais : Celui qui doit venir après moi, a été fait plus grand que moi, parce qu’il était avant moi ». Les mères des petits oiseaux n’apprennent pas tout de suite à voler à leurs petits ; ils commencent par les faire sortir de leur nid, puis les laissent se reposer, puis les exercent de nouveau, et enfin leur font prendre un essor plus rapide dans les airs. Jean-Baptiste fait de même, il ne porte pas tout d’abord les Juifs à de hautes considérations, mais il les élève insensiblement au-dessus de la terre en leur disant que le Christ était au-dessus de lui, ce qui était un grand point. Et voyez avec quelle prudence il lui rend témoignage. Il n’attend pas que Jésus soit présent pour le faire connaître, il l’annonce avant qu’il eût paru au milieu des Juifs. C’est ce qu’indiquent ces paroles : « Voici celui dont je disais », etc. Jean-Baptiste agit de la sorte pour préparer les esprits à recevoir plus facilement Jésus-Christ, sans être arrêté par ses humiliations volontaires et l’extrême simplicité de son extérieur. En effet, le Sauveur avait un extérieur si simple et si ordinaire, que si les Juifs n’avaient entendu parler de lui qu’après l’avoir vu, ils se seraient moqués du témoignage de Jean.
Théophyl. Il dit : « Celui qui vient après moi », dans l’ordre de la naissance temporelle ; Jean-Baptiste, en effet, précédait le Christ de six mois sous ce rapport. - S. Chrys. (hom. 13). Ou bien encore, il ne parle pas ici de la naissance de Jésus du sein de Marie ; car Jésus était déjà né, quand Jean-Baptiste tenait ce langage, mais du commencement de sa vie évangélique. Il dit : « il a été fait avant moi », c’est-à-dire qu’il est plus illustre et plus digne d’honneur et de gloire. Ne croyez pas, semble-t-il dire, que je sois plus grand que lui, parce que je le précède dans la carrière de la prédication. - Théophyl. Les ariens interprètent ce passage, dans ce sens que le Fils de Dieu n’est pas engendré du Père, mais qu’il a été fait comme toutes les autres créatures. - S. Aug. (Traité 3 sur S. Jean). Ces paroles ne veulent donc pas dire : Il a été fait avant que je fusse fait moi-même, mais il a été placé au-dessus de moi.
S. Chrys. (hom. précéd). Si ces paroles : « Il a été fait avant moi », devaient s’entendre du commencement de l’existence, il serait fort inutile d’ajouter : « Parce qu’il était avant moi ». Car qui est assez ignorant, pour ne pas savoir que celui qui a été fait avant lui était avant lui ? Si telle avait été son intention, voici comme il aurait dû s’exprimer : Il était avant moi, parce qu’il a été fait avant moi. Ces paroles : « Il a été fait avant moi », doivent donc s’entendre d’une priorité d’honneur, et Jean-Baptiste présente comme étant déjà accompli ce qui devait se faire, selon la coutume des prophètes qui parlaient des choses à venir comme si elles étaient déjà passées.
Jn 1, 16-17
Orig. (Traité 5 sur S. Jean). Ces paroles sont la continuation du témoignage que Jean-Baptiste rend à Jésus-Christ, et on se trompe en attribuant les réflexions qui suivent à saint Jean l’Évangéliste, jusqu’à ces paroles : « Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître ». C’est faire violence au texte que de supposer que le discours du Précurseur est interrompu par les réflexions de l’Évangéliste, et l’enchaînement des paroles est ici visible pour qui est capable de le saisir. Jean-Baptiste venait de dire : « Il a été fait plus grand que moi, parce qu’il était avant moi ». Or, poursuit-il, je suis porté à croire et à conclure qu’il est avant moi, parce que nous avons reçu, moi, et les prophètes avant moi, une seconde grâce après la première ; car l’esprit de Dieu, après les symboles figuratifs, les a conduits jusqu’à la contemplation de la vérité. En recevant ainsi de sa plénitude, nous comprenons que la loi a été donnée par Moïse, et que la grâce et la vérité ont été données ou plutôt ont été faites par Jésus-Christ ; car Dieu le Père a donné la loi par Moïse, et il a fait la grâce et la vérité par Jésus-Christ. Mais puisque Jésus a dit : « Je suis la vérité », comment la vérité a-t-elle pu être faite par lui ? Nous répondons que la vérité substantielle, la vérité première qui est le principe et le modèle de toutes les vérités qui existent dans l’esprit de ceux qui enseignent la vérité, n’a été faite ni par Jésus-Christ ni par aucun autre ; la vérité qui a été faite par Jésus-Christ est donc celle que nous remarquons dans saint Paul et dans les autres Apôtres. - S. Chrys. (hom. 13 sur S. Jean). On peut dire encore que saint Jean l’Évangéliste joint ici son témoignage à celui de Jean-Baptiste. Ainsi ces paroles : « Et nous avons reçu tous de sa plénitude », etc., ne sont pas les paroles du Précurseur, mais celles du disciple, et voici quel en est le sens : Et nous autres aussi, les douze Apôtres, et toute la multitude des fidèles présents et futurs, nous avons tous reçu de sa plénitude.
S. Aug. (Traité 3 sur S. Jean). Et qu’avez-vous donc reçu ? « Grâce pour grâce », c’est-à-dire que nous avons reçu de sa plénitude je ne sais quoi d’ineffable, et ensuite grâce pour grâce. Ainsi nous avons reçu de sa plénitude, d’abord la grâce, et nous avons reçu ensuite grâce pour grâce. Quelle est la première grâce que nous avons reçue ? La foi, qui est appelée grâce, parce qu’elle est donnée gratuitement. Le pécheur a donc reçu cette première grâce qui a été pour lui le principe de la rémission de ses péchés ; et il a de nouveau reçu grâce pour grâce, c’est-à-dire que, pour cette grâce qui nous fait vivre de la foi, nous en recevrons une autre, c’est-à-dire la vie éternelle. Car la vie éternelle est comme la récompense de la foi, et comme la foi est une grâce, la vie éternelle est aussi une grâce donnée pour une autre grâce. Cette grâce n’existait pas dans l’Ancien Testament, parce que la loi menaçait sans porter secours ; elle commandait sans guérir, elle montrait le mal sans le faire disparaître, et se contentait de préparer les hommes à recevoir le médecin qui devait venir avec la grâce et la vérité. Voilà pourquoi l’Évangéliste ajoute : « La loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ », car la mort de votre Seigneur a détruit la mort temporelle et la mort éternelle ; et c’est là cette grâce que la loi promettait et ne donnait pas.
S. Chrys. (hom. 14 sur S. Jean). Ou bien, nous avons reçu grâce pour grâce, c’est-à-dire une grâce nouvelle pour la grâce ancienne. De même, en effet, qu’il y a justice et justice, adoption et adoption, circoncision et circoncision, il y a aussi grâce et grâce, la première comme figure, la seconde comme vérité. Jean-Baptiste parle de la sorte pour prouver aux Juifs qu’eux-mêmes n’étaient sauvés que par grâce, et que nous-mêmes, tous tant que nous sommes, nous ne pouvons arriver au salut par une autre voie. Ce fut donc une véritable grâce, et un acte de miséricorde que la loi qui fut donnée aux Juifs. Aussi l’Évangéliste, voulant faire ressortir la grandeur des dons qui ont été faits, ajoute : « La loi a été donnée par Moïse, mais la grâce », etc. Il avait plus haut établi une comparaison entre Jésus-Christ et lui, en disant : « Il a été fait plus grand que moi ». Ici saint Jean fait cette comparaison entre Jésus-Christ et Moïse qui fut pour les Juifs l’objet d’une bien plus grande admiration que Jean-Baptiste. Et voyez quelle est ici sa prudence : Il n’établit pas la comparaison entre les personnes, mais entre les choses, et il oppose la grâce et la vérité à la loi, aussi bien que cette expression : « A été donnée », à cette autre : « A été faite ». Il dit de la loi qu’elle a été donnée, c’était l’œuvre d’un serviteur qui transmet ce qu’il a reçu selon l’ordre qui lui a été imposé. Ces paroles, au contraire : « La grâce et la vérité ont été faites », indiquent un roi qui remet tous les péchés par sa puissance, c’est ce que faisait Jésus : « Vos péchés vous sont remis (Mc 2,9), et encore : « Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés », etc. (Mc 2,10-11). Vous voyez comme la grâce a été faite par Jésus-Christ, considérez comment la vérité nous est aussi venue de la même manière. Le don du baptême, le bienfait de l’adoption qui nous est donné par le Saint-Esprit, et une multitude d’autres dons sont les preuves et les fruits de la grâce. Quant à la vérité, nous comprendrons mieux comment elle est venue par Jésus-Christ, si nous avons une connaissance parfaite des figures de la loi ; car tout ce qui devait s’accomplir dans le Nouveau Testament a été annoncé et figuré dans l’Ancien, et c’est Jésus-Christ qui est venu accomplir toutes ces figures. C’est ainsi que la figure a été donnée par Moïse, et que la vérité a été faite par Jésus-Christ.
S. Aug. (de la Trin., 13, 20). Ou bien encore, nous pouvons rapporter la grâce à la science, et la vérité à la sagesse. Parmi les choses qui ont pris naissance dans le cours des temps, la grâce par excellence qui nous a été donnée, c’est que l’homme ait été uni à Dieu en unité de personne ; et dans les choses de l’éternité, la vérité suprême et par excellence doit s’entendre du Verbe de Dieu.
Jn 1, 18
Orig. (Traité 6 sur S. Jean). C’est sans aucune raison qu’Héracléon prétend que ces paroles ne sont point de Jean-Baptiste, mais de l’Évangéliste. En effet, si les paroles qui précèdent : « Nous avons tous reçu de sa plénitude », ont été dites par le saint Précurseur, comment ne pas admettre comme conséquence, que celui qui avait reçu de la plénitude de Jésus-Christ et une seconde grâce pour la première, celui qui avait déclaré que la loi avait été donnée par Moïse, et que la grâce et la vérité étaient venues par Jésus-Christ, ait compris comment personne n’a jamais vu Dieu, mais que le Fils unique, qui repose dans le sein du Père, a donné la connaissance de ces mystères, non seulement à Jean, mais à tous ceux qui marchent dans les voies de la perfection ? Et ce n’est pas la première fois que celui qui est dans le sein du Père les révélait, comme si avant les Apôtres, personne n’avait été digne de recevoir cette révélation ; car lui qui existait avant qu’Abraham fût fait, nous apprend qu’Abraham a tressailli du désir de voir son jour, et qu’il en a été rempli de joie.
S. Chrys. (hom. 15 sur S. Jean). Ou bien, c’est l’Évangéliste lui-même qui, pour faire ressortir la prééminence des dons que Jésus-Christ nous a faits sur ceux dont Moïse a été le dispensateur, nous indique le véritable motif de cette supériorité. Moïse, simple serviteur, a été le dispensateur de grâces moins importantes ; Jésus, au contraire, le souverain Seigneur et Fils de roi, a répandu sur nous des grâces d’un ordre bien supérieur, lui dont l’existence est éternelle comme celle du Père, et qui jouit éternellement de sa présence. Voila l’explication de ces paroles : « Personne n’a jamais vu Dieu ». - S. Aug. (Lettre 112 à Pauline). Que signifient donc ces paroles de Jacob : « J’ai vu le Seigneur face à face », (Gn 32,30) et ce qui est écrit de Moïse, qu’il parlait à Dieu face à face (Ex 33,11), et encore ce que le prophète Isaïe dit de lui-même : « J’ai vu le Seigneur des armées assis sur un trône ? » (Is 6,1) - S. Grég. (Moral., 28, 18) Ces textes nous donnant clairement à comprendre que pendant cette vie mortelle, on peut bien voir Dieu sous certaines figures, mais jamais dans la claire manifestation de sa nature, c’est-à-dire que, l’âme comme inspirée par la grâce de l’Esprit saint, le voit comme à travers ces figures, mais sans pouvoir jamais parvenir à la vue intime de son essence. C’est ainsi que Jacob, qui affirme qu’il a vu Dieu, n’a vu cependant qu’un ange ; c’est ainsi encore que Moïse, qui parlait à Dieu face à face, lui fait cette prière : « Manifestez-vous à moi ouvertement, afin que je vous voie et que je vous connaisse » (Ex 33,18). D’où nous pouvons conclure qu’il avait soif de voir dans toute sa splendeur cette nature infinie qu’il avait commencé à voir dans des figures imparfaites.
S. Chrys. (hom. précéd). Si les patriarches de l’Ancien Testament avaient véritablement vu la nature divine, ils ne l’auraient point vue sous des formes différentes, car cette divine nature est simple et sans figure, on ne peut la supposer ni assise, ni debout, ni en marche, toutes choses qui ne conviennent qu’aux corps. Aussi écoutez comment Dieu parle par son prophète : « J’ai multiplié pour eux les visions, et ils m’ont représenté à vous sous des images différentes » (Os 12,10). C’est-à-dire, je me suis accommodé à leur faiblesse ; je ne leur ai pas apparu tel que j’étais. Comme le Fils de Dieu devait se manifester à nous dans une chair véritable, il les préparait dès lors à voir Dieu, autant que cela leur était possible.
S. Aug. (Lettr. à Pauline). Mais comment concilier ces paroles : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu », (Mt 5,8) et ces autres : « Lorsqu’il apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (1Jn 3,2), avec celles-ci : « Personne n’a jamais vu Dieu ? » On peut répondre que les témoignages qu’on vient de citer ont pour objet la vision future de Dieu, et non la vision actuelle. Le texte dit en effet : « Ils verront Dieu », et non : Ils ont vu Dieu ; de même encore : « Nous le verrons tel qu’il est », et non pas : Nous l’avons vu. Or, Jean dit ici : « Personne n’a jamais vu Dieu », ou dans cette vie tel qu’il est, ou même dans la vie des anges, où Dieu n’est pas vu comme le sont les objets extérieurs par les yeux du corps.
S. Grég. (Moral., 18, 28). Que cependant, même dans cette chair corruptible, des âmes qui ont fait d’immenses progrès dans la vertu puissent voir la splendeur divine avec les yeux perçants de la contemplation cela n’est nullement en contradiction avec ces paroles ; car celui qui a le bonheur de voir la sagesse qui est Dieu, meurt entièrement à la vie présente, et s’affranchit ainsi de toutes ses affections. S. Aug. (De la Gen. ; explic. littér., 27) Si, en effet on ne meurt à cette vie soit en se séparant réellement du corps, sent en se détachant si parfaitement des sens extérieurs, qu’on puisse dire avec l’Apôtre, qu’on ne sait si on est avec son corps ou en dehors de son corps (2Co 12,2), on ne peut être élevé jusqu’à la hauteur de cette contemplation.
S. Grég. (Moral., 18, 28). Il en est qui ont prétendu que, même dans cette région du bonheur, Dieu pourra être vu dans sa gloire, mais nullement dans sa nature. Leurs recherches plus subtiles qu’approfondies les ont induits en erreur, car pour cette essence simple et immuable la gloire n’est pas différente de la nature.
S. Aug. (Lettre à Pauline). Dira-t-on que ces paroles : « Personne n’a jamais vu Dieu », doivent s’entendre des hommes seuls, comme l’explique plus ouvertement l’Apôtre, quand il dit : « Qu’aucun homme ou que nul homme n’a vu et ne peut voir ». (1Tm 6,16) La difficulté se résout d’elle-même, et ces paroles : « Personne n’a jamais vu Dieu », ne sont nullement en opposition avec ces autres du Sauveur : « Leurs anges voient toujours la face de mon Père », (Mt 18,10) puisqu’il est facile de comprendre que les anges voient Dieu, qu’aucun homme n’a jamais pu voir. - S. Grég. (Moral., 18, 28). D’autres cependant soutiennent qu’il est impossible, même aux anges de voir Dieu. - S. Chrys. (hom. précéd). Certainement, ni les prophètes, ni les anges, ni les archanges, n’ont jamais vu ce qu’est Dieu en lui-même. Si vous interrogez les anges, ils ne vous diront rien de la substance divine, ils se contentent de chanter : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » (Lc 2,14). Désirez-vous apprendre quelque chose de plus des chérubins et des séraphins ? Vous n’entendrez sortir de leur bouche que cette hymne mystérieuse de la sainteté de Dieu : « Le ciel et la terre sont pleins de sa gloire ». (Is 6,3) - S. Aug. (Lett. à Pauline). Ces paroles sont encore vraies en ce sens, que personne n’a jamais pu comprendre, non seulement des yeux du corps, mais par les forces de son esprit, la plénitude de l’essence divine. Il y a, en effet, une grande différence entre la simple vision et la compréhension parfaite. Nous voyons ce dont nous apercevons la présence de quelque manière que ce soit, mais nous comprenons une chose quand nous la voyons si parfaitement, qu’aucune des parties qui la composent n’échappe à nos investigations. - S. Aug. Il n’y a donc que le Fils et l’Esprit saint qui puissent voir le Père, car comment une simple créature pourrait-elle voir une nature incréée ? Personne donc ne connaît le Père, si ce n’est le Fils : « Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître ». Et de peur que le nom de Fils vous donne à penser qu’il s’agit ici d’un de ceux qui sont devenus fils de Dieu par sa grâce, l’article précède le mot Fils ( õßïò). Et si cela ne suffit pas encore, on vous dit que c’est le Fils unique.
S. Hil. (De la Trin., 6) Le nom de Fils ne paraissait pas encore assez explicite pour exprimer la nature divine, si Jean-Baptiste n’y ajoutait une propriété qui le rend exclusif et incommunicable. En effet, par l’emploi de ces seuls mots : Fils et unique, il exclue toute idée d’adoption, puisque la nature divine seule peut remplir toute la signification de ce nom. - S. Chrys. (hom. précéd). Il ajoute encore une autre preuve de la même vérité : « Qui est dans le sein du Père », privilège bien supérieur à celui de voir simplement Dieu. Celui qui ne fait que le voir, n’a pas une connaissance parfaite de ce qu’il voit. Mais celui qui demeure dans le sein du Père, ne peut rien ignorer de ce qui est en Dieu. Lors donc que vous entendez ces paroles : « Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils », ne les prenez pas dans ce sens que le Fils a du Père une connaissance supérieure à celle de tous les hommes, mais qui cependant n’embrasse point l’immensité de son être, car l’Évangéliste vous dit qu’il demeure dans le sein du Père, pour vous faire comprendre son union intime avec le Père, et son existence coéternelle avec lui. - S. Aug. (Tr. 3 sur S. Jean.) « Dans le sein du Père », c’est-à-dire, dans le secret du Père, car Dieu n’a pas de sein comme celui que nous formons avec nos vêtements, il ne s’assoie point comme nous, il ne porte pas de ceinture qui puisse former un sein. Mais on appelle le secret du Père le sein du Père, parce que le sein chez nous est comme une partie intime de nous-mêmes. C’est donc celui qui a connu le Père dans le secret du Père, qui nous a raconté ce qu’il a vu.
S. Chrys. (hom. précéd). Comment nous l’a-t-il raconté ? En proclamant qu’il n’y a qu’un seul Dieu ; mais c’est ce que Moïse et les prophètes avaient fait avant lui. Que nous a donc fait connaître de plus le Fils, qui demeurait dans le sein du Père ? Il nous a enseigné d’abord que les prophètes n’ont annoncé l’existence d’un seul Dieu que par la vertu du Fils unique ; secondement, que nous avons reçu par ce Fils unique des grâces bien plus grandes et plus abondantes ; troisièmement, que Dieu est esprit, et que ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité (Jn 4), et enfin que Dieu est le Père du Fils unique. - Bède. Si on rapporte au passé ce mot (enarravit), il a raconté, nous dirons que le Fils de l’homme nous a fait connaître ce que nous devions penser et croire de l’unité de la Trinité, comment nous devons nous élever jusqu’à la contemplation d’un si grand mystère et par quelles œuvres nous pouvons y parvenir. Si on traduit ce mot au futur, le sens sera que le Fils racontera ce qu’il a vu dans le sein du Père, lorsqu’il introduira ses élus dans les célestes clartés de la vision éternelle. - S. Aug. (Traité 3). Il s’est trouvé des hommes qui, trompés par la vanité de leur cœur, ont dit : Le Père est invisible, le Fils, au contraire, est visible. Si dans leur pensée, le Fils est visible, parce qu’il s’est revêtu d’un corps sensible, nous sommes de leur avis, et c’est aussi ce qu’enseigne la foi catholique ; mais s’ils prétendent qu’il était visible avant même son incarnation, ils tombent dans une grave absurdité. Jésus-Christ est la sagesse et la vertu de Dieu, or la sagesse de Dieu ne peut pas être vue des yeux du corps. La parole, le verbe de l’homme est invisible pour les yeux de l’homme, comment le Verbe de Dieu pourrait-il être visible ? - S. Chrys. (hom. préc). Ce n’est donc pas au Père seul que se rapportent ces paroles : « Personne n’a jamais vu Dieu, mais elles sont également vraies du Fils, dont saint Paul a dit : « Il est l’image du Dieu invisible » (Col 1,15), or, celui qui est l’image d’un être invisible, est invisible lui-même.