Du cantique nouveau et du retour à la céleste patrie · Augustin d'Hippone
Chapitre II : RATONS NOTRE MARCHE VERS LA PATRIE
Mes frères, désirons vivement notre propre patrie ; quant à cette terre d’exil qui nous en sépare encore, souffrons-la, mais ne lui donnons pas notre cœur ; hâtons-nous cependant. Qu’est-ce qui pourrait nous retenir ici ? Qu’est-ce que vous pourriez aimer dans ce siècle ? L’amour même que nous avons pour nos parents, nos épouses, nos enfants, nos richesses, de combien de souffrance n’est-il pas suivi ? Quelle crainte il engendre ? Il n’y a pas lieu de nous fixer ici. En nous hâtant nous aspirons aux biens éternels, sans avoir à craindre que le siècle nous entraîne dans sa ruine. Préparons notre viatique, montons sur le vaisseau de la foi et de la croix, prenons l’espérance pour ancre de notre salut, déployons pour cordages nos différentes vertus, que la charité nous serve de voiles, demandons pour notre vent propice la parole de Dieu ; purifions nos âmes de tout péché, et notre conscience par des aumônes. Que rien n’arrête la course de notre navire ; fatiguons nos mains à travailler. Il les fatiguait pour se purifier celui qui disait : « Mes mains se lèvent vers lui pendant la nuit et je ne me suis pas trompé »8. Ne nous endormons pas sur nos péchés : ils sont légers, mais ils sont nombreux. Un flot puissant et en courroux se précipite sur le navire et le menace du naufrage ; déjà même l’onde amère pénètre à travers les fissures et s’amoncelant dans la cale, menace d’un semblable malheur, si l’on ne s’empresse de la rejeter aussitôt. Hâtons-nous donc de curer l’égout et ne négligeons pas la miséricorde, car l’aumône délivre de la mort, et purifie les péchés9. Que la grâce de Jésus-Christ soit notre appui, et redisons le cri des matelots, le doux chant Alleluia, afin que joyeux et en sûreté nous entrions promptement dans l’éternelle et bienheureuse patrie. Que notre âme ne craigne pas cette grande mer, c’est-à-dire le siècle présent, dont les puissances s’élèvent contre nous en flots pressés, en tourbillons immenses. Parce qu’ils avaient mis toute leur espérance en Dieu, une multitude innombrable de saints ont méprisé ces flots, les ont foulés aux pieds, et marchant sur les eaux sont arrivés sains et saufs dans l’éternelle patrie. Mais voici venir un vent furieux, une violente tempête, et pour chacun de nous, cette tempête c’est sa propre cupidité. La foi chancelle sur la mer, que Pierre s’écrie aussitôt : Seigneur, je péris : et celui qui pour nous a daigné marcher sur les eaux, présente sa main au naufragé et ne permet pas qu’il périsse10. Voyez Paul, non seulement montrant ce navire mais s’embarquant lui-même et appelant tous ses frères à sa suite. Quand il disait : « Puisque vous avez la nourriture et le vêtement, sachez vous en contenter »11, ne voulait-il pas nous montrer de quelles provisions nous devons nous munir ? Quand il disait : « Loin de moi de me glorifier si ce n’est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est crucifié pour moi et par qui je suis crucifié au monde »12 ; il ne faisait autre chose que de monter dans le navire. Quand il disait : « En votre qualité d’élus de Dieu, revêtez-vous de bonté, d’humilité, de longanimité, de mansuétude »13, c’était là pour lui tendre ses cordages. Quand il disait : « La foi, l’espérance, la charité demeurent, mais la plus grande des trois, c’est la charité »14 ; il rassemblait ses voiles. Quand il disait : « Que la parole de Dieu habite en vous abondamment »15, il invoquait le vent propice. Quand il disait : « C’est pourquoi, pendant que nous en avons le temps, montrons-nous infatigables pour faire du bien à tous »16 ; ou encore : « Travaillant de vos propres mains »17, n’ordonnait-il pas de vider la cale ? Quand il disait : « Vous êtes sauvés par la grâce »18, il invoquait une protection tutélaire. Quand il disait : « Chantant des psaumes et des hymnes du fond de vos cœurs à la gloire du Seigneur »19, il nous apprenait quel doit être le cri des matelots. Quand il disait : « Nous avons été sauvés par l’espérance »20, il jetait l’ancre dans le cœur des fidèles. Quand il disait : « La Jérusalem d’en-haut est libre, et c’est elle qui est notre mère »21, il nous montrait la patrie. Quand il disait : « Ô mort, où est ton aiguillon ? Rendons grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur »22, il n’était plus exposé aux périls de la mer et goûtait toutes les joies de la patrie. C’est là ce que vous avez enseigné, c’est là ce que vous avez fait, ô excellent nautonier, ô illustre maître et docteur ; et si vous êtes parvenu si promptement, c’est parce qu’avant de donner la leçon, vous aviez donné l’exemple.
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