Léon XIV, pape augustinien · Lire saint Augustin →

    De l'Ordre · Augustin d'Hippone

    Livre I

    Chapitre I : AVANT-PROPOS. — TOUT EST RÉGI PAR LA DIVINE PROVIDENCE.

    Rechercher l’ordre des choses, et le discerner dans ce qu’il a de particulier pour chaque être ; le découvrir et l’expliquer dans cette universalité qui embrasse et régit le monde ; c’est là, Zénobius, une tâche difficile et dont très-peu d’hommes sont capables. De plus, ce labeur fût-il au pouvoir de quelqu’un, ce qui excédera sa puissance, ce sera de trouver un auditeur que la pureté de sa vie ou une certaine dose d’instruction rendrait apte à saisir des choses aussi divines et aussi obscures. Il n’est rien cependant qui stimule l’avidité des plus grands génies ; rien que brûlent d’entendre et de pénétrer ceux qui envisagent les écueils et les orages de cette vie avec un front noblement élevé, comme cette question : comment, d’une part, Dieu prend-il soin des choses humaines, et comment, d’autre part, ces choses humaines sont-elles infectées d’une perversité si grande qu’on serait tenté de ne l’attribuer ni au gouvernement d’un Dieu, ni même au gouvernement d’un esclave, à qui l’on aurait accordé le pouvoir suprême. Dès lors, ceux qui s’occupent de ces questions se trouvent dans la nécessité de croire, ou que la divine Providence ne descend point jusqu’à ces derniers et infimes détails, ou que tout le mal se commet certainement par la volonté divine. Conclusions toutes deux impies, la seconde surtout. Car s’il est inepte, s’il est même très-dangereux pour l’esprit, de croire que Dieu délaisse quoi que ce soit, jamais, parmi les hommes eux-mêmes, on n’a fait à personne un crime de son impuissance, et le reproche de négligence est beaucoup moins grave que l’accusation de malice et de cruauté. Aussi la saine raison, qui ne renonce pas à la piété, est comme forcée de croire que les choses terrestres ne peuvent être dirigées par le ciel, ou que le ciel les néglige et les dédaigne, plutôt que de les conduire d’une manière propre à justifier toute plainte élevée contre Dieu.

    Mais où est l’esprit assez aveugle qui hésiterait de reporter à la puissance et à l’administration divine tout ce qu’il y a de rationnel dans le mouvement des corps qui échappent aux desseins et à la volonté de l’homme ? Il faudrait alors qu’on attribuât au hasard la conformation et la mesure si bien combinée et si ingénieuse des membres, même dans les plus petits animaux ; ou que l’effet dénié au hasard pût avoir d’autre cause que la raison ; ou même que, entraînés par de futiles et ridicules opinions, nous eussions la témérité de soustraire à la direction mystérieuse de la majesté suprême l’ordre que la nature universelle nous fait admirer dans chaque objet particulier, et où n’est pour rien l’industrie humaine. Mais ce qui est plus gros de questions, c’est que les membres d’un insecte soient admirablement disposés et distingués entre eux, tandis que la vie de l’homme est troublée par l’incessante agitation de tempêtes sans nombre. Ainsi un homme dont la vue serait assez rétrécie pour n’embrasser du regard sur un parquet de marquetterie que le module d’un seul carreau, accuserait l’ouvrier d’avoir ignoré la symétrie et les proportions ; incapable d’embrasser dans l’ensemble et dans les détails, ces emblèmes qui concourent à l’unité d’un beau tableau, il prendrait pour un désordre la variété des pierres précieuses. Il n’en est pas autrement de certains hommes peu instruits. Dans l’impuissance où est leur faible esprit d’embrasser et d’envisager la liaison et l’harmonie universelles, ils s’imaginent, quand ils sont blessés d’une chose qui a pour eux de l’importance, que c’est un grand désordre dans l’univers.

    La principale cause de cette erreur, c’est que l’homme est inconnu à lui-même. Et pour se connaître il a besoin de s’habituer longtemps à se retirer de ses sens1, à replier son esprit sur lui, à se maintenir à l’intérieur. Ceux-là seuls y parviennent qui cautérisent dans la solitude les plaies de certaines opinions dont nous frappe journellement le cours de la vie, ou qui les guérissent par le secours des études libérales.

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